Répercussions économiques des tensions au Moyen-Orient - Pouvoir d’achat menacé : les leviers réels de Maurice
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
Alors que la guerre au Moyen-Orient s’intensifie, Maurice, qui dépend à plus de 70 % des importations, pourrait subir les répercussions économiques mondiales. Hausse des prix, perturbations logistiques et pénuries de produits essentiels inquiètent experts et consommateurs.
L’intensification de la guerre au Moyen-Orient commence déjà à se faire sentir sur l’économie mondiale. Les coûts du fret maritime pourraient augmenter, et les chaînes d’approvisionnement être perturbées. Pour Maurice, qui importe plus de 70 % des biens qu’elle consomme, ces tensions représentent une menace sérieuse : flambée des prix et pénuries potentielles de produits essentiels, notamment alimentaires, pharmaceutiques et énergétiques. Face à cette situation, une question centrale se pose : le pays dispose-t-il de marges de manœuvre suffisantes pour prévenir des hausses de prix ou des ruptures de stock ?
Pour le politologue Avinaash Munohur, Maurice dispose de quelques filets de sécurité solides à court terme. « Nos réserves de change couvrent plusieurs mois d’importations, offrant un tampon face à la hausse des coûts en devises », explique-t-il.
À cela s’ajoutent le plafonnement des prix de certains produits essentiels, comme le riz, la farine ou le gaz domestique, ainsi que la mise en place de stocks tampons, qui permettent de limiter les ruptures immédiates. Selon lui, en cas d’extension du conflit, le gouvernement peut également mobiliser des subventions ciblées, réduire temporairement les droits de douane, activer le fonds de compensation alimentaire ou intervenir sur le marché des changes pour soutenir la roupie. « Nous avons vécu une situation quasi similaire au début de la pandémie de COVID-19, lorsque les chaînes d’approvisionnement étaient complètement interrompues pendant quelques semaines », rappelle-t-il. La diversification partielle des fournisseurs offre par ailleurs une flexibilité supplémentaire pour réorienter les approvisionnements si nécessaire.
Amit Bakhirta, CEO d’Anneau et observateur économique, partage ce point de vue. « Les crises actuelles peuvent encore être maîtrisées et l’impact global reste limité à ce stade, notamment grâce à la puissance commerciale des principaux alliés de l’Iran », dit-il. Selon lui, la population doit éviter toute panique. « Souvenons-nous de l’hystérie injustifiée qui avait marqué les premiers jours de la crise de la COVID-19 », ajoute-t-il.
Malgré ces protections, la marge de manœuvre du gouvernement reste limitée, surtout si les perturbations se prolongent. Avinaash Munohur prévient : « Une perturbation prolongée des routes maritimes exposerait les Mauriciens à une inflation importée difficile à contenir durablement. Les mécanismes de contrôle des prix ne peuvent absorber qu’une partie du choc. » Selon lui, les pénuries sur les produits à faible rotation de stocks deviendraient probables et la pression sur les ménages à faibles revenus s’accentuerait fortement.
La dépendance structurelle de l’île aux importations, supérieure à 70 % de sa consommation, représente une vulnérabilité majeure. « Sur le long terme, il devient urgent de repenser notre stratégie, en constituant des réserves stratégiques, en diversifiant nos sources d’approvisionnement et en produisant davantage pour notre propre consommation », recommande le politologue.
Suttyhudeo Tengur, président de l’Association for the Protection of the Environment and Consumer (APEC), souligne également les contraintes du pays. « La dépendance élevée aux chaînes d’approvisionnement internationales, combinée à une capacité limitée de production locale, restreint la capacité de Maurice à réagir efficacement face à des perturbations mondiales », dit-il. Pour lui, la taille réduite du marché national limite aussi la constitution de réserves stratégiques ou l’achat en gros pour amortir les hausses de prix. « Les marges de manœuvre pour prévenir ces risques sont donc faibles », souligne-t-il.
Amit Bakhirta attire l’attention sur les risques liés à l’énergie. « La hausse des prix de l’essence et du gaz demeure une menace majeure. Toutefois, si la situation persiste, l’impact sur la croissance économique mondiale et la consommation sera probablement plus important, ce qui devrait inverser les hausses de prix récentes, qui sont essentiellement conjoncturelles », soutient-il.
Pour Suttyhudeo Tengur, l’échec à atténuer ces risques aurait des conséquences directes pour les consommateurs. « Une augmentation des coûts d’importation se traduirait par une inflation accrue des produits de consommation courante, réduisant le pouvoir d’achat des ménages », prévient-il. Par ailleurs, il avance que des pénuries de produits essentiels, denrées alimentaires, médicaments ou carburants pourraient survenir, entraînant des difficultés d’accès.
« Cette situation pourrait provoquer une insatisfaction sociale et politique croissante, aggravant les tensions », avance-t-il.
Pour sa part, Avinaash Munohur rappelle : « La situation actuelle souligne l’urgence d’une stratégie de résilience à long terme, qui combine sécurité alimentaire, diversification des approvisionnements et renforcement de la production locale. » Il estime que Maurice doit agir rapidement pour protéger à la fois son économie et le pouvoir d’achat de ses citoyens.
Pour atténuer les conséquences d’éventuelles perturbations mondiales, plusieurs leviers peuvent être activés, selon les observateurs :
La guerre au Moyen-Orient fait craindre un nouveau choc économique mondial. Maurice est-il exposé à un risque de récession et quelles pourraient en être les conséquences concrètes ?
Nous sommes confrontés à une nouvelle crise majeure en l’espace de six ans. En mars 2020, il y a eu la pandémie de COVID-19, qui a profondément bouleversé l’économie mondiale. En mars 2026, c’est la guerre au Moyen-Orient qui fait planer une nouvelle incertitude. Nous risquons aujourd’hui une forme de double récession, avec des effets cumulés.
La crise sanitaire avait déjà gravement perturbé les chaînes d’approvisionnement mondiales. Les coûts du fret maritime avaient explosé, entraînant une inflation importée galopante. Six ans plus tard, nous faisons face à un scénario comparable.
Si le baril de pétrole devait grimper jusqu’à 200 dollars, l’impact serait considérable pour Maurice. Cela se traduirait par une hausse du prix de l’essence, une augmentation des coûts de production et une perte de compétitivité sur les marchés internationaux.
En tant que pays insulaire, éloigné de ses principaux partenaires commerciaux, nous sommes particulièrement vulnérables : le fret deviendra inévitablement plus cher. Les conséquences toucheront directement les ménages et les entreprises. La consommation des ménages sera affectée par la hausse des prix, tandis que les entreprises subiront une pression accrue sur leurs marges.
Si la guerre perdure, nous pourrions retomber dans une contraction économique. Les risques sont multiples : ralentissement de la croissance, baisse des investissements étrangers, perte de compétitivité et possible spirale inflationniste, comme en 2022. Le tourisme pourrait également être durement touché. Les trois prochains mois correspondent à une période de forte affluence. Si les tensions géopolitiques persistent, cela pourrait entraîner un manque à gagner important pour le secteur.
Maurice dispose-t-elle réellement de marges de manœuvre pour prévenir une flambée des prix ou des pénuries ?
Très honnêtement, Maurice n’a pas vraiment de marges de manœuvre pour atténuer ces impacts. Nous dépendons trop des importations — plus de 70 % de ce que nous consommons vient de l’extérieur. On ne peut pas changer cette réalité du jour au lendemain.
Depuis la crise sanitaire, on parlait beaucoup d’autosuffisance alimentaire. Mais nous n’avons pas vu d’investissements massifs et structurés dans la production locale. Nous dépendons toujours des autres pays pour survivre. Nous n’avons pas réellement tiré les leçons de la COVID-19.
Maurice aurait dû renforcer ses marges depuis la crise sanitaire, en diversifiant ses sources d’approvisionnement et en développant davantage la production locale. Aujourd’hui, nos moyens d’action sont limités à court terme.
N’existe-t-il pas des solutions temporaires que le gouvernement pourrait envisager afin d’atténuer l’impact de la guerre sur les prix ?
Une solution temporaire peut être envisagée. Nous devons utiliser nos accords diplomatiques, en particulier avec l’Inde. Nous entretenons de très bonnes relations avec ce pays. Le gouvernement mauricien pourrait négocier un prix minimum pour l’importation de certaines denrées alimentaires et tenter de stabiliser le fret maritime en provenance de l’Inde, au moins pour une période de trois mois. Nous pourrions également solliciter une ligne de crédit pour absorber le choc jusqu’à un retour à la normale.