Ravi Gutty : « Les chantiers ralentissent sous l’effet de l’augmentation des prix»
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
Le secteur de la construction à Maurice subit de plein fouet les effets indirects des tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Hausse des coûts, perturbations des chaînes d’approvisionnement et pression sur les marges fragilisent les entreprises. Ravi Gutty, président de la BACECA, alerte sur une situation devenue critique et appelle à des réformes urgentes.
Le conflit au Moyen-Orient a-t-il déjà des répercussions sur le secteur de la construction à Maurice ?
Oui, même si le conflit se déroule loin de nos frontières, ses effets économiques sont bien réels. Le secteur de la construction est en première ligne. C’est un secteur stratégique qui contribue entre 7 % et 10 % du Produit intérieur brut et emploie directement plus de 45 000 personnes, sans compter les emplois indirects. Toute perturbation a donc un impact systémique sur l’économie.
Dans quel état se trouvait le secteur avant même cette crise géopolitique ?
Nous étions déjà dans une situation fragile. Il y a eu un ralentissement de l’investissement public après une période de forte activité, notamment en raison de la dégradation des finances publiques. Par ailleurs, l’investissement privé dans l’immobilier et le développement foncier a ralenti. À cela s’ajoutent la hausse des coûts des matériaux importés et la pression sur les marges des entreprises, d’autant plus que de nombreux contrats sont à prix fixe, sans mécanisme d’ajustement.
Qu’est-ce que la crise géopolitique a aggravé concrètement ?
Elle a amplifié plusieurs chocs. D’abord, la hausse des coûts énergétiques, notamment du diesel, qui représente entre 20 % et 30 % des coûts opérationnels dans certains cas. Ensuite, les chaînes d’approvisionnement sont perturbées : l’acier, l’aluminium, le ciment, le bitume ou encore les produits de finition accusent des retards et des hausses de prix. Enfin, la pression sur les devises complique les importations et multiplie les coûts. Depuis fin 2025, les prix des matériaux de construction ont augmenté de 3 % à 20 %, avec des hausses plus marquées pour les produits liés au carburant comme le bitume et le béton.
Quels sont les effets immédiats sur les chantiers à Maurice ?
Nous observons des retards sur les projets, certains chantiers fonctionnent au ralenti, voire sont partiellement à l’arrêt. Il y a aussi une sous-utilisation des équipes et des équipements, une explosion des coûts non récupérables et des tensions de trésorerie de plus en plus fortes pour les entreprises. Par ailleurs, les contrats à prix fixe deviennent insoutenables dans un environnement international instable. Il n’existe pas suffisamment de mécanismes d’ajustement pour rééquilibrer les contrats. Cela transfère trop de risques financiers aux entreprises, ce qui comprime leurs marges et fragilise l’ensemble du secteur.
Quelles pourraient être les conséquences à moyen terme si la situation perdure ?
Le risque est un ralentissement des investissements, une réduction du pipeline de projets, et potentiellement des pertes d’emplois. À terme, cela pourrait affaiblir la capacité d’exécution nationale dans un secteur pourtant essentiel à la croissance économique.
Quelles solutions propose la BACECA face à cette situation ?
Le secteur de la construction est un pilier de l’économie mauricienne. Sa fragilisation représente un risque macroéconomique important. Les chocs sont globaux, mais la résilience doit être construite localement. Une réponse coordonnée entre le public et le privé est indispensable. La BACECA a déjà soumis plusieurs propositions aux autorités et reste pleinement disponible pour collaborer.
Nous pensons que plusieurs actions sont urgentes. D’abord, une réforme des contrats avec l’introduction de clauses d’indexation des prix et une révision régulière des coûts, au moins trimestrielle, dans le contexte actuel. Ensuite, une meilleure reconnaissance des perturbations logistiques. Sur le plan financier, il faut accélérer les paiements publics à un maximum de 28 jours, réduire les délais de remboursement de TVA et faciliter l’accès à des financements à faible coût.
Il est également important de stabiliser les mécanismes de devises et d’atténuer les hausses extrêmes du carburant et de certains matériaux. Enfin, sur le plan opérationnel, une simplification des procédures douanières et une meilleure coordination administrative sont nécessaires.
Voyez-vous malgré tout des opportunités dans cette crise ?
Oui, certaines opportunités existent. Cette situation peut accélérer l’industrialisation du secteur, notamment via la préfabrication et la construction modulaire. Elle pousse aussi à la digitalisation des projets, à la diversification des chaînes d’approvisionnement et à une transition vers les énergies renouvelables. Elle peut également favoriser une modernisation des contrats pour les rendre plus justes et plus équilibrés.