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Réforme de la pension - Fin de l’universalisme : le prix politique du vieillissement

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 21 June 2026 à 18:30
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pension

Le passage de la pension universelle à un système ciblé au 1er janvier 2027 bouscule le contrat social mauricien. Entre impératif démographique et fractures politiques, la classe moyenne se retrouve en première ligne.

Le 1er janvier 2027 marquera, en apparence, un simple changement technique : la Basic Retirement Pension (BRP) cédera la place à la State Age Pension (SAP), un dispositif désormais indexé sur les revenus. En réalité, c’est un pan entier du contrat social mauricien qui se referme. 

Depuis des décennies, la pension de vieillesse relevait d’un principe d’universalité : chaque citoyen y avait droit, indépendamment de sa fortune. La SAP rompt avec cette logique au profit d’un système ciblé, où le montant perçu dépendra d’un « means test » et où la pension elle-même deviendra modulable entre 60 et 70 ans. 

Les grands gagnants seront les retraités sans autre source de revenus ; les perdants, une classe moyenne déjà sous tension – celle qui dispose d’une pension privée, de revenus locatifs, de placements ou poursuit une activité après 60 ans, et qui pourrait voir sa pension amputée jusqu’à 25 % pour les couples les mieux lotis.

Ce basculement, l’économiste Sameer Sharma le juge presque inévitable sur le plan actuariel : le vieillissement démographique et la multiplication du nombre de retraités rendaient, selon lui, la réforme « pratiquement inévitable ». 

Pour autant, cette nécessité comptable ne dit rien de la manière dont elle a été calibrée et c’est précisément là que le consensus technique cède la place à la controverse politique. Nita Deerpalsing, actuaire et ancienne députée, refuse d’y voir une simple correction actuarielle. Elle y lit au contraire la suite d’une mécanique déjà enclenchée l’an dernier, et n’hésite pas à qualifier les deux réformes successives d’« amateurs ». 

Sa charge porte moins sur le principe du ciblage que sur sa cohérence : en 2025, le gouvernement justifiait le report de l’âge de la retraite à 65 ans par l’allongement de l’espérance de vie ; cette année, le même gouvernement invoque son recul. « Li dir dimounn pe viv mwins », ironise-t-elle.

Une classe moyenne en première ligne

Entre la rigueur actuarielle revendiquée par l’économiste et le procès en incohérence dressé par l’ex-parlementaire, c’est bien la classe moyenne qui se retrouve prise en étau. Et c’est sur ce terrain que le débat technique devient un débat de société.

Le cœur du dispositif tient en deux chiffres : en dessous de Rs 14 000 de revenus, la pension complète sera maintenue ; au-delà de Rs 50 000, elle sera supprimée, avec une dégressivité progressive entre les deux bornes. C’est ce calibrage que conteste Sameer Sharma. Il reconnaît volontiers que la SAP introduit une progressivité bienvenue et protège efficacement les plus modestes ; mais il juge les seuils déconnectés de la réalité mauricienne. Un salarié à Rs 30 000 par mois, observe-t-il, n’a rien d’un nanti dans le contexte actuel, et pourtant le système de réduction progressive l’expose à une perte substantielle.

Nita Deerpalsing pousse l’argument plus loin, sur un registre moins économique que social. « On attaque directement les classes moyennes inférieure et supérieure », affirme-t-elle, avant de résumer : « Laklas moyenn pe plise. » Pour elle, ces ménages, déjà contraints à des sacrifices pour scolariser leurs enfants dans le privé ou se soigner hors du secteur public, verront leur pouvoir d’achat davantage entamé. 

Si l’ancienne députée y voit la marque d’un rétrécissement délibéré des acquis sociaux, l’économiste Sameer Sharma y voit la conséquence d’une économie où les salaires ne suivent plus le coût de la vie. Il pointe en creux le manque de concurrence dans plusieurs secteurs, la concentration d’activités entre les mains de quelques grands groupes et une économie qu’il juge plus tournée vers la rente que vers la productivité.

Cette grille de lecture macroéconomique trouve un écho très concret dans le témoignage de Percy Philips, banquier à la retraite. S’il salue certaines mesures budgétaires touchant les énergies renouvelables et l’économie bleue, il n’en juge pas moins le budget globalement déconnecté des attentes de la population, dans un contexte où le coût de la vie continue de progresser. Sa conviction est simple : après une vie de travail, la pension doit demeurer accessible dès 60 ans. 

Alain Ricaud, professionnel de l’événementiel, va plus loin encore dans la sévérité du diagnostic : selon lui, les seuils ont été délibérément fixés bas afin d’élargir le nombre de bénéficiaires concernés par une réduction, un mécanisme qui toucherait potentiellement plus de 263 000 pensionnés, pensions de la fonction publique et régimes privés inclus. Pour lui, le pays accomplit avec cette réforme « deux pas en arrière ».

Le mur de l’exécution

Reste une question que les chiffres seuls ne tranchent pas : Maurice a-t-il seulement les moyens administratifs de sa réforme ? C’est l’angle mort que souligne un ancien Senior Chief Executive et ex-Secretary for Civil Service, fort de 45 années dans la fonction publique. Pour lui, la difficulté n’est pas dans le principe du ciblage, mais dans sa mise en œuvre : l’administration mauricienne, estime-t-il, ne dispose ni des outils ni des ressources nécessaires pour identifier correctement les revenus de certaines catégories de travailleurs.

Il relève au passage un paradoxe frappant : le seuil de Rs 14 000 ouvrant droit à la pension complète se situe nettement en dessous du salaire minimum. Une incohérence qui, selon lui, pourrait faire grimper le coût administratif du système au-delà des économies espérées.

Ce doute sur la capacité logistique de l’État rejoint les réserves de Sameer Sharma sur les modalités pratiques du « means test ». L’économiste s’inquiète notamment du recours à l’auto-évaluation pour la déclaration des revenus, un mécanisme qu’il juge propice aux sous-déclarations. Il plaide pour que les revenus issus des dividendes soient intégrés au calcul des revenus imposables, au nom d’une équité plus large entre contribuables – faute de quoi, suggère-t-il en creux, ce sont les revenus les plus aisément contrôlables, ceux des salariés, qui porteront l’essentiel de l’effort, tandis que les revenus du capital échapperaient plus facilement au filet.

Entre l’ancien haut fonctionnaire, qui décrit une administration sans les moyens de ses ambitions, et l’économiste, qui anticipe les angles morts d’un système déclaratif, se dessine un même constat : la réforme repose sur une capacité de contrôle que l’État mauricien n’a, à ce jour, jamais démontrée à cette échelle.

Une réforme qui en cache une autre

Au-delà des seuils et des mécanismes de contrôle, c’est l’économie mauricienne dans son ensemble que Sameer Sharma met en accusation. « Ce n’est pas uniquement un problème de pension. C’est toute l’économie qui est en cause », résume-t-il. Il rattache la pression sur les retraités à une politique immobilière tournée vers les projets destinés aux étrangers, qu’il tient pour largement responsable de la flambée des prix du foncier et du logement, et donc de l’érosion plus générale du pouvoir d’achat des Mauriciens. 

Le vieillissement démographique, à ses yeux, devait de toute façon avoir un coût ; la question n’était pas de savoir s’il faudrait le payer, mais qui le paierait. Or le gouvernement, estime-t-il, a choisi la voie de moindre résistance en le faisant porter sur les pensionnés plutôt que de s’attaquer à des réformes plus structurelles, celles, notamment, qui toucheraient certains groupes économiques influents.

C’est dans cette même tension entre rente et effort partagé que Nita Deerpalsing situe sa propre critique : pour elle, l’État retire progressivement certains acquis sociaux tout en intensifiant la pression sur une classe moyenne qui contribue pourtant fortement à l’économie. Sameer Sharma lui-même n’exclut pas qu’un retour à l’universalité soit un jour souhaitable, à condition de trouver de nouvelles sources de financement. Il évoque, sans grand optimisme, une possible taxe sur les grandes propriétés foncières non agricoles, tout en reconnaissant qu’une telle mesure se heurterait à de fortes résistances, politiques comme économiques.

Demeure, enfin, une zone d’ombre que le Budget ne lève pas : le sort d’une cohorte entière de futurs retraités, ceux qui atteignent ou ont atteint 60 ans entre septembre 2025 et août 2026. Si les mesures transitoires de la réforme de 2025 sont prolongées jusqu’en septembre 2029, rien n’indique si cette catégorie déjà pénalisée par le relèvement de l’âge d’éligibilité pourra récupérer l’année de pension perdue, ou bénéficier d’un quelconque mécanisme compensatoire. C’est peut-être là, dans ce silence budgétaire, que se loge la vraie question que pose la SAP : un État qui peine à dire qui, précisément, devra payer la facture du vieillissement, a-t-il vraiment tranché entre rigueur budgétaire et justice sociale — ou a-t-il simplement choisi la cible la moins susceptible de se défendre ?

La règle des 15 ans de résidence passe mal auprès de la diaspora

Le Budget 2026-27 présenté vendredi introduit un durcissement considérable des critères d’éligibilité pour la State Age Pension (SAP), qui remplace la Basic Retirement Pension (BRP), pour les Mauriciens établis à l’étranger. À compter du 1er janvier 2027, une nouvelle restriction sera appliquée : pour bénéficier de cette allocation, un citoyen devra avoir résidé à Maurice pendant au moins 15 ans au total depuis l’âge de 40 ans, dont trois années immédiatement avant la demande de pension. Si une absence temporaire de moins de six mois reste tolérée, cette réforme marque une rupture qui provoque le mécontentement de la communauté expatriée.

Covilen Narsinghen, président de la Mauritius Global Diaspora, conteste fermement cette approche. Selon lui, « à partir de 2027, ils changent la loi et la diaspora qui retourne à Maurice n’aura pas de pension ». Il rappelle que « la majorité de la diaspora est composée de personnes qui travaillent dur et il faut les considérer comme des Mauriciens à part entière », ciblant particulièrement « ceux qui sont partis à 40 ans pour faire un petit boulot ».

Le représentant de l’organisation dénonce également les préjugés entourant le niveau de vie à l’étranger, évoquant « une perception erronée selon laquelle les Mauriciens de la diaspora seraient globalement aisés ». Il insiste sur le fait que la réalité socio-économique est bien plus hétérogène : « Une grande partie de notre diaspora est composée de travailleurs modestes qui ont quitté Maurice pour améliorer les conditions de vie de leur famille. Beaucoup travaillent ou ont travaillé comme maçons, bouchers, chauffeurs, ouvriers du bâtiment, aides-soignants, employés d’usine ou dans d’autres métiers manuels souvent exigeants. »

Un appel à un ciblage équitable basé sur les revenus

Si l’association concède que la diaspora « comprend les contraintes budgétaires et la nécessité de préserver la viabilité du système de pension », elle rejette la méthodologie géographique retenue par le gouvernement. Pour Covilen Narsinghen, « l’éligibilité de 15 ans, je ne trouve pas ça correct ». Il préconise plutôt l’instauration d’un système de vérification des ressources financières appliqué de manière universelle : « Si le gouvernement estime nécessaire d’introduire un système de ciblage ou de “means test” [...], ce principe devrait s’appliquer de manière équitable à tous les Mauriciens, qu’ils résident à Maurice ou à l’étranger. »

La Mauritius Global Diaspora réclame une justice fiscale basée sur les ressources réelles des individus plutôt que sur leur lieu de résidence. Les représentants demandent que le débat n’oppose pas « résidents et non-résidents », mais s’oriente vers « une solution juste qui protège les finances publiques tout en respectant la contribution et la dignité de tous les Mauriciens ».

La classe moyenne retraitée fragilisée

La réforme du système de pension de vieillesse s’imposait comme une nécessité « fondamentalement incontournable » dans un contexte de vieillissement de la population et de pression croissante sur les finances publiques. C’est l’analyse de l’actuaire Richard Li, pour qui le modèle universel de la Basic Retirement Pension n’était plus soutenable à moyen et long termes.

Le gouvernement a acté ce changement en introduisant la State Age Pension (SAP), un dispositif désormais basé sur les revenus des bénéficiaires (« means tested »), rompant ainsi avec le principe d’une allocation universelle versée à toute personne ayant atteint l’âge légal de la retraite. Cette réforme marque un tournant important dans l’architecture de la protection sociale.

Au-delà de sa dimension technique et budgétaire, cette transition soulève des interrogations sur ses effets concrets, notamment pour une partie de la classe moyenne retraitée. Selon Richard Li, les ménages situés juste au-dessus des seuils d’éligibilité pourraient être les plus affectés.

Il cite le cas d’un retraité disposant d’un revenu global d’environ Rs 65 000, pension comprise, qui pourrait voir ses revenus diminuer d’environ 30 % avec la mise en œuvre de la SAP, prévue en janvier 2027. « Ceux qui n’ont pas suffisamment préparé leur retraite se retrouveront dans une situation difficile », souligne-t-il, évoquant une catégorie de retraités pris entre l’absence d’aides sociales et une capacité limitée à absorber la perte de revenus.

Sur le plan budgétaire, les dépenses consacrées aux pensions de vieillesse s’élèvent actuellement à environ Rs 56 milliards. Avec la réforme, elles devraient être réduites à près de Rs 44 milliards, soit une économie annuelle estimée à Rs 12 milliards. Ces marges budgétaires pourraient être réorientées vers d’autres priorités de l’État, dans un contexte de contraintes financières persistantes.

Selon les projections avancées, environ 75 % des bénéficiaires actuels continueraient à percevoir leur pension dans son intégralité, tandis que 90 % des personnes âgées conserveraient une forme d’aide publique. À l’inverse, près de 10 % des pensionnés ne toucheraient plus aucune allocation.

Pour Richard Li, cette réforme ne relève toutefois pas uniquement d’une logique comptable. Elle traduit un choix politique sur le rôle de l’État dans la redistribution et sur la redéfinition du contrat social autour de la vieillesse. Il regrette cependant l’absence de mesures d’accompagnement ciblées face à la hausse du coût de la vie, qui continue d’éroder le pouvoir d’achat des ménages, y compris parmi les retraités de la classe moyenne.

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