Interview

Ravi Rutnah, avocat parlementaire : «Des avocats qui ont défendu des trafiquants n’ont pas été convoqués devant la commission»

Ravi Rutnah

Il n’a pas sa langue dans sa poche et il n’a pas peur de dire ce qu’il pense. Ravi Rutnah affirme qu’il était contre la nomination de Paul Lam Shang Leen à la tête de la commission d’enquête sur la drogue. L’avocat parlementaire soutient que le rapport qui vient d’être rendu public est incomplet. 

À ce jour, combien de trafiquants de drogue avez-vous défendu ?
Je n’ai pas défendu beaucoup de cas de drogue. Un cas aux assises. Je pense que c’est tout. 

Combien depuis que vous êtes député ?
Je n’ai pas défendu de cas de drogue impliquant des trafiquants, mais uniquement des petits cas de possession. 

Ne craignez-vous pas d’être perçu par le public comme un avocat « argent sale » ? 
Non. Je suis un avocat avant tout. Et je n’ai pas défendu uniquement des trafiquants de drogue comme certains avocats qui ont pris de l’argent pour la défense de gros trafiquants mais qui n’ont pas été convoqués par la commission Lam Shang Leen. Quand une personne vient me voir, je dois la défendre. Je n’ai pas le droit de refuser. Vu que je ne prends pas d’honoraires exorbitants, je ne vois pas pourquoi je dois poser des questions sur la provenance de l’argent qu’on me donne, contrairement à d’autres avocats qui réclament des centaines de milliers de roupies. Je prends entre Rs 5 000 et Rs 10 000 pour défendre des cas. Quand je prends cet argent, je ne demande pas aux personnes qui me le remettent où elles l’ont eu. Parfois plusieurs membres d’une famille contribuent pour payer un avocat. 

Les proches des trafiquants et même des petits dealers ne paient pas toujours leurs avocats avec de l’argent propre. Ce serait prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages, n’est-ce pas ? 
Je ne demande pas d’où provient l’argent quand on me paie. Je ne demande pas au proche d’un détenu si c’est de l’argent volé, encore moins à l’épouse du détenu si elle s’est prostituée pour me payer. Je ne peux pas demander cela. Ce sont les avocats qui perçoivent des honoraires exorbitants qui doivent poser des questions sur la provenance de l’argent. 

Il faut se pencher sur les comptes bancaires et les avoirs de la majorité des avocats qui ont défendu des trafiquants de drogue et qui ont pris de grosses sommes. Des avocats convoqués comme Roubina Jadoo-Jaunbocus, Sanjeev Teeluckdharry, Kailash Trilochun ou Erickson Mooneapillay pratiquent depuis peu. Je ne vais pas citer les noms de ces avocats qui ont réellement défendu des trafiquants mais qui n’ont pas été convoqués devant la commission. Je me demande si Paul Lam Shang Leen avait des intérêts à ne pas les convoquer. 

Cette insinuation est grave… 
Paul Lam Shang Leen craint-il qu’on ne lui confie pas des cas d’arbitration ? Est-ce que ce facteur a été une contrainte pour ne pas convoquer certains avocats ? À mon humble avis, le rapport de Paul Lam Shang Leen n’est pas complet. On doit boucler ce rapport d’une façon ou d’une autre. Il faut une structure pour enquêter sur les biens et les transferts d’argent des grands avocats qui ont défendu de gros trafiquants. J’ai l’impression que les avocats qui ont été convoqués, c’est comme un « eye wash ». 

Avez-vous évoqué cela avec le Premier ministre ?
J’en parle dans les médias depuis une semaine. Personnellement je n’étais pas d’accord quand on avait nommé Paul Lam Shang Leen à la tête de la commission d’enquête sur la drogue. Or, ce n’est pas moi qui prends les décisions. Il est un juge qui n’a travaillé qu’en temps qu’avocat de la défense et qui n’a pas compris comment la police, dont l’Anti-Drug Smuggling Unit, fait son travail. 

Tout indique que les trafiquants de drogue sont très généreux quand il s’agit de payer les honoraires des avocats, à tel point que le rapport Lam Shang Leen recommande de fixer un barème. Êtes-vous d’accord ? 
Est-ce que Paul Lam Shang Leen a déjà défendu une personne comme on la défend ? Il a passé peu de temps comme avocat de la défense. Il a par la suite intégré le bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP) avant de devenir magistrat puis juge. Le problème à Maurice est qu’il n’y a pas beaucoup de juges avec au moins cinq ans d’expérience au barreau de la défense. 

Dans le cas de la Human Rights Commission par exemple, je suis contre la nomination de l’ancien juge Seetulsingh. Sauf qu’il n’y a pas de juges avec des compétences de la défense. On n’a pas vraiment le choix, à moins qu’on amende la loi pour permettre la nomination d’avocats. C’est ce qui se passe en général quand on cherche un ancien juge pour présider une commission. Beaucoup de ces juges n’ont fait que travailler avec des policiers quand ils étaient au bureau du DPP. D’ailleurs, des policiers savent que ces mêmes juges les croiront plus qu’une personne se trouvant dans le box des accusés. Ce que je dis fera beaucoup de mécontents dans le judiciaire. Nombre de ceux qui ne m’aiment pas me détesteront davantage. 

Les salles de rédaction reçoivent souvent des plaintes de personnes accusant des avocats de les saigner à blanc. Cette démarche imputée à certains avocats ne va-t-elle pas contre l’éthique ? 
Il y a des personnes qui veulent devenir riches très rapidement. Le travail d’avocat ce n’est pas se faire de l’argent à tout prix. Quand vous devenez avocat, vous devez travailler pour la justice ainsi que dans l’intérêt de votre client et celui du public. Je n’ai jamais été de ceux qui demandent des honoraires exorbitants. Si vous êtes honnête et que vous êtes déterminé à travailler, vous ne réclamez pas de sommes astronomiques à des gens pauvres qui, pour vous payer, seront contraints de mettre leurs bijoux en gage, de vendre leurs avoirs ou encore de perdre leur business parce que vous pensez que vous êtes dieu et que vous allez faire des miracles en Cour. Peu importe la profession, ce type d’attitudes est déshonorant. Comme le disent souvent nos aînés : « Larzan mal gagne, li fini mal. » Cet argent n’amène pas la prospérité dans votre maison. 

Parlant de la générosité des trafiquants de drogue, il semble que cette manne tombe dans les caisses des partis politiques pendant les campagnes électorales. Vous n’allez pas nous contredire ?
Quand j’étais candidat, je n’ai pas pris un sou de quiconque. J’ai utilisé mon argent. Personne ne peut dire qu’on m’a donné cinq ou dix sous. Mes mains ne sont attachées à personne. Je ne dois rien à quiconque. C’est pour cela que je peux dire ce que je veux. S’il y a des gens qui ont pris de l’argent des trafiquants de drogue et qu’on peut le prouver, c’est grave ! Ces personnes là doivent arrêter de faire de la politique. Ce sont les anciens politiciens qui ont gâché le pays avec une culture malpropre. Je ne souscris pas à cela. Si je veux faire comme eux, il n’y aura pas de changement dans la culture politique. 

Tout de même, les leaders politiques ne font pas de « due diligence » des donateurs. Ils ne leur demandent pas non plus de présenter leur certificat de caractère… 
Une personne ne dira pas que je vous donne de l’argent provenant du trafic de drogue. Les trafiquants sont rusés. Ils ont leur méthode pour infiltrer les partis politiques. Il y a une photo de Navin Ramgoolam aux côtés d’un présumé gros trafiquant de drogue. Osman Mahomed apparaît aussi sur ce cliché. Un député du MMM figurerait également sur une autre photo avec cette même personne. Me direz-vous qu’une personne qui donne de l’argent au PTr ou au MMM leur dira « je suis un trafiquant de drogue ? » Non. C’est quand la police a arrêté la personne qu’on a su. 

Indirectement, les partis politiques sont complices dans le trafic de drogue. Vous n’allez pas nous contredire car dans un simple cas de vol, le voleur et le receleur sont coffrés ?
Bien sûr ils sont complices. Mais a-t-on des preuves qu’ils ont pris de l’argent à des trafiquants ? C’est facile de dire, en se basant sur une photo, que monsieur Gloria ou Deodanee a donné de l’argent. Mais est-ce que c’est vrai pour autant ? 

Cette manne et d’autres sources obscures de financement expliquent-elles le manque de volonté réelle de tous les leaders politiques de venir avec une loi sur le financement des partis ? 
Je suis content qu’il n’y ait pas de loi. Il existe déjà une loi pour ne pas dépasser un seuil quand vous êtes candidat à une élection. On peut, à la rigueur, augmenter ce seuil. Le financement politique n’est pas obscur. Je ne suis pas d’accord avec ce que propose l’opposition. Qu’on finance les candidats à travers les fonds publics. Moi je dis il faut de l’honnêteté au lieu d’une loi. Heureusement que des gorilles de la politique s’en iront lors des prochaines élections. Il y aura une nouvelle génération de politiciens. 

Pourtant, l’Alliance Lepep a promis de venir avec une loi sur le financement des partis politiques… 
Ils ont promis. Moi personnellement, je ne suis pas d’accord. Le Premier ministre entame des consultations et des discussions. La personne qui lui dit non et qui lui dira non c’est moi. Je serai peut-être en minorité, voire le seul. Je dois néanmoins faire entendre mon opinion. 

Avec une clientèle liée au trafic de drogue, deux de vos collègues parlementaires Roubina Jadoo-Jaunbocus et Sanjeev Teeluckdarry sont sur la sellette ? 
Il faut contextualiser. La plupart des cas qu’a défendus Sanjeev Teeluckdharry sont des « legal cases ». Il est allé voir ses clients en prison. Il a des clients qui ont appelé de la prison. Quand une personne prend un téléphone portable et vous appelle, pouvez-vous savoir d’où elle vous appelle ? Premièrement un trafiquant en prison n’a pas le droit d’avoir un cellulaire. Maintenant quand vous répondez à l’appel, vous dites bonjour à la personne. Vous lui demandez qui est au bout du fil et pourquoi elle vous appelle ? C’est déjà une conversation d’une minute. Est-ce que l’avocat est fautif ? Je ne comprends pas. Personne n’aurait su d’où provient cet appel, même pas un journaliste ou Paul Lam Shang Leen. Demain je suis en prison, je prends un téléphone portable et j’appelle Paul Lam Shang Leen. Ne va-t-il pas répondre ? 

Si Roubina Jadoo-Jaunbocus reste combattive, cela paraît étrange que Sanjeev Teeluckdarry ait décidé de jeter l’éponge en n’ayant pas recours à une « Judicial Review ». Savait-il que c’était perdu d’avance ? 
Je ne peux pas répondre pour Sanjeev Teeluckdharry. Je dois cependant dire qu’il y a une mauvaise interprétation des recommandations du rapport. Paul Lam Shang Leen n’a vu personne comme coupable. La commission a entendu des personnes dont les dires n’ont pas été contre-vérifiés. C’est une « one-sided story ». Le rapport est comme « un palabre ». Des actions sont prises se basant sur « ce palabre ». Quand Lam Shang Leen dit qu’il faut enquêter sur Sanjeev Teeluckdharry, ce dernier demande à ce que l’enquête débute maintenant. Idem pour Roubina Jadoo-Jaunbocus. Elle devait faire un appel et a rencontré les clients. Vu que tous les clients voulaient faire appel sur le même point constitutionnel, elle les a tous rencontrés le même jour. Elle a même remporté l’appel en Cour. Mais ce n’est pas à cause d’un appel qu’elle est une grande défenseure des trafiquants de drogue. D’où le fait qu’il faut une enquête approfondie pour que tout le monde sache la vérité. 

Sont-ils morts politiquement, tout comme Raouf Gulbul ?
Non. Il faut une ligne de démarcation entre ce que fait un avocat et un politicien. La politique est différente. Croyez-vous que les avocats de l’opposition n’ont pas défendu des trafiquants de drogue ? La commission, comme je le disais, n’a pas convoqué les avocats qui ont vraiment défendu des trafiquants. À dire vrai, ce qui se passe est un « mud-slinging exercice ». 

En ce moment, on ne peut pas être fier comme un paon d’être avocat ayant des collègues accusés de « devir lanket » ou « d’inciter des clients à faire de fausses dépositions »… 
Je suis fier d’être avocat. Je suis un zanfan dimounn mizer. J’ai rencontré beaucoup de difficultés pour arriver là où je suis aujourd’hui. Ce n’est pas de l’argent volé ou sale qui m’a mené jusqu’ici. Je sais que je fais bien mon travail. Je fais partie des rares avocats à défendre les pauvres gratuitement. Quand vous entendez parler de cas de « devir lanket », il faut aussi tenir compte du fait que des policiers et des clients se servent parfois de subterfuges contre des avocats. Bien évidemment, il y a aussi des avocats malhonnêtes. Ceux-là doivent subir les conséquences de leurs actes. Le comble est qu’à Maurice, on accorde de l’importance à des choses en se basant uniquement sur des allégations. Ce n’est pas correct. Il faut faire preuve de discernement. Si un avocat a fait quelque chose d’illégal, qu’il a été arrêté puis condamné, là c’est autre chose. 

Comment est-ce que la profession légale pourra redorer son blason ?
Si vous demandez aux gens honnêtes si la profession a été salie à cause de la convocation de certains avocats par Paul Lam Shang Leen, on vous dira non. Ce sont ceux qui sont malhonnêtes qui vous diront oui parce que la commission n’a pas convoqué les gros avocats ayant défendu des trafiquants.