Réforme des pensions : comment le gouvernement a finalement gelé le «means test»
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Face à la contestation, le gouvernement gèle la réforme des pensions après une réunion de crise à Port-Louis. Navin Ramgoolam cède à l’unanimité politique pour préserver la retraite universelle.
La décision de suspendre l’introduction du « means test » dans le cadre de la réforme des pensions n’aura finalement pas été difficile à prendre pour le gouvernement. Lundi matin, une réunion de crise tenue au Bureau du Premier ministre a abouti à un consensus politique quasi total en faveur d’un gel de la mesure annoncée dans le Budget 2026-2027 vendredi par le Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam.
La rencontre, qui s’est tenue de 10 h 15 à environ 11 h 30, avait été réclamée dès samedi par des dirigeants du Mouvement militant mauricien (MMM), par le biais d’Arianne Navarre-Marie, Première ministre adjointe. Une demande similaire avait également été formulée par Rezistans ek Alternativ, tandis que plusieurs ministres travaillistes avaient aussi fortement exprimé leurs réserves par rapport à cette réforme des pensions. Face à la multiplication des inquiétudes, Navin Ramgoolam a décidé de réunir l’ensemble des parties concernées autour de la même table.
Au niveau du MMM, le sujet de la pension avait monopolisé la réunion du bureau politique de samedi matin. Beaucoup d’inquiétudes avaient été exprimées par les élus mauves lors de cette réunion durant laquelle, d’ailleurs, la décision a été prise de demander une rencontre. « La réunion a été accordée sans souci par Navin Ramgoolam », confie une source mauve.
Los de la rencontre de lundi matin, Navin Ramgoolam était entouré de plusieurs techniciens ayant participé à l’élaboration de la réforme, dont Ashok Prayag, président de la Commission d’experts sur la réforme des pensions, Gilbert Gnany, conseiller économique principal du Premier ministre, et Anandsing Acharuz, Financial Secretary.
Selon plusieurs participants, une unanimité s’est rapidement dégagée parmi les responsables politiques présents : il fallait mettre un frein à une réforme qui suscitait une forte contestation au sein de la population. Le projet prévoyait notamment que les bénéficiaires de la pension de vieillesse non contributive disposant d’autres revenus compris entre Rs 14 000 et Rs 50 000 voient leur pension réduite, tandis que ceux percevant plus de Rs 50 000 n’y auraient plus droit.
Fait notable, l’idée même de geler le « means test » aurait été suggérée par les experts présents lors de cette fameuse réunion. Ces derniers auraient rappelé qu’ils n’étaient pas des responsables politiques mais des techniciens chargés de proposer des solutions pour assurer la viabilité financière du système.
Plusieurs participants ont eu le sentiment que Navin Ramgoolam était déjà favorable à un recul sur cette question. Car, dès vendredi, jour de la présentation budgétaire, certains ministres avaient déjà fait part de leurs désaccords.
« Chaque ministre, chaque député connaît des personnes qui auraient directement été affectées par cette mesure », confie une source.
Parmi les participants figuraient notamment les ministres du MMM Arianne Navarre-Marie, Reza Uteem, Rajesh Bhagwan, Ajay Gunness, Aadil Ameer Meea, Jyoti Jeetun et Deven Nagalingum, ainsi qu’Ashok Subron pour Rezistans ek Alternativ. Côté Parti travailliste, Patrick Assirvaden, Shakeel Mohamed et Arvin Boolell, Osman Mahomed, mais aussi le député Roshan Jhummun, étaient également présents.
À l’issue de la réunion, un sentiment de soulagement dominait. Au MMM, certains responsables voient dans cet épisode la preuve de l’utilité de demeurer au sein de la majorité.
« Cela démontre qu’il est possible de peser sur certaines décisions en restant au gouvernement », estime un dirigeant mauve.
Des discussions ont aussi porté sur d’autres dispositions budgétaires, notamment les nouvelles mesures relatives aux plaques d’immatriculation. Aucun arbitrage n’a toutefois été rendu sur ce dossier, même si un large consensus se serait dégagé sur la nécessité d’un réexamen.
La question d’un éventuel départ de Rezistans ek Alternativ du gouvernement a également été évoquée durant le week-end, si le Premier ministre ne revoyait pas sa copie. Lors d’un point de presse tenu lundi après-midi, Ashok Subron a indiqué que toutes les options avaient été discutées lors d’une réunion du mouvement dimanche soir. « Toutes les possibilités étaient ouvertes, même quitter le gouvernement », a-t-il déclaré.
Le Premier ministre devrait revenir plus en détail sur sa décision lors de son discours de clôture des débats budgétaires, vendredi. En coulisses, le climat est plus mitigé du côté des techniciens, plusieurs estimant qu’une réforme du système demeure indispensable afin de contenir les déficits futurs et de mieux gérer le poids de la dette publique. D’autres pistes sont désormais à l’étude.
Si le gouvernement a décidé de geler l’application du means test, un autre mécanisme annoncé dans le Budget demeure à l’étude. Il s’agit de la possibilité pour un futur retraité de renoncer à une pension versée à partir de 60 ans afin de bénéficier, en contrepartie, d’une pension plus élevée à 65 ou à 70 ans. Cette mesure n’est, pour le moment, pas concernée par le gel annoncé lundi.
L’annonce du gel du « means testing » a été faite par le Premier ministre à la première séance des travaux parlementaires sur le Budget le lundi 22 juin : « We have decided to freeze the ‘Means Testing’ proposed. » Cette décision est intervenue après la rencontre qu’il a eue avec ses ministres, les techniciens chargés de la réforme de la pension et ceux du ministère des Finances, un peu plus tôt. « J’ai pris en compte les suggestions formulées, soucieux des préoccupations de la population, et bien que cela ait des conséquences, tant sur le déficit budgétaire que sur la dette du secteur public, nous avons décidé de geler le ‘Means Testing’ proposé », a expliqué le chef du gouvernement.
Navin Ramgoolam a fait ressortir qu’après son discours budgétaire, vendredi dernier, il a écouté les points de vue et entendu les opinions de la population concernant les mesures proposées dans le cadre de la réforme des pensions.
« La population a clairement déjà pris conscience du caractère non soutenable de la pension de retraite de base, telle que nous l’avons connue. Les mesures prises l’année dernière ont déjà eu un impact positif sur l’économie et nous avons déjà constaté comment elles ont contribué à améliorer les finances publiques », a affirmé Navin Ramgoolam.
L’annonce a été accueillie différemment selon les bancs de l’Assemblée. Dans le camp de la majorité gouvernementale, elle a donné lieu à une longue séance de « tap latab ». Du côté de l’opposition, les réactions ne se sont pas fait attendre : le pays a affaire à un gouvernement « amater ».