Interview

Ranjit Jokhoo, inspecteur de police à la retraite: «Pour une enquête sur un politicien, la police démontre davantage de célérité»

La polémique sur les méthodes de la police est relancée depuis l’arrestation de Shakeel Mohamed, cette semaine. Ranjit Jokhoo, ancien de la MCIT et du Central CID, explique comment se passent les choses dans les coulisses et confirme que les politiciens tentent parfois de s’immiscer dans les enquêtes. Selon le Commissaire de police, quand les policiers disent que « lord vinn depi lao », ils font référence à lui. Doit-on le croire sur parole ? Si le Commissaire de police nous dit que c’est à lui qu’on fait référence, il faut bien le croire. Mais la loi spécifie clairement que le Commissaire de police doit briefer le Chef du gouvernement, qui est également le ministre de l’Intérieur, qui peut lui donner des instructions pour les ‘general policy matters’. Mais il y a eu un incident récemment et je ne sais pas si c’est une coïncidence ou pas : pendant que le député Mohamed (NdLR : Shakeel Mohamed) posait une question supplémentaire, un membre du gouvernement lui a demandé de « al okip zafer Gorah-Issac ». Mais si le Commissaire de police nous dit qu’il ne reçoit pas d’ordre d’en haut, il faut le croire. Vous dites que le Premier ministre peut donner des instructions tant qu’il s’agit de ‘general policy matters’. Qui dresse la ligne de démarcation entre la politique générale et l’ingérence politique ? Ce qui se dit entre le Commissaire et le Premier ministre, il n’y a qu’eux qui le savent. C’est donc au Commissaire de police de décider quand le Premier ministre dépasse les limites ? C’est le Commissaire de police, dans sa sagesse, qui doit imposer son indépendance vis-à-vis de l’exécutif. Durant votre carrière, combien de fois un politique a essayé d’interférer dans votre travail ? C’est arrivé une seule fois. J’étais sergent au Central CID. On avait arrêté un salesman, qui travaillait dans un corps paraétatique, pour fraude. Un ministre d’alors m’avait appelé pour me demander de le laisser partir. Je lui ai expliqué qu’il y avait un Commissaire de police et qu’il devait faire la demande auprès de lui, en sachant très bien que le Commissaire ne me demanderait jamais une telle chose. Je crois que c’est quelque chose qui se passe encore aujourd’hui. Mais tous les policiers ne sont pas pareils… Quand s’est produit cet incident ? J’étais sergent dans les années quatre-vingt... (Il s’interrompt, l’air gêné et esquisse un sourire.) Si je vous dis l’année, vous saurez de quel gouvernement il s’agissait et de quel ministre! Vous ne voulez pas nous dévoiler l’identité du ministre ? Mieux vaut ne pas parler de l’année. Vous craignez que tous les policiers ne soient pas capables de dire non. On peut donc conclure qu’il y a bien ingérence politique dans les affaires de la police? Certains tentent de le faire. Mais parfois, il y a des coïncidences et l’opinion publique, les personnes bien pensantes, tirent leurs propres conclusions. Il y a la perception qu’il y a ingérence. Peut-être que c’est vrai, ou peut-être non. Mais, de nos jours, ce n’est pas si facile d’influencer un policier dans l’exercice de ses fonctions. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui? Les policiers sont plus avertis. Avant, il n’y avait pas l’ICAC par exemple, une entité qui s’occupe de la corruption. Ils sont plus conscients des droits des citoyens et de leurs limites également. Pourtant, invariablement, les politiciens de l’opposition sont arrêtés, quel que soit le gouvernement en place. Soit c’est une coïncidence soit la police se laisse influencer par la politique... C’est vrai que sous le précédent gouvernement, les politiciens qui avaient des démêlés avec la justice étaient dans l’opposition. Aujourd’hui, ceux qui sont dans l’opposition font face à des problèmes. Je mets cela sur le compte de la coïncidence. C’est mon opinion personnelle, qui diffère de l’opinion publique. Vous vous basez sur quoi pour dire que c’est une coïncidence ? Tout le monde peut constater que quand les policiers enquêtent sur un politicien, ils font preuve de plus de célérité. Ils veulent aller un peu plus vite parce qu’il faut rendre des comptes un peu plus vite. Ce sont des enquêtes auxquelles on accorde priorité généralement. C’est pour cela que quand un politicien fait une déposition, même à trois heures du matin, la police débarque chez les gens qu’il faut. Ce n’est pas parce qu’il y a ingérence, mais le policier ressent la pression. Oubliez Monsieur Jangi un instant. Ce système a toujours existé et continuera à exister tant qu’il n’y aura pas de règlements spécifiques. Saviez-vous, par exemple, que la charge provisoire ne figure dans aucune loi du pays? La charge provisoire n’existe pas. Comment faites-vous pour faire usage de quelque chose qui n’existe pas ? La pratique est apparue à l’époque où il y avait des bagarres communales dans le pays. Il y avait des arrestations par centaines sans que la police ait eu le temps de faire des enquêtes. Il fallait traduire les suspects tout de suite devant un magistrat et les ramener en cellule. L’ACP Jangi et le Commissaire ont dit que la charge provisoire fait partie des procédures incontournables. Si cela n’existe pas dans la loi, un enquêteur peut donc bien ne pas y avoir recours ? Je suis au courant de cas où des policiers qui mènent des enquêtes ont décidé de ne pas passer par l’étape de la charge provisoire. Ils ont dû venir s’expliquer à la hiérarchie. On leur a demandé pourquoi ils n’ont pas fait usage de la ‘provisional charge’. Par la suite, ce policier préfère suivre ces procédures pour éviter les problèmes. Ça va vous sembler ironique, mais il y a actuellement environ 150 policiers qui sont interdits de leurs fonctions. Parmi, il y en a 140 contre qui il ne devrait pas avoir de charge provisoire. C’est sans compter les milliers de citoyens qui sont dans la même situation. Combien de ces charges provisoires vont être rayées ? Si ce système a fait son temps, il faut le changer. On parle de ‘Police and Criminal Evidence Act’, mais ce n’est pas une potion magique. Est-ce que cela va mettre un frein à ce système? Il faut des ‘Regulations’ spécifiques pour dire qu’il faut d’abord boucler son enquête avant d’inculper un individu. La police objecte souvent à la remise en liberté des accusés avec des arguments que la défense démolit aisément. La police réfléchit-elle avant d’objecter ? Cela dépend des cas. Quand il s’agit de meurtres, ou encore quand il y a des suspects en liberté, ou encore quand il y a des armes à feu en circulation et qu’il s’agit d’une personne déjà en liberté conditionnelle… Dans le cas de Shakeel Mohamed, les enquêteurs ont avancé qu’il pouvait influencer les témoins. Dans le cas de Ramgoolam, la police craignait qu’il s’enfuie. Vous ne trouvez pas que ça ne fait pas sérieux ? C’est très subjectif. L’officier qui mène l’enquête, dans sa sagesse, en a décidé ainsi. Si on n’a pas fait son travail convenablement, il faut surtout en tirer des leçons. Le Police and Criminal Evidence Bill est-il quelque chose de primordiale aujourd’hui ? Si le texte de loi vient améliorer le système, oui. Mais en Angleterre, où la loi existe, on y a décelé des failles. Il ne faut pas se contenter de faire du copier-coller. La loi demande à être améliorée. La police a connu plusieurs revers ‘high profile’ en cour d’assises, avec notamment l’affaire Michaëla Harte. Y a-t-il des lacunes à combler au niveau des compétences ? Autrefois, il y avait des cours mensuels durant lesquels étaient analysées les affaires où les suspects avaient retrouvé la liberté. On essayait d’apprendre de nos erreurs en permanence. Et puis on a arrêté. Je ne sais pas pourquoi. Il y a beaucoup de leçons à tirer de ces affaires.
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