Ravi Gutty, président de la BACECA : «2026 s’annonce comme une année à haut risque»

Par Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 2 février 2026 à 13:20
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Ravi Gutty

Le président de la Building and Civil Engineering Contractors Association (BACECA), Ravi Gutty, dresse un diagnostic sans concession du secteur de la construction à Maurice. Contraction de l’activité, explosion des coûts, contrats déséquilibrés et recul de l’investissement public et privé. Il alerte sur les risques majeurs pour 2026 et appelle à des réformes urgentes structurelles profondes.

Comment décririez-vous l’état actuel du secteur de la construction à Maurice ?
Alors que Maurice traverse une phase d’ajustement économique, le secteur de la construction fait face à une situation particulièrement préoccupante. Après une forte croissance de plus de 13 % en 2024, le secteur a connu un net ralentissement en 2025, avec une contraction estimée autour de 2 %, traduisant l’essoufflement des investissements publics et privés.

L’environnement actuel est extrêmement fragile. Si l’activité ne s’est pas effondrée, la réalité est que la rentabilité du secteur est sous pression constante et sévère. Aujourd’hui, de nombreuses entreprises opèrent avec des marges très faibles, ce qui rend la moindre dérive de coûts potentiellement fatale.

Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que ces difficultés sont structurelles. Les coûts de construction, mesurés par l’indice des prix de la construction, ont augmenté de plus de 4 % sur un an, tandis que les coûts de la main-d’œuvre ont encore progressé de près de 7 %. Ces hausses ne sont pas absorbables dans un environnement dominé par des contrats à prix fixe. Ce modèle n’est plus soutenable dans le contexte actuel depuis quelques années déjà, surtout post-covid-19, et doit absolument être revu pour la survie des entreprises. 

Quels sont les coûts majeurs auxquels font face les opérateurs du secteur ? 
2024 et 2025 ont été particulièrement éprouvantes pour les entreprises de construction, confrontées à une hausse brutale et cumulative des coûts de main-d’œuvre. La relativité salariale, l’impact du 14ᵉ mois et d’autres ajustements obligatoires ont entraîné une augmentation significative des charges salariales, sans possibilité de compensation contractuelle à cause des marchés à prix fixes. Ce qui a gravement détérioré les marges et fragilisé la trésorerie des entreprises. Cette situation crée un déséquilibre économique profond et constitue un risque réel pour la pérennité des acteurs du secteur. Il y a des conséquences potentielles sur l’emploi, la qualité d’exécution des projets et la capacité du secteur à répondre aux besoins stratégiques du pays.

Quelle est la situation des projets publics et quelles sont vos attentes pour 2026 ?
L’activité dans le secteur public a nettement ralenti. Nous constatons une réduction significative des dépenses publiques et un manque criant de nouveaux projets d’infrastructures. En 2025 et 2026, le volume de projets publics structurants est largement inférieur à celui observé au cours des années précédentes.

Pour 2026, les perspectives restent très limitées. Le pipeline actuel ne permet pas de soutenir efficacement l’industrie locale, alors même que le secteur de la construction représente près de 6 % de la valeur ajoutée nationale et constitue un employeur majeur.

Les grands projets annoncés par le gouvernement profitent-ils aux entreprises locales ?
Des projets majeurs comme celui de l’aéroport de Rodrigues illustrent un problème fondamental : l’absence de marge de préférence en faveur des entreprises locales. Malgré l’ampleur de ces investissements, les retombées pour les entrepreneurs mauriciens seront très faibles. Le projet de l’autoroute M4, financé par l’Inde dans le cadre d’accords G to G, pose le même problème. Ces montages limitent fortement la participation locale et transfèrent l’essentiel de la valeur hors du pays. Il aurait fallu imposer des conditions de collaboration et de participation minimales des entreprises locales. À terme, cette situation affaiblit notre capacité nationale à maintenir un secteur de la construction solide et compétitif.

Qu’en est-il du secteur privé, notamment de l’immobilier résidentiel haut de gamme ?
Ce segment a clairement perdu de son attractivité. L’investissement étranger, qui soutenait auparavant une part importante des projets résidentiels haut de gamme, est en recul. Cette évolution est directement liée au durcissement des conditions de financement et à une perte de confiance des investisseurs, notamment à la suite des mesures budgétaires annoncées l’an dernier. 

Par conséquent, l’activité privée restera prudente et très sélective en 2026, sans capacité de compenser le recul de la commande publique.

Quels sont les autres principaux freins à la croissance du secteur ?
Les défis sont multiples et cumulatifs. Le secteur dépend à plus de 70 % de matériaux importés, ce qui l’expose fortement aux fluctuations des devises, aux tensions sur les chaînes d’approvisionnement et aux fluctuations du fret maritime, entre autres. D’autre part, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée demeure critique. Malgré une hausse marquée des coûts salariaux, les entreprises peinent à recruter. Ce qui affecte la productivité, allonge les délais et augmente les risques financiers. À cette situation s’ajoute un problème majeur de trésorerie lié aux retards de paiement, particulièrement dans les contrats publics, qui peuvent dépasser plusieurs mois, voire des années. Beaucoup d’entreprises financent ainsi les projets sur leurs fonds propres, ce qui n’est ni sain ni soutenable.

Du point de vue des risques, comment se présente 2026 ?
Le niveau de risque est élevé et continue de s’aggraver. Les marges sont faibles, les contrats rigides, et les risques liés aux coûts, à la main-d’œuvre et à l’approvisionnement reposent presque exclusivement sur les entrepreneurs. Les conditions de contrats sont trop souvent trop en faveur des clients et ne sont pas équilibrés. Ce qui résulte souvent en problèmes de trésorerie, retards de livraison ou litiges contractuels. Au fil des années, les conditions contractuelles à Maurice ont été excessivement amendées et dénaturées, au point de s’éloigner nettement des standards internationaux reconnus. Des modèles équilibrés comme les contrats FIDIC, fondés sur un partage équitable des risques entre le maître d’ouvrage et l’entrepreneur, ont été progressivement vidés de leur substance par des clauses unilatérales transférant l’essentiel des risques vers les entrepreneurs. Cette dérive contractuelle crée des contrats profondément déséquilibrés, pénalisants en termes d’équité, de prévisibilité et de viabilité financière. À terme, cette pratique met directement en danger la durabilité des entreprises du secteur et fragilise l’ensemble de l’écosystème de la construction à Maurice, avec des conséquences économiques et sociales importantes. La BACECA lance un appel pressant aux autorités et aux administrateurs de projets pour qu’ils revoient cette situation et entament un dialogue constructif.  

Quelle est votre principale inquiétude pour l’avenir du secteur ?
La durabilité du secteur est clairement menacée. Sans réformes rapides en matière de politique d’investissement public, de pratiques contractuelles et de discipline de paiement, entre autres, nous risquons d’assister à une érosion durable du tissu entrepreneurial local. 2026 s’annonce comme une année à haut risque, marquée par une activité sous tension, une rentabilité fragilisée et un risque réel pour la pérennité des entreprises de construction à Maurice.
 

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