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Raymond Rivet : un citoyen modèle, une légende

Raymond Rivet

Raymond Rivet est une légende vivante, mais une personne effacée et plutôt discrète, au contraire de son ami et ex-leader Gaëtan Duval qui, lui, était un extroverti affirmé.

Pour l’avoir rencontré en juillet 2015 en sa résidence, ce grâce à une amie, Corine Janson, dont le papa était le chauffeur de l’ancien député du PMSD et ex-maire de Beau-Bassin/Rose-Hill, je peux témoigner de la personnalité impressionnante qu’est Raymond Rivet.

Raymond Rivet est aujourd’hui un monsieur d’un certain âge, puisqu’il est de la même génération que Duval. Lors de notre rencontre, je lançais alors mon livre ‘’L’Affaire Azor Adélaïde’’ sous la présidence de Jack Bizlall et je tenais à avoir son avis sur cette ‘période de braise-là’. Aussi, il consent à me recevoir entre Coignet, la route Hugnin et la route Royale menant vers le centre-ville jusqu’au rond-point qui fait face à la très belle église du Sacré-Cœur. Ce lieu m’est plus ou moins familier pour l’avoir fréquenté dans les années 1971 à 1975 lorsqu’enfants, nous allions visiter notre père incarcéré à la prison centrale. Rencontrer un tel homme qui a été en contact avec les principaux protagonistes de mon modeste récit, les Ramgoolam, Duval, Koenig, Lesage, Ollivry et autres Rault était pour moi une belle récompense avec un curieux mélange de bonheur.

La famille Rivet est définitivement l’une des grandes familles bourgeoises créoles du pays. De culture française, les Rivet recèlent en leur sein nombre de professionnels, d’intellectuels et d’hommes de presse, entre autres. Et, parmi, il y a le célèbre Raoul Rivet, intellectuel de renom, poète, journaliste et politicien. Il fut lord-maire (1934, 1935 et 1944) après avoir été tour à tour à la tête et propriétaire du journal ‘Le Mauricien’ (1922), groupe de presse qui, de nos jours, est toujours dirigé par un Rivet, Jacques, le fils de Raoul.

Le cerveau du pmsd

Louis Raoul Rivet vit le jour le 8 juin 1896 à Rose-Hill. C’est l’âge d’or de ces grandes familles créoles qui possédaient de grands commerces, surtout à Port-Louis, et étaient usiniers de la canne, fins intellectuels, faisaient briller le barreau mauricien, de grands commis de l’État, des gens férus de la culture française, adorant le théâtre, la poésie et la littérature. Ces familles restent encore la fierté de cette communauté qui allait avec les Laurent, de Boucherville et compagnie constituer le noyau, au début du 20e siècle, en faveur de la rétrocession du pays à la France. Tandis que les Blancs de l’époque font comme l’eau en s’adaptant à l’occupant britannique, les créoles, plus francophiles, de leur côté, s’opposaient presque aux Anglais.

Lorsque l’heure de l’indépendance sonna, l’oligarchie blanche des affaires et de la canne s’allia à ces mêmes créoles de la lignée des Devienne, Duval, Ollivry et, bien sûr, Rivet, qui était connu à l’époque comme le ‘’cerveau du PMSD’’ pour faire campagne contre l’indépendance ; à chaque époque son allégeance ! Vient la conférence constitutionnelle de Lancaster House de septembre 1965. Rivet me confie qu’à l’ouverture de celle-ci, il se présente avec Duval à l’entrée du bâtiment et un huissier les reçoit en tant que membres du PMSD puisque, pour rappel, tous les partis y étaient représentés par une délégation. Ce jour-là, le leader du PMSD Koenig, souffrant, s’était fait excuser, mais l’huissier confondant Rivet avec Koenig, le fait monter dans la salle en tant que leader de ce parti. À l’ouverture de la première séance, le Premier ministre britannique Harold Wilson est obligé de l’ajourner après s’être rendu compte de la confusion de l’huissier.

Autre fait historique de la présence de Raymond Rivet au PMSD, c’est sa prise de position pour le moins inattendue face à Duval lors de la succession de Koenig à la tête du Parti Mauricien. Rivet est d’avis que seul un Blanc, en la personne d’André Nairac, pouvait succéder à Koenig. Il raisonnait à juste titre avec les paramètres de l’époque, craignant que le secteur privé ne soutienne l’avènement d’un créole comme leader du Parti Mauricien, mais pour une fois se trompe sur ce point lorsqu’on connaît le succès que remporta Duval grâce à l’appui du même secteur privé. Parmi les jeunes politiciens qui sont élus en ce 7 août 1967 se trouve finalement Rivet, aux côtés des 22 autres députés du PMSD. Rivet n’est pas au Parlement pour rêvasser parce, qu’avant d’être politicien, Rivet est avant tout un homme de science, chimiste, physicien et mathématicien formé en Angleterre après de brillantes études au collège Royal de Curepipe. Rivet est avant tout un fin scientifique qui ne badine pas avec les chiffres... ni avec les lettres d’ailleurs.

Projet Rivet pour l’université

Lorsqu’on fait appel à ses compétences sur plusieurs dossiers techniques d’importance nationale, il démontre avec brio son sens de l’analyse, sa capacité d’appréhender la réalité du problème exposé pour y soumettre la solution appropriée. Le premier vice-chancelier de l’Université de Maurice, le Dr J. Hale, donne sa démission moins d’un an après sa nomination alors que les locaux sont envahis d’eau. Rivet, qui est alors premier député de Beau-Bassin/Petite-Rivière (No 20) et professeur de physique-chimie au collège du Saint-Esprit, établit un plan détaillé de réorganisation de l’Université de Maurice, un document d’une trentaine de pages accompagné de huit organigrammes qu’il remet à Lord Morris, venu réorganiser l’établissement tertiaire et à Rowlands-Jones, chargé du nouveau projet de loi. Ce dernier écrira ceci sur Rivet dans son rapport final: ‘’May I say how impressed I was with your concept of the University, drawn up in so much detail before so much of it became fact.’’ Le Prof. Alfred North-Coombes dira publiquement son appréciation pour le projet de Rivet.

Raymond Rivet est un citoyen qui s’implique. Outre son passage comme professeur et recteur au collège du Saint-Esprit, établissement de renom où sont passés de nombreux professionnels du pays, Rivet brille également dans son domaine de prédilection : la chimie.  Plus de quatre années de recherches (1976–1979) aboutissent à la conception de deux tables périodiques des éléments chimiques que le Prof Rivet présente en juin 2012 à la conférence internationale de chimie tenue à Maurice. L’objectif de ces tables, également appelées tables de Mendeleïev, est de donner un nouvel outil aux scientifiques pour la formulation de leurs équations. L’originalité des tableaux de Rivet est qu’ils sont fondés sur des détails de la structure électronique des atomes. Après la publication de ses travaux en 1979, une copie fut envoyée aux États-Unis et en Angleterre et reçut l’appréciation de plusieurs experts, dont trois Prix Nobel, en l’occurrence les Professeurs Steven Weinberg (Harvard), Glann Seabord (Californie) et Abdus Salam (Imperial College de Londres).

L’un de ses anciens élèves, Marcel Lindsay Nöe, écrivain et expert en communication, me confia que Raymond Rivet fut à l’origine de plusieurs projets, dont celui de construire un resort intégré avec un parcours de santé et un centre de remise en forme à la montagne Dauget qui surplombe Port-Louis. Autre projet concernant Port-Louis est son plan pour décongestionner la capitale avec notamment un autopont à Montebello et un tunnel de 400 mètres de long à travers la montagne Goat Rock près de Tranquebar. Ces projets seraient, selon Raymond Rivet, plus économiques que ceux de la Road Development Authority (RDA).

Un citoyen responsable est un homme ou une femme qui contribue à l’avancement de son pays et Dieu sait que Raymond Rivet, professeur émérite, scientifique de renom, ancien député et maire, réunit largement les critères du citoyen modèle, qui est un exemple pour les plus jeunes.

Eric Bahloo, Paris.
Eric Bahloo, Paris.