Rapport annuel 2025 - féminicide : la NHRC appelle à un registre national
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Face à une succession de féminicides en 2025 et début 2026, la National Human Rights Commission alerte sur une crise systémique. Elle appelle, dans son rapport annuel 2025, à des réformes urgentes, dénonçant des défaillances structurelles dans la prévention, la coordination institutionnelle et la protection des victimes.
Un nourrisson de six mois retrouvé vivant dans un baril, à l’arrière de la maison où sa mère venait d’être tuée. Une jeune femme poignardée à plusieurs reprises par son compagnon en pleine gare d’autobus, devant des témoins. En quelques semaines, début 2026, Maurice a été frappée par deux meurtres d’une brutalité qui a sidéré le pays. Ces drames ne sont pas des accidents. Ce sont les maillons visibles d’une chaîne que la National Human Rights Commission (NHRC) refuse désormais d’appeler autrement : une crise des droits humains.
Dans son rapport annuel 2025, la Commission dresse un constat sans détour. Le féminicide à Maurice n’est pas une série d’actes isolés commis par des hommes hors normes. C’est un phénomène systémique, alimenté par des failles institutionnelles profondes, un manque de coordination entre services, et une incapacité collective à lire les signaux d’alerte avant qu’il ne soit trop tard.
Tout avait commencé en juillet 2025. Bibi Nawsheen Chady est battue à mort par son époux. En octobre, Danaa Laeticia Malabar est tuée par son conjoint, son corps retrouvé dans une maison abandonnée. Quelques semaines plus tard, Natasha Vidushi Cornet est retrouvée sans vie à Pamplemousses, son mari, principal suspect. Trois femmes. Trois maris ou compagnons. Trois meurtres en quelques mois.
Puis vient 2026. Le 4 janvier, Sivanee Saminaden, 29 ans, est tuée à son domicile de Petit-Raffray. Son compagnon de 24 ans est arrêté peu après. Les voisins, eux, disent qu’ils avaient vu. L’isolement. La détresse. Le contrôle. Ces signes que l’on reconnaît après, quand il n’est plus temps.
Quelques jours plus tard, Electra Coutequel est poignardée à la gare de Mahébourg par son compagnon. En public. En plein jour. Comme pour signifier que la violence conjugale ne se cache même plus.
Pour la NHRC, ces affaires ont un point commun : le féminicide est rarement un acte spontané. Il s’inscrit dans un processus long — contrôle coercitif, abus psychologiques, isolement progressif, escalade de la violence. Des schémas documentés, identifiables, que les institutions auraient pu et dû détecter. « Lorsque ces signaux d’alerte ne sont pas identifiés, évalués et pris en charge dans un cadre institutionnel coordonné, le risque de passage à l’acte fatal augmente considérablement », écrit la NHRC.
La question qu’elle pose est brutale : ces signaux ont-ils été vus ? Et si oui, pourquoi n’ont-ils pas suffi à empêcher le pire ?
Une partie de la réponse tient à une lacune structurelle : Maurice ne dispose pas de base de données nationale centralisée sur les féminicides et les cas à haut risque. Les informations sont éparpillées entre la police, les services sociaux, le secteur de la santé et les associations. Personne ne voit le tableau complet. Personne, donc, ne peut intervenir à temps.
Face à ce constat, la NHRC formule des recommandations concrètes : la création d’un registre centralisé des féminicides et des cas à haut risque, des outils d’évaluation des risques, des protocoles d’intervention rapide. Elle plaide aussi pour des formations spécialisées — police, justice, santé, travail social — afin que les professionnels de terrain sachent reconnaître les dynamiques de violence avant qu’elles ne deviennent mortelles.
La Commission rappelle aussi l’affaire Sandhya Bappoo, tuée par son mari il y a plusieurs années. La révision de la peine de ce dernier par la Commission on the Prerogative of Mercy avait soulevé une question restée sans réponse claire : quel message envoie-t-on aux victimes et aux agresseurs quand la sanction n’est pas à la hauteur du crime ?
Me Satyajit Boolell, président de la NHRC, l’a dit sans ambages dans le cadre du Green Flag Project en novembre 2025 : la responsabilité ne repose pas uniquement sur les institutions. Elle appartient aussi aux familles, aux communautés, aux individus. À ceux qui voient et qui se taisent. À ceux qui savent et qui n’agissent pas.