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Rapport d’Audit sur la pauvreté : des milliards de roupies gaspillées dans des aides inadéquates

Par Patrick Hilbert
Publié le: 19 avril 2026 à 07:58
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Malgré les milliards de roupies injectées pour lutter contre la pauvreté, le nombre de personnes en difficulté a augmenté.
Malgré les milliards de roupies injectées pour lutter contre la pauvreté, le nombre de personnes en difficulté a augmenté.

Le constat est sans merci. En dix ans, des milliards de roupies ont été dépensées pour des programmes d’aides et de subventions aux familles les plus vulnérables, avec des résultats extrêmement décevants. En cause, une mauvaise application des programmes, un manque de vérification et de suivi, et des fonds qui n’atteignent carrément pas leurs objectifs.

Le Bureau National d’Audit (National Audit Office – NAO) a remis en mars au gouvernement un rapport de vérification de conformité intitulé Compliance Audit Report – Social Integration and Empowerment of Vulnerable Households – Sustainable Development Goal 1 No Poverty. Ce document, issu d’une analyse approfondie des opérations du ministère de l’Intégration sociale, de la Sécurité sociale et de la Solidarité nationale, examine la conformité avec les dispositions de la Social Integration and Empowerment Act promulguée en décembre 2016.

Le ministère en violation de la loi sur l’intégration sociale

Le verdict est sans appel : « Le ministère ne s’est pas conformé, sur tous les aspects essentiels, à la loi de 2016 sur l’intégration sociale et l’autonomisation pour la période examinée. » Ce constat, répété à plusieurs reprises dans le rapport, met en lumière un décalage majeur entre les ambitions législatives et la réalité opérationnelle. Entre les exercices financiers 2016-17 et 2024-25, le ministère a engagé environ Rs 4,2 milliards  dans les programmes d’éradication de la pauvreté et d’autonomisation. Pourtant, seuls 2 853 ménages (2 300 à Maurice et 553 à Rodrigues) ont quitté le Social Register of Mauritius (SRM). Le coût moyen par ménage sorti s’élève à Rs 1,2 million, un montant qui interroge l’efficacité réelle des dépenses publiques.

Ce rapport de plus de 60 pages révèle une incohérence de gouvernance publique : des ressources massives ont été mobilisées sans mécanisme robuste de suivi, sans alignement sur les besoins du marché du travail et sans évaluation systématique jusqu’en 2025.

1. Le  Social Register of Mauritius (SRM): une base incomplète, mal entretenue et obsolète

La Social Integration and Empowerment Act impose au ministère de tenir et de maintenir un registre exhaustif des personnes vivant dans la pauvreté absolue. Le rapport constate un échec patent sur ce point fondamental. En décembre 2023, seuls 25 350 individus figuraient dans le SRM, alors que Statistics Mauritius estimait à environ 101 900 le nombre de personnes en situation de pauvreté relative. Le NAO écrit explicitement : « Le SRM n’a pas permis de recenser de manière exhaustive toutes les personnes vivant dans une pauvreté absolue. »

La maintenance du registre pose également problème. Le document souligne : « Les informations contenues dans les registres sociaux peuvent devenir rapidement obsolètes. […] Aucun plan de maintenance n’était en place, ce qui a limité l’efficacité opérationnelle. » Aucune procédure standardisée (Standard Operating Procedures) complète n’a été élaborée pour assurer la mise à jour régulière des données. Le système SRM, reposant sur une technologie Oracle obsolète, n’a pas été modernisé malgré les annonces liées au e-Social Security Project. Des retards dans la refonte du système ont été identifiés, aggravés par des lacunes en matière de planification et de capacité technique. Le NAO identifie plusieurs cause : absence de programme de sensibilisation ciblé et proactif, manque de gestion et de suivi, retards administratifs dans la mise à jour du système et absence de procédures opérationnelles exhaustives. Parmi les recommandations : « Le ministère devrait élaborer et mettre en œuvre un programme ou plan de sensibilisation structuré et proactif afin d’identifier et d’enregistrer les ménages vulnérables. » Sans une identification exhaustive des ménages éligibles, le système risque d’exclure des personnes en réelle détresse tout en maintenant des bénéficiaires qui ne le sont plus.

2. Des fonds attribués à des gens qui n’en avaient pas besoin

L’article 6 de l’Acte stipule que le soutien doit être accordé aux personnes vivant dans la pauvreté absolue. Or, Maurice n’utilise pas de ligne de pauvreté absolue officielle. Statistics Mauritius s’appuie exclusivement sur la Relative Poverty Line (RPL), dérivée des Household Budget Surveys. Le rapport est catégorique : « Seuil de pauvreté absolue non utilisé – […] le pays ne disposait pas d’un seuil de pauvreté absolue. En son absence, et compte tenu de ses limites pour suivre l’évolution du niveau de pauvreté dans le temps, un seuil "fixe" a été dérivé du seuil de pauvreté relatif (RPL) […] »

Cette approche crée un flou conceptuel. Le NAO explique : « Le concept de pauvreté relative utilisé par Statistics Mauritius n’est pas comparable à la mesure de pauvreté absolue définie par le gouvernement. » L’absence d’une ligne absolue fixe empêche une identification précise des ménages qui correspondent aux critères légaux de l’Acte.

Le Proxy Means Test (PMT), outil central pour évaluer l’éligibilité, repose sur les données de l’Household Budget Survey de 2012. Le rapport critique : « Le PMT actuellement utilisé pour déterminer l’éligibilité des bénéficiaires repose sur les données de l’enquête sur le budget des ménages de 2012 de Statistics Mauritius et ne reflète pas les revenus actuels ni les conditions socio-économiques en vigueur des ménages, notamment après les différentes mesures gouvernementales introduites depuis. »

Les vérifications des revenus mensuels et des conditions de vie sont insuffisantes. Le ministère a rencontré des obstacles pour obtenir un partage systématique de données avec la Mauritius Revenue Authority (MRA), en raison des dispositions de confidentialité de la section 13 de la MRA Act 2004. De même, la vérification de la propriété de véhicules auprès de la National Land Transport Authority (NLTA) a subi des retards jusqu’en juin 2025. Le NAO conclut : « Il existait un risque que des aides financières inexactes soient versées aux personnes enregistrées dans le SRM. Cela pouvait potentiellement conduire à l’octroi d’une assistance à des personnes qui n’y avaient pas réellement droit et entraîner une mauvaise allocation des fonds. »

Les appels contre les décisions d’éligibilité ont également été traités avec retard. Le rapport note : 
« Le comité ad hoc n’avait pas encore été reconstitué et les recours à examiner étaient toujours en attente. » Ces dysfonctionnements cumulés compromettent l’équité et l’efficacité du système de soutien.

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3. L’absence prolongée d’évaluation et de mécanisme de suivi

Jusqu’en février-mars 2025, le ministère n’avait pas mené d’évaluation structurée des programmes et schémas mis en place. Le rapport indique clairement : « Le ministère n’a procédé à aucune évaluation ni révision des programmes ou dispositifs en place afin de s’assurer de leur pertinence et de déterminer s’ils atteignaient toujours leurs objectifs et les résultats attendus. »

Dans la section consacrée au développement des compétences, le diagnostic est sévère : « La formation n’était pas alignée sur les besoins du marché, ce qui entraînait de faibles placements professionnels et des résultats limités. » Le NAO résume les conséquences en indiquant : « En l’absence d’une évaluation appropriée des programmes et dispositifs d’intégration sociale et d’autonomisation, il demeurait une incertitude quant à l’impact des initiatives et à savoir si elles atteignaient leurs objectifs déclarés. »

La cause racine identifiée est limpide : « Le ministère ne disposait pas d’un mécanisme d’évaluation solide. Il y a eu un retard excessif dans la mise en place du cadre de suivi et d’évaluation nécessaire pour mesurer la pertinence, la cohérence, l’impact et la durabilité des programmes et dispositifs. »

Le rapport souligne également que ces initiatives, bien que fondées sur de bonnes intentions, se sont davantage concentrées sur un soulagement à court terme plutôt que sur une autonomisation durable : « Les limites observées suggèrent que, bien que les programmes d’intégration sociale et d’autonomisation aient été bien intentionnés, ils étaient davantage axés sur un soutien à court terme que sur une autonomisation à long terme. »

4. Les programmes de formation et d’insertion professionnelle : des résultats médiocres malgré des besoins identifiés

Les données chiffrées du rapport sont particulièrement accablantes pour les initiatives de formation. En 2021, le NEF avait identifié 1 722 bénéficiaires ayant besoin de formation; seuls 349 ont effectivement été formés sur quatre ans. Le tableau 7 du rapport détaille les résultats au 30 juin 2025 :

  • 2021-22 : 49 formés, 12 ont démarré une petite entreprise, 3 ont obtenu un emploi dans leur domaine de formation, 9 dans d’autres domaines, 1 est sorti de la puree.
  • 2022-23: 131 formés, 29 entreprises, 12 emplois dans le domaine, 13 dans d’autres, 3 sortis de la pauvreté.
  • 2023-24: 89 formés, 14 entreprises, 11 emplois dans le domaine, 10 auto-emplois, 0 sorti de la pauvreté.
  • 2024-25: 80 formés (données partielles).

Sur la période 2018-2024, 108 bénéficiaires SRM ont suivi une formation au Mauritius Institute of Training and Development (MITD) ; seuls 14 ont quitté le seuil de pauvreté. Le rapport constate: « Le succès limité des résultats en matière de formation, avec seulement 14 bénéficiaires sur 108 ayant réussi à sortir du seuil de pauvreté, suggère que, bien que la formation ait été dispensée, elle ne s’est pas suffisamment traduite en moyens de subsistance durables. »

Le manque d’alignement avec les besoins du marché est un problème récurrent : « Les programmes de formation n’étaient pas alignés sur la demande du marché, entraînant de faibles placements professionnels et des résultats économiques limités. »

Un exemple concret illustre ce décalage : le ministère du Travail avait proposé une formation en Child Care et Elderly Care pour un premier groupe de 20 bénéficiaires ; seuls cinq ont suivi le cours en Child Care.

D’autres lacunes concernent les initiatives multi-ministérielles et sectorielles (agriculture, tourisme, etc.). Le rapport note des contraintes d’éligibilité et un faible engagement des bénéficiaires. Le NAO pointe : 

« La formation dispensée n’était pas alignée sur la demande du marché du travail. Il n’existait pas d’évaluation systématique permettant de déterminer si cette formation conduisait réellement à une source de revenus pour ceux ayant bénéficier de la formation. Le faible taux de réussite des formations indique une combinaison de décalage des compétences, de soutien post-formation insuffisant, de contraintes socio-économiques et de faibles liens avec le marché de l’emploi. »

5. Le coût élevé et la faible graduation effective de la pauvreté

Sur la période 2016-17 à 2024-25, 2 300 ménages à Maurice et 553 à Rodrigues ont quitté le SRM, soit un total de 2 853. Le NAO calcule précisément : 

« Le coût estimé par ménage ayant quitté le Marshall Plan Social Contract s’élève à environ Rs 1,2 million, sur la base de quelque Rs 3,4 milliards engagées en soutien à l’autonomisation et à l’éducation sur la période financière 2016-2025. »

Les modalités de sortie du programme restent limitées : 1 240 ménages sont sortis via l’emploi, 1 001 grâce à une amélioration de leur niveau de vie, 66 par l’auto-emploi et 546 via un accompagnement personnalisé (handholding).

Sur la période 2021-22 à 2023-24, 55 bénéficiaires ont lancé une petite entreprise et 26 ont obtenu un emploi directement lié à leur formation, mais seuls quatre individus ont effectivement quitté la pauvreté sur ces trois années. Le NAO conclut : « Cela reflète clairement un manque d’engagement de certains bénéficiaires dans la saisie des opportunités d’emploi, réduisant ainsi l’efficacité des initiatives de facilitation de l’emploi. »

6. Les réponses du ministère et les recommandations réitérées du NAO

Le ministère a fourni des réponses à plusieurs constats. Il mentionne la nomination d’un nouveau Board au NEF, la mise en place d’un Monitoring and Evaluation Framework comprenant 171 indicateurs (approuvé le 20 novembre 2025), des progrès dans la formation (96 bénéficiaires formés entre 2021 et 2024) et une enquête menée en 2025 sur des cohortes de ménages. Il reconnaît toutefois des défis persistants en matière d’alignement des formations et d’engagement des bénéficiaires.

Le NAO maintient ses conclusions et formule des recommandations concrètes et répétées :

l « Le ministère devrait mettre en œuvre un cadre global de suivi et d’évaluation pour l’ensemble des programmes et dispositifs d’intégration sociale et d’autonomisation, afin de garantir que ces initiatives restent pertinentes et alignées sur leurs objectifs initiaux. »
l « Les évaluations et révisions devraient passer d’exercices ponctuels à un processus structuré et institutionnalisé, soutenant l’évolution des programmes, leur adaptabilité et la véritable autonomisation des ménages afin de leur permettre de sortir de la pauvreté. »
l « Il est nécessaire de procéder à une révision et à une refonte complète des programmes de formation afin de mieux répondre aux besoins et aux défis auxquels sont confrontés les bénéficiaires. »
l Mise à jour urgente du PMT, renforcement des protocoles d’échange de données inter-agences, réinstauration d’un contrôle légal rigoureux pour les extensions de contrats sociaux, et développement d’un mécanisme de suivi des changements de situation des bénéficiaires.

Le rapport insiste également sur la nécessité de passer d’un modèle de soulagement à court terme à un véritable empowerment durable.

Une mauvaise gestion aux conséquences humaines et financières lourdes

Le NAO résume les lacunes principales : « Les principales lacunes incluent un enregistrement limité des ménages vulnérables, une maintenance insuffisante du SRM, un partage de données interinstitutionnel faible, des critères d’éligibilité obsolètes et un faible taux de sortie de la pauvreté. Ces insuffisances s’expliquent principalement par un manque de supervision de la gestion, une capacité technique insuffisante, des retards administratifs, une dépendance à l’auto-enregistrement des bénéficiaires plutôt qu’à une identification proactive, ainsi que des mécanismes de suivi et d’évaluation faibles. » Malgré un investissement de plus de Rs 4,2 milliards, la dépendance aux aides reste élevée. Une enquête du ministère lui-même sur des ménages de la cohorte 2016 révèle que 89,9 % restent dépendants des bénéfices sociaux, avec des taux élevés d’emploi instable, de problèmes de santé chroniques et de logements informels. L’audit note toutefois que beaucoup d’efforts sont entrepris depuis le début de 2025 pour améliorer la situation.

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