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Ranini Cundasawmy : dans le ring, dans la vie

Par Ajagen Koomalen Rungen 
Publié le: 10 May 2026 à 18:30
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ranini
Patrick Cundasawmy accompagne Ranini depuis dix-sept ans, dans le sport comme dans la vie.

Double championne du monde de Kun Khmer, elle a trouvé dans les sports de combat bien plus qu’un palmarès : une philosophie, une famille, une mission.

Elle est double championne du monde de boxe cambodgienne, multiple titrée en Muay Thaï, en savate, en arts martiaux. Mais derrière les ceintures et les trophées se cache une histoire profondément humaine : celle d’une femme qui a construit sa vie entière autour d’une passion et d’un homme, transformant leur amour né dans une salle d’entraînement en véritable école de vie pour des centaines de jeunes à travers l’île Maurice.

Il faut imaginer la scène. Phnom Penh, 2023. Une salle acquise à la cause locale, des gradins qui vibrent pour une combattante qui n’est pas des leurs. Au centre du ring, une femme de 45 kilos, le drapeau mauricien dans les yeux, affronte une adversaire cambodgienne sur sa propre terre. Un pays où le Kun Khmer, cette boxe ancienne aux coups rapides et aux rituels millénaires, est presque une religion nationale. Le combat est intense, le rythme implacable. Et pourtant, ce soir-là, c’est Ranini Cundasawmy qui lève les poings. Elle est championne du monde.

Elle recommencera l’année suivante. Même discipline. Même titre. Même détermination tranquille de celle qui sait exactement pourquoi elle est là et ce qu’elle est venue chercher. Deux titres mondiaux consécutifs dans la discipline reine d’un peuple entier ; l’exploit est sportif, certes, mais il dit aussi quelque chose d’une femme qui n’a jamais accepté que les frontières du possible lui soient fixées de l’extérieur.

Ranini Cundasawmy est aujourd’hui l’une des plus grandes figures féminines du sport mauricien. Son nom circule dans les milieux des sports de combat bien au-delà de l’océan Indien. Pourtant, elle n’est pas simplement une championne. Elle est un projet de vie.

Très jeune, Ranini comprend qu’elle n’est pas attirée par une vie ordinaire. Alors que beaucoup de jeunes filles de son âge se dirigent vers des activités plus classiques, elle se passionne pour les sports de combat avec une intensité qui surprend son entourage. Elle veut apprendre à se défendre, bien sûr, mais pas seulement. Elle veut comprendre jusqu’où le corps peut aller quand l’esprit lui donne l’ordre d’avancer. Elle veut tester ses limites pour savoir, exactement, où elles se trouvent.

Avant de devenir une référence mondiale dans le Kun Khmer, elle explore plusieurs disciplines avec la même curiosité vorace : la boxe française, le taekwondo, le Muay Thaï, la croche, le MMA. Chaque discipline lui apporte quelque chose de différent. La rigueur de la boxe française. L’explosivité du taekwondo. La fluidité et la résistance du Muay Thaï. Elle absorbe tout, construit un répertoire technique rare, forge une vision du combat qui dépasse largement la somme de ses apprentissages.

Très vite, elle comprend une chose essentielle : on ne gagne pas avec les poings. On gagne avec la tête. Le corps est l’outil, l’esprit est le maître. Cette conviction va structurer toute sa carrière et, plus tard, toute sa pédagogie.

La rencontre qui change tout

Au début des années 2000, Ranini travaille dans une entreprise. Elle pratique déjà le kick-boxing pour garder la forme, mais elle cherche quelqu’un capable de l’emmener plus loin – un regard extérieur, une exigence, une direction. C’est dans ce contexte anodin, dans la banalité d’un quotidien professionnel, qu’elle croise Patrick Cundasawmy.

Il est passionné par les sports de combat. Il dégage une discipline et une maîtrise tranquilles qui impressionnent immédiatement Ranini. Elle lui demande de devenir son coach. La décision est simple, presque pragmatique. Elle ne sait pas encore qu’elle vient de modifier le cours de sa vie entière.

Les entraînements commencent. Ils deviennent rapidement intenses, été comme hiver, presque chaque jour, sans confort ni excuses. Patrick pousse Ranini à dépasser ses limites physiques et mentales. Elle tombe. Elle se relève. Elle recommence. Dans la répétition de ce cycle – l’effort, l’échec, le retour – se construit quelque chose qui dépasse le sport. Une complicité profonde. Une confiance totale. Un regard mutuel sur ce que l’autre est capable de devenir. « Au départ, il était mon coach. Ensuite, il est devenu mon meilleur ami. Aujourd’hui, je ne peux pas imaginer ma vie sans lui. »

Leur histoire d’amour naît là, dans l’odeur du ring et le bruit des gants, au rythme des compétitions et des rêves qu’ils apprennent à construire ensemble. « Patrick connaît mes forces, mes faiblesses, mes peurs et mes rêves. Il m’a construite comme combattante, mais aussi comme femme », confie Ranini. Dix-sept ans plus tard, ils sont toujours inséparables.

Leur relation dépasse largement le cadre du couple classique, et encore davantage celui du duo coach-athlète. Dans le ring, Patrick devient le stratège, le coach exigeant, celui qui corrige le moindre détail de placement, le centimètre qui sépare le coup qui passe du coup qui fait mal. Hors du ring, il devient autre chose : le partenaire de vie, le soutien moral, le contrepoids émotionnel.

Car ils sont très différents, et c’est précisément là que réside leur force. Ranini le reconnaît volontiers : elle a un tempérament fort, une flamme qui peut virer à l’incendie. Patrick est calme, posé, mesuré. « Nous sommes différents, mais c’est ce qui fait notre force », dit-elle. Cet équilibre des contraires leur permet d’avancer ensemble malgré les difficultés inhérentes à une vie bâtie autour d’un objectif aussi exigeant que la performance sportive de haut niveau.

Pendant plusieurs années, Ranini enchaîne les compétitions locales et internationales. Elle s’impose dans le Muay Thaï, décroche des médailles en savate et en taekwondo. Son palmarès s’étoffe, sa renommée grandit. Mais c’est le Kun Khmer qui va lui offrir les plus grands moments de gloire… et les plus grands défis.

La discipline est ancienne, extrêmement exigeante. Au Cambodge, elle est patrimoniale, pratiquée depuis des siècles, représentée dans les bas-reliefs d’Angkor Wat, intimement liée à l’identité culturelle du peuple khmer. Les coups sont rapides, puissants, variés. Le rythme des combats est intense. Les adversaires cambodgiennes évoluent dans leur élément naturel, portées par un public qui les considère comme les dépositaires d’un héritage national.

Aller les battre chez elles, dans ce contexte, n’est pas seulement un exploit sportif. C’est une forme de courage particulier : celui de l’étrangère qui pénètre dans une maison qui n’est pas la sienne et qui y impose, avec respect mais sans complexe, son talent et sa préparation. « Je dédie cette victoire à tous les Mauriciens et à toutes les personnes qui ont cru en moi », déclare Ranini après son premier titre, en 2023. Elle n’oublie pas d’où elle vient, même depuis le sommet du monde.

Transmettre : le vrai combat

Elle aurait pu se contenter de ses médailles. Beaucoup l’auraient fait. Mais Ranini et Patrick Cundasawmy ont une conception du sport qui dépasse la performance personnelle. Ensemble, ils développent le club Bambous Martial Arts et ouvrent progressivement des espaces d’entraînement dans différentes régions de l’île. Leur objectif n’est pas seulement de former des champions. Il est d’aider des jeunes à trouver une discipline, une direction, un sens.

Dans leurs clubs, les enfants et adolescents apprennent bien plus que les techniques de combat. Ils apprennent le respect de l’adversaire, de l’entraîneur, d’eux-mêmes. Ils apprennent le contrôle de soi dans des situations où le corps voudrait céder à l’impulsion. Ils apprennent la persévérance, cette capacité à revenir après avoir été mis à terre, que ce soit dans un ring ou dans une salle de classe. « Quand un jeune apprend à contrôler sa colère et ses émotions sur un ring, il devient plus fort dans la vie. »

Ranini insiste souvent sur un malentendu fondamental que sa présence seule contribue à défaire : les sports de combat ne rendent pas violents. Au contraire. Celui qui apprend à frapper apprend surtout à ne pas frapper n’importe comment, n’importe quand, n’importe qui. Il apprend la maîtrise. La retenue. La conscience de sa propre puissance, et donc la responsabilité qui va avec.

Les filles sont particulièrement les bienvenues dans ces espaces longtemps considérés comme masculins. Ranini en fait une question de principe autant que d’exemple. Elle a prouvé, par sa seule trajectoire, qu’une femme mauricienne peut monter sur les rings du monde entier et en revenir avec des ceintures mondiales. Elle entend désormais que d’autres jeunes filles le sachent avant même d’avoir osé formuler ce rêve.

Le succès de leurs clubs attire de plus en plus de jeunes. Beaucoup viennent pour apprendre à boxer. Ils restent pour l’ambiance familiale, pour l’encadrement humain. Patrick et Ranini deviennent, pour certains de ces jeunes, des repères de vie autant que des coachs sportifs.

Aujourd’hui, quand Ranini monte sur un ring, elle ne combat plus seulement pour elle-même. Elle combat pour son pays, pour les jeunes qui la regardent comme un exemple, pour cette histoire d’amour née dans une salle d’entraînement il y a presque deux décennies. Elle combat pour prouver, encore et encore, que les limites ne sont pas là où on vous dit qu’elles sont.

Derrière les ceintures, les trophées, les déplacements au Cambodge et dans les salles de compétition du monde entier, il y a une femme qui a simplement décidé très tôt de ne pas vivre une vie ordinaire. Et qui, avec un coach devenu partenaire de vie, a transformé cette décision en une œuvre qui dure, qui grandit, qui se transmet.

« Le sport peut changer une vie », dit-elle souvent. C’est une phrase simple. Elle pourrait sembler banale. Mais dans la bouche de Ranini Cundasawmy, elle n’est pas un slogan. C’est un témoignage.

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