Rapport Kroll - MK : les raisons profondes derrière les suspensions de hauts cadres
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Le dossier Air Mauritius continue de révéler des zones de tension autour de la gestion de la flotte et des arbitrages stratégiques opérés ces dernières années. Au centre des sept suspensions de jeudi, parmi lesquelles celle de Laurent Recoura, Chief Commercial Officer (CCO), figure notamment la location de deux Airbus A330-200 auprès de Carlyle Aviation Partners, une décision aujourd’hui examinée dans le cadre du rapport d’enquête du cabinet Kroll. Outre Laurent Recoura, les suspensions concernent des responsables issus de plusieurs départements stratégiques : les achats (procurement), le service juridique, l’ingénierie, les services techniques, la production, la trésorerie, ainsi qu’un cadre déjà suspendu par le passé et considéré comme très proche de l’ancien gouvernement. L’ensemble de ces mises à l’écart est présenté comme une mesure de précaution dans l’attente des suites disciplinaires, voire judiciaires. Ces suspensions sont qualifiées de strictement conservatoires par des sources proches du dossier, afin d’éviter toute altération de documents et de préserver l’intégrité des éléments liés à une vaste enquête interne et externe.
Selon des éléments de ce rapport de plus de 200 pages, la mise en service des appareils immatriculés 3B-NCL (Mont Choisy) et 3B-NCM (Blue Bay) aurait été engagée dans un contexte de reprise rapide du trafic aérien post-pandémie, marqué par une forte pression sur la capacité long-courrier. Toutefois, cette décision aurait été prise en dépit d’avis techniques internes défavorables.
Il ressort en effet que le chef technique de la compagnie avait recommandé de ne pas aller de l’avant avec ces locations, en s’appuyant sur des documents fournis par le lessor. Malgré ces réserves, la direction aurait privilégié l’option du leasing, motivée par l’urgence opérationnelle et la nécessité de répondre à la reprise du secteur touristique mondial.
Ces deux appareils sont ensuite devenus centraux dans une série de perturbations opérationnelles ayant affecté Air Mauritius. Pannes répétées, retards en cascade et annulations de vols ont conduit la compagnie à engager des dépenses importantes pour leur remise en état. Selon des sources proches du dossier, plusieurs dizaines de millions de roupies auraient été investies, notamment pour le remplacement de moteurs, auxquelles s’ajoutent d’importantes pertes, tant en revenus qu’en termes d’image.
Le sort des deux appareils a suivi des trajectoires différentes : le Mont Choisy a été restitué au lessor, tandis que le Blue Bay est toujours intégré à la flotte, en raison des investissements déjà consentis par la compagnie pour sa remise en condition opérationnelle.
Le rapport Kroll s’intéresse également à une autre décision : l’acquisition d’un cinquième Airbus A350. Là encore, des divergences internes sont relevées. Certaines analyses techniques auraient estimé que la flotte long-courrier était déjà dimensionnée pour les besoins de la compagnie et qu’une extension supplémentaire n’était pas prioritaire. Malgré ces mises en garde, l’option d’acheter un nouvel appareil a été retenue.
Ces éléments s’inscrivent dans une période plus large de transformation et de tension au sein d’Air Mauritius, marquée par des restructurations successives de la flotte entre 2014 et 2024. Sur cette période, la compagnie a procédé à la vente de quatre appareils, dont un A340-300 en 2018 et plusieurs A319-100 et A330-200 en 2021, générant, selon les informations communiquées au Parlement, une perte nette d’environ Rs 1,2 milliard.
Dans le même temps, onze avions ont été intégrés à la flotte via des acquisitions ou des contrats de leasing. Les coûts associés à ces opérations n’ont pas été rendus publics en raison de clauses de confidentialité, selon les réponses apportées par le Premier ministre Navin Ramgoolam à l’Assemblée nationale mardi dernier. Sur la même décennie, onze appareils ont également été immobilisés à 100 reprises, principalement pour des raisons techniques, en raison d’un manque de pièces détachées et de contraintes liées aux chaînes d’approvisionnement.
C’est précisément ce contexte opérationnel et financier que le rapport Kroll a cherché à analyser, en se concentrant sur trois axes principaux : la rationalité des ventes d’appareils pendant la période d’administration volontaire, la pertinence des contrats de leasing conclus en 2022, ainsi que la décision de commander un nouvel A350 en 2023.