Réforme électorale : au-delà du scrutin, la question de la démocratie réelle

Par Guest .
Publié le: 5 février 2026 à 10:53
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Urne bulletin de vote

Comment les choix politiques se fixent en amont, pourquoi les promesses s’évanouissent, et ce qui doit vraiment changer

Par Santosh Neerohoo – Consultant en Gouvernance, Gestion des Risques et Audit Interne Citoyen engagé pour l’avenir d’une île Maurice possible et durable

Pourquoi la réforme électorale ne peut se limiter au mode de scrutin

À chaque débat sur la réforme électorale, les mêmes questions reviennent : faut-il changer le mode de scrutin, introduire une dose de proportionnelle, ou réformer - voire maintenir - le Best Loser System ?

Ces questions sont importantes. Mais elles masquent souvent un problème plus profond, que beaucoup de citoyens ressentent sans toujours pouvoir le formuler : le malaise démocratique actuel ne vient pas seulement de la manière dont nous votons, mais de la manière dont les choix politiques sont construits bien avant le vote.

Quand voter ne suffit plus

Maurice reste une démocratie électorale stable. Nous votons régulièrement, les élections sont globalement libres et pacifiques. Pourtant, un sentiment diffus mais persistant s’installe : celui d’une déconnexion entre le vote et la gouvernance réelle.

Beaucoup de citoyens ont l’impression que :

• les choix proposés sont limités,
• les mêmes profils reviennent d’une élection à l’autre,
• les débats se ressemblent,
• et qu’une fois élus, les représentants échappent largement au regard citoyen.

Ce malaise n’exprime pas un rejet de la démocratie. Il traduit plutôt une fatigue démocratique : le sentiment que le processus existe, mais que son contenu s’appauvrit.

Le premier filtre : la sélection des candidats

On parle souvent du comportement des électeurs. On parle beaucoup moins de ce qui se passe avant que le citoyen n’entre dans l’isoloir.

Dans la réalité, la sélection des candidats constitue le premier filtre démocratique, largement invisible pour le public. Dans la plupart des cas, ce choix est effectué par un cercle restreint au sein des partis politiques, selon des critères rarement explicités.

Dans de nombreuses circonscriptions, la logique communautaire continue d’influencer ces décisions. Non par idéologie, mais par calcul électoral. Les partis cherchent avant tout à maximiser leurs chances de victoire et sélectionnent des profils jugés « éligibles » dans un contexte donné.

Le résultat est bien connu : des citoyens compétents, intègres et porteurs d’idées restent à
l’écart, non parce qu’ils manquent de valeur, mais parce qu’ils ne correspondent pas aux
équilibres recherchés. Le choix offert à l’électeur est ainsi déjà largement prédéfini.

Le second filtre : les enjeux mis en débat

Une fois les candidats choisis, un autre filtrage s’opère : celui des thèmes mis en avant pendant la campagne.

Les enjeux centraux d’une élection sont rarement choisis au hasard. Ils sont sélectionnés parce qu’ils mobilisent rapidement, parlent à l’émotion ou permettent de rassembler des blocs électoraux. À l’inverse, les sujets complexes, structurels ou impopulaires sont évités, simplifiés
ou repoussés.

Gouvernance, réformes institutionnelles, responsabilité à long terme : ces thèmes existent, mais restent souvent à la périphérie du débat public. Le citoyen vote alors sur une offre politique réduite, non par manque de problèmes à résoudre, mais par manque d’incitation à les affronter
frontalement.

Pourquoi les promesses sont faciles à faire

Dans ce contexte, la promesse électorale devient un outil central, mais aussi profondément fragile.

Une promesse est facile à formuler lorsqu’elle : 
• n’est assortie d’aucune obligation de résultats, 
• n’est pas suivie d’indicateurs clairs, 
• et n’engage aucune responsabilité réelle en cas de non-réalisation

Une fois l’élection passée, le lien entre la promesse et l’action s’affaiblit. Les priorités changent, les contraintes apparaissent, et l’absence de mécanismes de suivi rend toute évaluation difficile. Ce n’est pas toujours une question de mauvaise foi individuelle, mais surtout un problème de règles : quand le système n’exige pas de comptes, la promesse devient un langage politique sans conséquences.

Une histoire politique marquée par les alliances… et leurs cassures

Depuis l’indépendance en 1968, la vie politique mauricienne est largement structurée par des alliances électorales, souvent présentées comme des projets communs, mais dont la durée de vie dépasse rarement l’échéance électorale.

Dès la période fondatrice, autour de l’Independence Party (1967–1969), la coalition victorieuse commence à se transformer peu après l’accession à l’indépendance. Dans les années 1980, les grandes alliances issues du mouvement militant, notamment autour de 1982-1983, se recomposent rapidement après les élections. Dans les années 1990, les alliances successives entre le MMM, le MSM et le Parti travailliste se font et se défont, parfois avec des ruptures majeures en cours de mandat, comme après la victoire de 1995.

Dans les années 2000, des coalitions larges telles que l’Alliance sociale (2005) ou l’Alliance de l’Avenir (2010) sont présentées aux électeurs comme des projets de gouvernance collective, avant d’évoluer ou de se fragmenter.

Le problème n’est pas la capacité des partis à évoluer - ce qui est normal dans une démocratie vivante - mais l’absence de mécanismes clairs pour protéger le sens du vote initial. Lorsqu’un citoyen vote pour une alliance donnée et se retrouve, quelques mois ou quelques années plus tard, gouverné par une configuration sensiblement différente, le lien entre le choix exprimé dans l’isoloir et le pouvoir effectivement exercé se fragilise. Ce n’est pas une question de légalité, mais de légitimité démocratique.

Cinq changements indispensables pour une démocratie qui fonctionne réellement 

Si l’on veut dépasser les slogans, il faut accepter de nommer clairement les leviers essentiels de toute réforme démocratique sérieuse.

1. Introduire une dose de proportionnelle

Le système actuel produit régulièrement des majorités parlementaires disproportionnées par rapport aux voix exprimées. Introduire une dose de proportionnelle, en complément de l’élection par circonscription, permettrait de corriger ces distorsions, de réduire les votes « perdus » et de rendre le Parlement plus fidèle à la réalité du pays.

2. Mettre fin à l’appropriation des partis politiques et les démocratiser

Les partis politiques fonctionnent trop souvent comme des structures contrôlées par quelques individus. Dans la pratique, les chefs de partis agissent fréquemment comme s’ils en étaient les propriétaires, décidant seuls de l’orientation, de la stratégie et de la sélection des candidats. Démocratiser les partis signifie rendre leurs règles internes visibles, limiter l’arbitraire dans la désignation des candidats et ouvrir réellement l’accès à la vie politique à des citoyens compétents et intègres. Sans partis démocratiques, il ne peut pas y avoir de démocratie crédible.

3. Rendre transparents et contrôlables les financements politiques

La transparence du financement n’est pas un luxe. Elle est une condition de la confiance. Les citoyens doivent savoir qui finance la politique, dans quelles limites et sous quel contrôle. Sans règles claires sur l’argent, la suspicion devient inévitable.

4. Rendre les élus réellement responsables pendant tout le mandat

L’élection ne doit pas être un chèque en blanc. Les élus doivent rendre compte de leurs engagements, de leurs choix et de leurs éventuels conflits d’intérêts tout au long du mandat. L’accountability n’est pas une sanction : c’est une exigence démocratique.

5. Reconnaître la voix citoyenne dans la pratique : l’exemple d’une chambre consultative

Reconnaître la voix citoyenne, ce n’est pas affaiblir les élus. C’est renforcer la démocratie.

Un exemple concret serait la création d’une chambre consultative citoyenne. Cette instance ne serait ni un Parlement bis, ni un organe partisan. Elle n’aurait aucun pouvoir législatif. Son rôle serait consultatif et public.

Composée de citoyens ordinaires, sélectionnés pour une durée limitée et indépendants des partis, selon un mécanisme objectif et encadré - inspiré du principe utilisé pour la constitution des listes de jurés à partir du registre électoral - elle intégrerait une diversité de profils issus du monde du travail, des syndicats, des cadres et professionnels, des étudiants, ainsi qu’un équilibre femmes-hommes garantissant une représentation équitable.

La participation des membres ferait l’objet d’une rémunération encadrée, proportionnelle au temps consacré et aux responsabilités assumées, selon des modalités comparables à celles appliquées dans les conseils d’administration, afin de reconnaître l’engagement sans créer de professionnalisation politique.

Elle aurait pour mission :

• de débattre de grandes questions nationales, 
• d’auditionner des experts, 
• et de formuler des avis argumentés, rendus publics.

Une telle Chambre permettrait de redonner une place à des citoyens compétents aujourd’hui exclus du jeu politique et de réintroduire du temps long et de la réflexion dans le débat public.

Ce qui est réellement en jeu

La vraie question n’est pas seulement : comment élire nos députés ? 

Elle est aussi : comment garantir que l’intégrité, la compétence et l’intérêt général aient une place réelle dans notre système politique ?

C’est à cette condition que la démocratie cessera d’être perçue comme un rituel formel, pour redevenir un projet collectif, crédible et porteur de sens.

Note de l’auteur : Cet article prolonge une réflexion citoyenne plus large sur la réforme électorale et institutionnelle, formalisée dans une contribution transmise aux autorités compétentes.

© Santosh Neerohoo - Février 2026
 

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