Rashid Beekun, commissaire des prisons : «Un détenu est prêt à payer Rs 100 000 pour un téléphone»
Par
Fernando Thomas
Par
Fernando Thomas
La vidéo tournée clandestinement dans les toilettes de la prison centrale, devenue virale depuis vendredi, a ravivé les interrogations sur la sécurité carcérale à Maurice. Téléphones portables, cigarettes, transactions illicites, tentatives de déstabilisation... Le commissaire des prisons, Rashid Beekun, livre sa version des faits.
La diffusion d’une vidéo tournée au Yard 1 de la prison de Beau-Bassin et devenue virale depuis vendredi a poussé le Mauritius Prison Service à ouvrir une enquête préliminaire. Une déposition a également été consignée au Central Criminal Investigation Department (CCID). Les images montrent plusieurs détenus, dont Gro Derek, Pravesh Cannoo, dit « Patché », et Brad Henrick Julien Ross, manipulant des cigarettes, un briquet, des feuilles à rouler, des comprimés ainsi qu’une substance poudreuse. Que révèle réellement cette affaire ?
Avant toute chose, je tiens à préciser que cette vidéo n’a pas été tournée récemment. Le téléphone portable contenant la vidéo a été remis au CCID afin d’identifier les protagonistes. Nos investigations démontrent qu’elle remonte au 12 avril dernier. Le téléphone portable ayant servi à filmer ces images a été récupéré et sécurisé. Nous procédons actuellement à l’extraction de toutes les données qu’il contient afin d’identifier les personnes impliquées ainsi que les circonstances exactes de son introduction en prison.
Je tiens également à souligner que cette vidéo semble avoir été diffusée dans le but de discréditer les officiers des prisons. Le détenu qui apparaît dans cette séquence, impliqué dans des transactions au Yard 1, a d’ailleurs déjà été transféré vers un établissement de haute sécurité avant la diffusion du clip vidéo. Soyez assuré que tout manquement constaté fait systématiquement l’objet d’une enquête et de sanctions.
La vidéo montre également une substance poudreuse mélangée sur des feuilles de papier. Certains évoquent déjà la présence de drogue. Que vous inspirent ces images ?
Il faut faire preuve de prudence. À ce stade, rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’il s’agit de drogue. Les analyses et l’enquête sont toujours en cours. L’une des hypothèses examinées est que cette poudre proviendrait de comprimés d’antibiotiques écrasés puis transformés en pâte avant d’être fumés. Toutes les pistes sont étudiées. Il serait irresponsable de tirer des conclusions hâtives avant la fin des investigations.
Cette vidéo remet également en lumière la circulation de téléphones portables et de cigarettes dans les établissements pénitentiaires. Malgré les dispositifs de sécurité, comment ces objets continuent-ils d’entrer en prison ?
Je ne vais pas vous cacher la réalité. Les détenus cherchent constamment à communiquer avec l’extérieur et utilisent tous les moyens possibles pour contourner le système. Le mois dernier, nous avons détruit près de 1 300 téléphones portables saisis depuis 2019 jusqu’à tout récemment. Cela démontre que nous menons une lutte permanente contre les articles prohibés en prison.
Les téléphones sont introduits grâce à différentes complicités extérieures. Certains détenus n’hésitent pas à proposer jusqu’à Rs 100 000 pour corrompre un officier et faire entrer un téléphone portable.
Les cigarettes font également l’objet d’un véritable marché noir. Une seule cigarette peut se vendre jusqu’à Rs 1 000 derrière les barreaux. La semaine dernière encore, nous avons découvert des cigarettes cachées dans les sous-vêtements d’un gardien. L’enquête a démontré qu’un individu lui avait transféré de l’argent via Juice afin d’organiser cette livraison.
La présence dans cette vidéo de détenus connus, notamment Gro Derek, Patché et Brad Henrick Julien Ross, nourrit l’impression que certains « gros bonnets » continuent d’exercer une influence au sein des prisons…
Il faut bien comprendre que nous ne travaillons pas avec des enfants de chœur. Une prison reste un milieu extrêmement complexe. Oui, certains détenus tentent de s’imposer comme des meneurs et de créer des tensions. Ils cherchent parfois à provoquer des soulèvements ou à influencer les autres détenus. Mais cela ne signifie pas qu’ils contrôlent nos établissements.
Dès qu’un détenu est identifié comme un élément perturbateur ou un « ring leader », nous prenons les mesures nécessaires. Cela peut passer par son transfert immédiat vers un autre établissement et par des sanctions disciplinaires.
Malgré près de 1 500 caméras de surveillance installées dans les prisons, cette vidéo a pu être filmée. N’est-ce pas la preuve que le système présente encore des failles ?
Nos établissements disposent effectivement d’environ 1 500 caméras. Cependant, cette vidéo a été tournée dans un endroit qui échappe au champ de vision des dispositifs de surveillance. Aucun système n’est infaillible. Les détenus passent leur temps à rechercher les moindres failles. Ceux qui refusent de participer aux programmes de réhabilitation consacrent parfois toute leur énergie à contourner les règles. Notre rôle est justement de détecter ces failles, de les corriger et d’adapter continuellement nos méthodes.
Les brouilleurs de téléphonie installés à Beau-Bassin et à Melrose sont régulièrement remis en question. Sont-ils réellement efficaces ?
Les deux établissements sont effectivement équipés de brouilleurs de réseau. Le problème est que leur fonctionnement permanent perturbe également les communications et l’accès à Internet dans les zones avoisinantes. Nous recevons régulièrement des plaintes de riverains. Malgré cela, je reste convaincu que ces brouilleurs doivent fonctionner 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Notre priorité demeure la même : couper toute communication illicite entre les détenus et l’extérieur.
Par le passé, certains prisonniers réputés influents semblaient pouvoir s’opposer à leur transfert. Cette époque est-elle définitivement révolue ?
Absolument. Aujourd’hui, le dernier mot appartient exclusivement au commissaire des prisons. Aucun détenu ne choisit son établissement. Dès qu’un prisonnier devient une menace pour le bon fonctionnement d’une prison ou pour la sécurité de ses codétenus, nous procédons à son transfert.
Les transferts sont devenus un véritable outil de gestion quotidienne afin de casser les réseaux d’influence qui peuvent se créer à l’intérieur des établissements pénitentiaires.
Disposez-vous aujourd’hui d’une liste de détenus considérés comme des « ring leaders » ?
Oui. Nous suivons de très près plusieurs individus identifiés comme des meneurs. Pour des raisons évidentes de sécurité, je ne communiquerai pas leur nombre. En revanche, je peux vous assurer que des sanctions disciplinaires ont déjà été prises dans la grande majorité des cas. Notre objectif est clair : empêcher qu’une minorité de détenus ne prenne l’ascendant sur les autres et garantir que l’autorité de l’État s’exerce pleinement à l’intérieur de toutes nos prisons.