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Réforme du cannabis : consultation de plus ou un véritable tournant?

Par Sharone Samy
Publié le: 1 June 2026 à 13:00
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Kunal Naik, Chief Executive Officer de la NADC. Ashvin Gungaram, de l’ONG AILES. Dr Siddick Maudarbocus, addictologue, Dev Ramano, avocat. Jameel Peerally, du Kolektif 420.

La question du cannabis n’a jamais réellement quitté le débat public à Maurice. Tour à tour liée aux enjeux de santé publique, à la lutte contre le trafic de stupéfiants, aux libertés individuelles ou à la recherche de solutions face à la montée des drogues synthétiques, elle resurgit régulièrement sans qu’une orientation définitive soit adoptée.

Cette semaine, la National Agency for Drug Control (NADC) a relancé le débat en ouvrant une consultation publique sur une éventuelle réforme de la politique du cannabis. Pendant 21 jours, les Mauriciens sont invités à exprimer leurs opinions, attentes et préoccupations sur le statut légal de cette substance qui continue de diviser la société.

Pour ses promoteurs, cet exercice constitue une étape essentielle vers une réforme réfléchie et inclusive. Pour d’autres, il s’agit d’une consultation de plus dans un dossier déjà abondamment étudié. Entre espoir, scepticisme et impatience, la question se pose: Maurice est-elle enfin prête à passer de la réflexion à l’action ?

À la NADC, on insiste : il ne s’agit pas d’un simple sondage d’opinion. L’objectif est de recueillir des propositions concrètes de la population pour nourrir les prochaines étapes.

« Ce n’est ni un survey ni un poll, explique le Chief Executive Officer, Kunal Naik. C’est un exercice où nous demandons à la population de donner son point de vue sur la réforme de la politique du cannabis. Nous voulons connaître leurs attentes et les changements qu’ils souhaitent. Ils ont 21 jours pour le faire. Nous soumettrons ensuite un rapport fin juin. »

Selon lui, cette démarche permettra d’obtenir une vision précise des attentes avant toute décision. « À travers cet exercice, nous engageons un nouveau dialogue. Ces données seront étudiées en vue de nouvelles consultations », ajoute-t-il. L’initiative n’est donc pas présentée comme une étape finale, mais comme le début d’un processus plus long.

Les ONG y voient une occasion de mieux comprendre la population

Si certains observateurs s’interrogent sur l’utilité d’une nouvelle consultation, plusieurs organisations de la société civile estiment au contraire qu’une réforme durable ne peut se faire sans une réelle participation du public.

Ashvin Gungaram, de l’ONG AILES, accueille favorablement l’initiative. Il rappelle que les ONG participent déjà aux discussions avec la NADC et considèrent cette consultation comme un moyen d’élargir le débat.

« Nous sommes rassurés de voir que ces échanges ouverts permettent de recueillir des opinions basées sur des situations réelles », explique-t-il. Pour lui, l’enjeu dépasse la simple question de l’approbation ou du rejet de la réforme : il s’agit aussi d’identifier les craintes persistantes.

« Nous demandons au public de partager son avis, ses attentes mais aussi ses inquiétudes. Ces informations seront très utiles pour les futures prises de décision », souligne-t-il. Les conclusions de la consultation pourraient constituer une base solide pour les autorités, car elles refléteront la voix d’un large échantillon de la population et non celle d’un groupe restreint.

Un débat national peut-il se limiter à 21 jours ?

Cependant, l’ouverture du dialogue ne lève pas toutes les réserves. Pour certains professionnels qui côtoient quotidiennement les personnes dépendantes, le problème ne réside pas dans l’existence même de la consultation, mais dans son organisation.

Le Dr Siddick Maudarbocus, addictologue et directeur du Centre de traitement de Les Mariannes, juge l’intention louable. Il estime même qu’une réforme de la politique du cannabis mérite un large débat national. En revanche, il critique le délai accordé.

« La réforme prend une nouvelle direction avec une consultation participative, ce qui est très bien, reconnaît-il. Nous pourrons mieux comprendre les craintes et les doutes de la société. » Mais il juge le temps insuffisant : « Vingt et un jours, ce n’est pas suffisant. Cela donne l’impression d’un exercice fait à la va-vite pour démontrer qu’on a fait quelque chose. »

L’addictologue plaide pour un processus plus structuré, en plusieurs phases, qui permettrait à tous les acteurs – ONG, médecins, psychologues, travailleurs sociaux, chercheurs et professionnels de la santé – de contribuer pleinement.

« La légalisation du cannabis est un sujet d’importance nationale. Certains y voient même une solution face à la montée des drogues synthétiques. Il faut prendre le temps d’écouter ceux qui travaillent sur le terrain », insiste-t-il.

Au-delà des consultations, la question de la volonté politique

Au fil des années, les rapports, études et recommandations se sont multipliés. Pour certains observateurs, le véritable obstacle à une réforme ne réside plus dans le manque d’informations, mais dans l’absence d’une volonté politique clairement assumée.

L’avocat Dev Ramano estime que le débat a assez duré. « La légalisation demande avant tout une décision et une volonté politique », affirme-t-il. Maurice devra, selon lui, se pencher sur le cadre législatif actuel, notamment la Dangerous Drugs Act, qui régit encore la question du cannabis.

« Je ne suis pas consommateur. Mais si une réforme peut contribuer à lutter plus efficacement contre le trafic de drogue, il faut être prêt à l’envisager », déclare-t-il. Il appelle les décideurs à dépasser les clivages idéologiques et à faire preuve de courage politique.

S’il salue la consultation lancée par la NADC, il espère que ses conclusions ne resteront pas lettre morte. « J’espère sincèrement que ces données ne finiront pas dans un tiroir », dit-il. Une réforme sérieuse devrait également explorer les applications médicales du cannabis et ses éventuelles retombées économiques.

« Le temps des décisions est arrivé »

Cette impatience est encore plus forte chez les militants de longue date.

Pour Jameel Peerally, du Kolektif 420, les consultations à répétition ne répondent plus à l’urgence du terrain. La menace principale aujourd’hui, selon lui, n’est plus le cannabis mais l’expansion rapide des drogues synthétiques, dont le fentanyl.
« Chaque jour qui passe, nous voyons les dégâts causés par ces substances. Nos jeunes tombent sous leur emprise », alerte-t-il. Il estime que les autorités doivent agir rapidement pour proposer une alternative crédible tout en renforçant la lutte contre les trafiquants.

« Il faut avancer vers la légalisation et adopter une tolérance zéro envers les trafiquants », soutient-il. Pour le militant, le peuple mauricien attend désormais des actes concrets plutôt que de nouvelles promesses.

Au final, derrière cette consultation publique se pose une question plus large : celle de la capacité du pays à transformer réflexions, rapports et consultations en politiques publiques concrètes. Pour certains, l’exercice de la NADC est une étape indispensable à une réforme crédible et adaptée aux réalités mauriciennes. Pour d’autres, Maurice a suffisamment consulté et doit maintenant faire preuve de courage politique.

Lorsque le rapport promis pour fin juin sera rendu public, les regards se tourneront vers les autorités. Plus que les résultats de la consultation elle-même, c’est la suite qui dira si cette initiative marque le début d’un véritable tournant ou si elle rejoindra la longue liste des débats restés sans lendemain.

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