Ramadan : sportives sous le croissant
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Le Dimanche /L' Hebdo
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À Maurice, l’entraînement ne s’arrête pas avec le jeûne. À travers trois parcours, ces femmes racontent comment la discipline physique et la pratique spirituelle se nourrissent pour transformer le quotidien.
Il est tard. Le Taraweeh s’achève, la prière du soir vient de se terminer. Et dans sa salle, Layla Oozeer retrouve ses élèves sur le tatami. C’est le troisième créneau qu’elle propose pendant le Ramadan : après le Sehri à l’aube, avant l’iftar en fin d’après-midi, et maintenant, après la prière du soir. Une heure par jour, quoi qu’il arrive. Ses élèves n’ont pas mangé depuis l’aube. Ils s’entraînent quand même.
Fondatrice de l’AFFC (Al-Fārisāt Fight Club), active à Port-Louis et Phoenix, ceinture bleue de Jiu-Jitsu brésilien, championne de l’océan Indien 2022 et championne AJP Tour 2024, Layla forme au MMA, au Jiu-Jitsu brésilien et au Muay Thaï. Des titres, elle en a accumulé. Mais ce dont elle parle en premier, ce ne sont pas les trophées. C’est la criminalité. La drogue. Les jeunes qui manquent d’ancrage. « Enseigner ces techniques, c’est refuser la fatalité », dit-elle. Depuis 2019, sa pratique intensive s’est progressivement transformée en vocation éducative : hommes et femmes ensemble, sur un pied d’égalité stricte.
Pendant le Ramadan, elle reconfigure ses séances : moins de puissance, plus de précision. Des enchaînements, des drills, une attention constante à la qualité du geste. Elle encourage ses élèves à distinguer l’endurance de la fatigue, à ne jamais se mentir sur leur état réel. Et elle leur dit ce qu’elle croit profondément : « Le jeûne renforce patience, détermination et concentration. Ce sont exactement les qualités d’un combattant. »
Il y a quelque chose que les non-initiés peinent à percevoir : le Ramadan et le sport exigent, au fond, la même chose. Tous deux demandent de dépasser le confort immédiat. Tous deux apprennent à distinguer la vraie fatigue de celle qu’on s’invente. Tous deux, pratiqués sérieusement, finissent par transformer autre chose que le corps.
Bhavna Goheram est arrivée à cette conviction par un chemin inattendu ; elle ne jeûne pas elle-même. Pourtant, c’est peut-être elle qui parle du Ramadan avec le plus de nuance. Son parcours dans le fitness a commencé en 2018 comme stagiaire instructrice à iLife Fitness Gym. La passion s’installe rapidement : elle devient coach en gymnastique, remporte des médailles nationales et internationales en gymnastique et en Sambo, travaille dans des programmes extrascolaires et au Beyond Fitness Gym, avant de diriger ses propres cours féminins au Bel-Air SSS Gymnasium. Elle poursuit aujourd’hui un Bachelor en éducation physique au Mauritius Institute of Education. Et elle a fondé The ELECT, une initiative qui mêle fitness, plein air et lien communautaire.
Depuis des années, elle observe les corps de ses clients qui jeûnent. Et ce qu’elle en a retenu la surprend encore. « Mes clients m’ont appris combien l’engagement spirituel peut renforcer la discipline physique », dit-elle. Le Ramadan, dans sa pratique de coach, est devenu une école : celle de l’écoute, de la limite acceptée, du mouvement juste.
Concrètement, quand le mois sacré arrive, tout change. L’intensité descend à cinquante ou soixante-dix pour cent de l’effort habituel. Les séances raccourcissent, les pauses s’allongent. Les exercices à fort impact cèdent la place à la marche rapide, au gainage, à la mobilité, au renforcement léger.
Les créneaux idéaux, selon elle : avant le suhoor, juste avant l’iftar, ou une à deux heures après la rupture du jeûne, quand le corps a eu le temps d’assimiler les premières calories. La nutrition suit ses propres règles : rompre le jeûne avec de l’eau et des dattes, puis un repas équilibré comprenant protéines, glucides complexes et légumes.
Ce qui la motive, au-delà de la technique, c’est ce qu’elle voit sur les visages. « Le corps humain est vraiment remarquable », dit-elle. « Sa capacité à repousser ses limites et à évoluer chaque jour me fascine. Mais le plus gratifiant est de voir mes clients gagner en confiance et atteindre leurs objectifs. »
Shahana Bilkiss a mis du temps à comprendre que le fitness n’est pas une question de résultat. C’est une question de constance. En 2020, alors qu’elle terminait ses études en Inde, cette enseignante au secondaire et mère dévouée de son fils Hamza réalise que son mode de vie – repas irréguliers, routines chargées, tentations culinaires – a entraîné une prise de poids importante. Le « body shaming » et ce constat la poussent à reprendre sa santé en main.
Guidée par ses coachs Sebastian Adolphe et Kushal Luchmun, elle perd quarante kilos en un an et demi. Puis arrive la grossesse, l’accouchement par césarienne, la maternité en solo… et dix-sept kilos supplémentaires à reprendre en charge. Elle les perd aussi.
Être mère célibataire a ajouté des responsabilités, mais renforcé sa résilience. « Je voulais être la meilleure et la plus forte version de moi-même pour Hamza », confie-t-elle. Aujourd’hui, elle implique son fils dans ses habitudes. Alimentation saine et activité physique deviennent un apprentissage commun, un lien autant qu’une discipline. Pendant le Ramadan, elle adapte l’intensité de ses séances, les cale après sa journée d’enseignement et avant ses responsabilités familiales, mais ne s’arrête pas. Son conseil, tiré de sa propre expérience : « Même une marche ou quelques exercices simples font la différence. L’important, c’est la régularité. »
Elle conclut avec une fierté mesurée, celle de quelqu’un qui sait ce que ça a coûté : « Je suis fière de ne jamais avoir abandonné. Avec le soutien de mes coachs, j’ai reconstruit ma confiance et ma force. Aujourd’hui, je me sens plus forte physiquement, mentalement et émotionnellement. » Et aux mères qui doutent : « Prendre soin de soi n’est pas égoïste, c’est nécessaire. Même une heure par jour peut transformer votre énergie et votre confiance. »
Sur le tatami de l’AFFC, hommes et femmes s’entraînent ensemble, chacun progressant à son rythme, sans hiérarchie de genre. « Les arts martiaux ne sont pas une question de genre, mais de caractère », dit Layla. Pour l’alimentation pendant le Ramadan, ses conseils sont précis : commencer l’iftar avec dattes et eau, puis un repas équilibré riche en protéines et bons lipides pour soutenir la récupération et l’énergie. Et pour le reste – la fatigue, le doute, les petits jours difficiles – elle dit à ses élèves de célébrer chaque progrès, aussi minime soit-il. « Transformer la fatigue en motivation et la discipline en plaisir. » Sa plus grande victoire, confie-t-elle, c’est de voir ses élèves gagner en confiance, en autonomie et en estime d’eux-mêmes.
Trois femmes, trois disciplines, un même mois traversé debout. Ce qu’elles partagent dépasse la performance : une conviction que le jeûne et l’effort physique puisent dans les mêmes ressources : patience, constance, écoute de soi. Que l’un, loin d’empêcher l’autre, l’enrichit. Et que dans les deux cas, ce qui compte n’est pas l’intensité d’un jour. C’est de ne jamais vraiment s’arrêter.