Rapport sur le développement de l’économie bleue : un océan de promesses et des récifs de blocages
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
L’océan Indien, poumon économique et écologique de Maurice, est au cœur d’une vaste ambition nationale depuis bien des années. Les dialogues de préconsultation des « Assises de l’Océan 2025 », organisées par le ministère de l’Agro-industrie, de la Sécurité alimentaire, de l’Économie bleue et de la Pêche, dont le rapport final a été publié cette semaine, dressent un bilan sans complaisance des forces et des faiblesses de la stratégie mauricienne pour l’économie bleue. Dix thèmes ont été passés au crible, de la gouvernance à la finance, en passant par la pêche, le tourisme ou les énergies marines, révélant un pays à la croisée des chemins entre pressions climatiques, défis de gouvernance et opportunités d’innovation.
Le constat initial est alarmant. Les écosystèmes marins subissent des pressions « dues au changement climatique, à la perte de biodiversité et aux pratiques non durables », résument les auteurs du rapport. Les discussions ont souligné l’urgence d’agir face au blanchissement des coraux, à l’érosion côtière et à la pollution. Un participant a ainsi alerté sur « la nécessité de renforcer les mesures de conservation et d’intégrer l’adaptation au climat dans la gouvernance océanique ».
Cependant, le principal écueil identifié n’est pas seulement environnemental : il est institutionnel. Les échanges ont mis en lumière une « gouvernance fragmentée et des agences travaillant en silos », ainsi que des « mécanismes d’application de la loi inadéquats ». Le cas du permis de recherche scientifique est emblématique : les intervenants dénoncent un « système de permis long et complexe ». Pour y remédier, la proposition de créer un comité de guichet unique émerge afin d’examiner l’ensemble des permis, pour tous les types de projets de recherche, une mesure reprise dans plusieurs tables rondes.
Le secteur de l’éducation est pointé du doigt comme un frein majeur. Alors que la demande pour des compétences spécialisées croît, le rapport note que « seules quelques écoles, dont l’Imperial College, offrent la possibilité de suivre des cours de sciences marines pour le Cambridge School Certificate ». Pis, cette matière a été proposée pour la dernière fois en novembre 2023, faute, probablement, de candidats en nombre suffisant. « Les participants ont souligné les lacunes persistantes en matière de formation, l’accès limité à une éducation de qualité et le décalage entre les programmes et les besoins du marché du travail ».
Pour y remédier, une recommandation centrale est de « formuler un cadre national pour le capital humain de l’économie bleue », intégrant la reconnaissance des acquis (RPL), les micro certifications et l’alignement des cursus techniques (TVET). « L’introduction de stages obligatoires » dans les cursus est également préconisée pour professionnaliser les jeunes.
Le tourisme, pilier de l’économie mauricienne, est appelé à une profonde mutation. Si l’Autorité du tourisme a présenté son initiative pour faire de Maurice une « destination verte d’ici 2030 », les discussions ont révélé des blocages opérationnels. « Les participants ont exprimé des inquiétudes concernant les retards dans les procédures de licences » pour des innovations comme les bateaux électriques. L’accent est mis sur la nécessité de « gérer la capacité de charge », particulièrement dans les écosystèmes fragiles.
Dans le domaine des énergies marines renouvelables (hydrolien, houlomoteur, OTEC), le rapport est tranchant : « Aucun nouveau cadre réglementaire n’est nécessaire, car la législation existante prévoit déjà l’application et la mise en œuvre de projets d’énergie renouvelable ». L’urgence est ailleurs : « clarifier les mandats des différentes agences afin de réduire les obstacles bureaucratiques » et « accélérer les processus d’autorisation via les cadres existants de l’évaluation environnementale stratégique ».
Quant au projet de faire de Port Louis le « premier port vert de l’hémisphère Sud », il se heurte à une réalité matérielle brutale. Le document constate que l’équipement est obsolète, avec « seulement trois grues sur huit pleinement opérationnelles ». Les priorités immédiates sont donc terrestres : « la location de grues mobiles, la formation de la main d’œuvre et des investissements à moyen terme dans des portiques ». La digitalisation est perçue comme un levier, avec l’ambition de déployer « un guichet unique maritime et un système de gestion des quais basé sur l’IA ».
La pêche et l’aquaculture sont au cœur des enjeux de sécurité alimentaire. Le rapport salue des initiatives industrielles vertueuses, comme la transformation des effluents de thon en biogaz, réduisant « 40 tonnes de CO2 par jour ». Cependant, les discussions ont mis en lumière des tensions majeures. Des préoccupations sont soulevées concernant « l’impact écologique des pratiques de pêche industrielle », les prises accessoires (juvéniles, espèces menacées) et l’extraction de poissons ornementaux sur les sites de plongée.
La lutte contre la pêche illicite (IUU) progresse grâce à un centre de surveillance opérationnel 24 h/24, mais les défis persistent, notamment « des contraintes de ressources humaines et logistiques pour une surveillance hauturière étendue ».
Sur le plan diplomatique, Maurice entend jouer un rôle de premier plan. L’entrée en vigueur en janvier 2026 de l’Accord BBNJ (Biodiversité au-delà des juridictions nationales) est perçue comme une opportunité majeure. Le rapport note que Maurice, « classée parmi les 20 premiers pays au monde pour le nombre de scientifiques marins par habitant », peut « influencer les organes clés de cet accord ». La recommandation principale est de « créer une unité de diplomatie océanique au sein du ministère des Affaires étrangères ».
Enfin, la finance bleue est identifiée comme le « catalyseur essentiel ». Si le potentiel est immense – obligation bleue, crédits carbone bleus –, le rapport pointe des obstacles concrets : « le coût élevé de l’émission [de green bonds] », « l’absence d’une taxonomie bleue finalisée » et un « manque de données fiables ». Pour débloquer la situation, il est proposé de « créer un registre des actifs bleus », de « mettre en place des instruments fiscaux incitatifs » et d’« encourager la cotation d’instruments bleus à la Bourse de Maurice ».
Le rapport des préconsultations appelle à dépasser les « efforts fragmentés » pour passer à une « action intégrée ». Les ateliers de validation de mars et avril 2026 ont permis d’identifier les « mécanismes clés » nécessaires pour passer des recommandations à la réalité. Pour Maurice, l’équation est claire : moderniser ses institutions, investir massivement dans le capital humain et sécuriser des financements innovants, faute de quoi le potentiel de ses 2,2 millions de km² de zone économique exclusive restera largement inexploité, face à l’urgence climatique et à la concurrence régionale accrue.