Ras Natty Baby raconté par ses enfants
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
De Rodrigues aux rues de Port-Louis, des tuyaux où il dormait à la scène qui l’a consacré, Ras Natty Baby a traversé une vie entière sans jamais perdre ni sa vérité ni son humour. Ses enfants Salem et Marga racontent l’homme derrière l’artiste.
Il y a une phrase que Marga n’oubliera jamais. Son père venait de subir une intervention chirurgicale en Inde. Elle s’inquiétait, comme elle s’était toujours inquiétée pour lui, en silence, parce qu’il ne laissait pas beaucoup de place à l’inquiétude des autres. Elle lui avait posé la question depuis Maurice, au téléphone, la voix tendue. Et lui, depuis son lit d’hôpital, incapable de se lever, avait répondu avec ce sourire qu’elle devinait toujours à travers les mots : « Mo pe bouz fix. »
Cloué au lit. Mais debout dans la tête. C’était lui. C’était Ras Natty Baby. L’artiste est décédé le dimanche 26 avril à l’âge de 72 ans.
« Mem dan so soufrans, li ti pe rod fer nou riye », raconte Marga aujourd’hui, la voix qui tremble légèrement. Elle a 52 ans, quatre enfants, elle vit à Goodlands. Quand elle parle de Ras Natty Baby, de son vrai nom Joseph Nicolas Emilien, elle ne parle pas d’un artiste, pas d’une figure publique. Elle parle d’un père. Solide, digne, qui n’a jamais voulu montrer ses failles à ceux qu’il aimait. « Papa ti enn dimounn bien for… bien courageux. Li pa ti kontan fer dimounn trakase pou li. »
Même malade, il gardait tout pour lui. Comme si la douleur devait rester personnelle, intime. Il ne disait rien. Ou alors, seulement lorsque la situation devenait trop critique pour pouvoir encore se taire. Ce silence protecteur, aujourd’hui, pèse lourd dans le cœur de sa fille. Elle se souvient du moment où elle apprend, presque par hasard, que son père est déjà hospitalisé. Son pied était gravement enflé. Son état s’était détérioré depuis un moment. « Mo pa ti kone li ti fini lopital… Se kan kitsoz finn vinn grav ki mo finn aprann. »
Ce choc reste gravé en elle. Un mélange de tristesse, d’incompréhension, et au fond, elle le sait, d’amour. Car s’il n’a rien dit, c’était uniquement pour continuer, jusqu’au bout, à être celui qui rassure plutôt que celui qu’on rassure.
Lorsque la situation s’aggrave, Marga se rapproche naturellement de son frère Salem, 39 ans, qui vivait sous le même toit que leur père. Ensemble, ils affrontent ce que personne n’est vraiment préparé à affronter. Chacun à sa manière. Chacun avec ses mots. Mais avec la même phrase qui revient, comme un refrain qu’on se répète pour tenir : « Nou krwar li pou retourne… » Parce que pour eux, leur père était fort. Trop fort pour partir comme ça. Trop vivant, trop ancré dans leurs vies pour disparaître. Et pourtant, la réalité s’impose. Lentement. Brutalement.
Salem est luthier de profession. Musicien passionné. Il fabrique des instruments de ses mains, enseigne la flûte, transmet la musique comme on transmet une mémoire, avec la conviction que quelque chose d’essentiel doit continuer à vivre. C’est un héritage direct. « Papa ti viv pou lamizik », dit-il simplement.
Dans son atelier, chaque note semble porter une trace de son père. Chaque instrument raconte une histoire. Et parfois, dans le silence qui s’installe entre deux mélodies, Salem ressent encore sa présence. « Kan mo zwe… mo krwar li la. »
Pour comprendre cet homme, il faut remonter loin. Jusqu’à une île, une date, un départ qui allait tout changer. Ras Natty Baby est né le 14 avril 1954 à Rodrigues. Une île qu’il portera toujours en lui comme une racine profonde, une identité, un point d’ancrage dans les moments où tout vacille. Mais très tôt, il ressent cet appel de l’ailleurs. Ce besoin de voir, d’explorer, de comprendre ce qui existe au-delà de l’horizon qu’il connaît depuis l’enfance. « Mo ti kontan lavantir… mo ti anvi trouv lezot kitsoz », confiait-il lors d’un entretien accordé au Défi Media Group, il y a trois ans. Un entretien qui, aujourd’hui, prend la dimension d’un témoignage précieux, presque d’un testament.
En septembre 1973, à 19 ans à peine, il quitte Rodrigues pour Maurice. Dans ses poches : trois roupies et rien d’autre. Dans sa tête : des rêves intacts et une détermination que rien, encore, n’a réussi à entamer. Il espère retrouver des proches, les sœurs de sa mère notamment, et construire quelque chose.
Il passe d’abord par Montagne-Longue, puis rejoint Rose-Hill, chez sa marraine. Ce qui devait être un point de départ solide, devient rapidement un lieu de souffrance. « Mo pa’nn krwar dimounn kapav fer sa… mo’nn maltrete », racontait-il, la voix chargée d’une émotion vieille de cinquante ans, mais restée parfaitement intacte.
Face à cette situation, il prend la seule décision qui s’impose : partir. Direction Montagne-Blanche. Là-bas, il cherche à survivre comme il peut. Il trouve du travail dans une boulangerie, un travail de nuit, éprouvant, physiquement dur, payé Rs 14. Mais même ce salaire dérisoire, il ne le contrôle pas. Sa tante le récupère entièrement. « Tou larzan mo travay, lezot dimounn gard li… me mo ti krwar dan laverite », disait-il.
Un jour, il prend une decision : il récupérera ce qui lui appartient. Ce geste va bouleverser sa vie. Sa tante porte plainte contre lui pour vol. Il est arrêté. Face au magistrat, Ras Natty Baby fait ce qu’il fera toute sa vie, sans exception : il dit toute la vérité, sans détour. « Mo krwar kitsoz bizin dir kouma li ete… laverite pa kapav res kasiet », affirmait-il.
Le magistrat entend les deux versions. Il pose alors un choix clair à la tante : soit elle prend son neveu en charge, soit ce sera la prison pour trois mois. Elle choisit la prison. « Sa ti enn kitsoz initil… parski sa larzan-la ti pou mwa », dira-t-il plus tard.
À sa sortie, il n’a plus rien. Plus de famille, plus de toit, plus de filet. Il devient sans-abri. Il dort dans des tuyaux, à la belle étoile, sur des trottoirs, devant des magasins fermés. Le jour, il travaille – n’importe quoi, pour manger. « Mo’nn dormi partou… me mo pa’nn abandone. »
Ces années de rue forgent l’homme qu’il deviendra. Elles lui apprennent la dureté du monde, mais aussi, paradoxalement, la valeur de la dignité. Il découvre que l’on peut tout perdre, sauf soi-même. C’est durant cette période difficile qu’il rencontre le kung-fu.
Ce qui commence comme une curiosité devient rapidement bien plus qu’un sport : une discipline, un équilibre, une force intérieure qu’il cultivera toute sa vie. « Kung-fu inn aprann mwa kontrol mo lekor ek mo lespri », expliquait-il. Dans un monde où il n’avait aucun contrôle sur les circonstances extérieures, le kung-fu lui rendait le contrôle sur lui-même.
Et puis, toujours présente, il y a la musique. Elle ne l’avait jamais vraiment quitté. Elle attendait, quelque part en lui, que le reste se mette en place. Le reggae devient son refuge naturel, mais aussi son arme. Inspiré par les luttes, par les injustices qu’il a lui-même vécues dans sa chair, Ras Natty Baby chante la vérité. Une vérité brute, celle des oubliés, des laissés-pour-compte, de ceux qui vivent dans l’ombre des autres. « Mo pa sant pou fer dimounn danse selman… mo sant pou fer zot konpran. » Ses textes sont crus, engagés, authentiques jusqu’à l’inconfort. Sur scène, il est habité.
Dans la vie, il reste fidèle à lui-même : simple, direct, sans fard ni posture. « Li ti krwar dan sinplisite », insiste Salem. Il n’aimait pas le superflu. Pas les grandes démonstrations, pas les effets, pas la distance que certains artistes installent entre eux et le monde. Il aimait les gens, les échanges, les moments vrais. Il pouvait passer des heures à discuter avec quelqu’un, n’importe qui, sans jugement, sans hiérarchie, avec cette présence totale. Il avait ce don de faire sentir à chacun qu’il comptait. Que sa parole avait de la valeur. Que sa présence était remarquée.
Pour ses enfants, il n’était pas une figure inaccessible, distante, auréolée de sa renommée d’artiste. Il était un père ancré dans le quotidien autant que dans les grandes choses. Dans leurs souvenirs, la cuisine occupe une place particulière, presque sacrée. « Li ti ador prepar manze », raconte Marga avec un sourire qui dit tout.
Il cuisinait avec plaisir, avec générosité. Des légumes, du poisson préparé de mille façons différentes, de la patate, du manioc… Il aimait nourrir les autres comme une façon concrète, tangible, d’exprimer son amour. Aujourd’hui encore, ces odeurs et ces saveurs suffisent à faire revenir sa présence.
La musique, elle, était partout. Pas seulement dans sa carrière ou sur scène, mais dans son quotidien entier, comme une extension naturelle de lui-même, une respiration. Il aimait profondément le blues, cette musique faite d’émotion brute et de vérité nue. Salem se souvient qu’il appréciait particulièrement John Lee Hooker, un artiste dont le style, ancré dans l’os, le touchait au plus profond. Cette sensibilité musicale, cette capacité à ressentir chaque note dans le corps avant même de la comprendre avec la tête, faisait partie de son identité la plus intime. Aujourd’hui, à travers Salem, cette passion continue de vivre et de se transmettre.
Il y avait aussi chez lui une manière bien à lui de voir la vie. Une sagesse tranquille, gagnée à force d’épreuves. Une phrase revenait souvent dans la bouche de cet homme, presque comme une habitude : « Tou sa ki vini lor later bizin ale. » Une leçon d’acceptation, malgré les trahisons, malgré les injustices, malgré la solitude, malgré la maladie. « Mo’nn perdi boukou kitsoz… me mo pa’nn perdi momem », confiait-il lors de cet entretien de 2022. Un homme que la vie avait frappé fort et souvent, sans jamais réussir à lui voler l’essentiel : sa boussole intérieure.
Il croyait en la vérité avec une constance presque obstinée. « Laverite li kouma soley… li pou leve enn zour », répétait-il. Il croyait en l’humain, malgré tout ce que l’humain lui avait fait subir. « Mo lavi inn enn lalit… me mo krwar dan limanite. Si ou gard laenn dan leker, ou pa pou kapav avanse », disait-il encore, non pas comme une injonction morale, mais comme le constat simple de quelqu’un qui avait choisi, un jour, de ne pas devenir prisonnier de sa propre amertume.
Le deuil est encore là, bien présent, lourd à porter. « Nou krwar li pou retourne… » répète Salem. Parce que certains départs semblent irréels, parce que certaines personnes paraissent immortelles dans nos cœurs, et que la réalité de leur absence met du temps à s’imposer vraiment. Mais au milieu de cette douleur, il y a aussi quelque chose d’autre : la gratitude. Celle d’avoir eu un père comme lui, d’avoir partagé ces heures autour d’une table, dans un atelier, sur une scène, dans un éclat de rire.
« Li pa zis enn papa… li’nn les enn fason viv », confie Marga. Plus que ses chansons, plus que sa voix, plus que sa notoriété d’artiste, c’est sa manière d’être qui reste. Sa force dans la discrétion. Son humour dans la douleur. Sa générosité dans la cuisine. Sa simplicité dans la vie. Ses enfants avancent aujourd’hui avec cet héritage invisible, qui ne se transmet pas en mots mais en gestes, en attitudes, en façons d’être au monde.
Un homme qui, jusqu’à la fin, a préféré faire sourire plutôt qu’inquiéter. Qui a trouvé le moyen, depuis un lit d’hôpital en Inde, de glisser une blague à sa fille qui s’inquiétait pour lui.
Quelque part, dans une mélodie jouée par Salem dans son atelier, dans une odeur de manioc et de poisson mijotant, dans un éclat de rire qui surgit là où on ne l’attendait plus, Ras Natty Baby continue de vivre.