Rama Valayden : le prix de la fidélité
Par
Ajagen Koomalen Rungen , Azeem Khodabux
Par
Ajagen Koomalen Rungen , Azeem Khodabux
Entre promesse faite à une mère, fidélité aux absents et engagement envers les vivants, portrait d’un homme qui n’a jamais trahi ce qu’il devait être.
À Londres, dans les années 1980, un étudiant mauricien se réfugie au cimetière quand le froid devient insupportable... Trente ans plus tard, Rama Valayden est Senior Counsel, l’un des avocats les plus redoutables de Maurice. Entre les tombes londoniennes et les procès aux Assises, entre une photo dans un album et la vaisselle du soir, portrait d’un homme qui n’a rien oublié.
Le froid de Londres ne pardonne pas. Rama Valayden enchaîne les petits boulots pour financer ses études de droit : ménage, supermarché, emplois précaires qui ne suffisent jamais vraiment. Quand le froid devient glacial, quand il n’y a plus nulle part où aller, il se rend au cimetière.
Entre les tombes, contre les murs d’inhumation, il trouve ce qu’il cherche : de la chaleur. Celle qui se dégage des corps enterrés, tiède contre la pierre. Il s’assoit là, le dos appuyé contre ces murs, et il étudie. Chaque page tournée dans ce froid est une dette contractée envers sa mère, qui a vendu le terrain hérité du patrimoine familial pour lui payer le voyage. Il n’a pas le droit d’échouer.
Cette détermination vient de loin. Elle vient du 27 mai, jour où son père Siven a été enterré. Enseignant prometteur au Collège Royal de Curepipe, brillant, profondément instruit, il avait 27 ans et incarnait l’avenir. Deux jours plus tard, le 29 mai, sa mère Lutchmee accouche de sa sœur Pamela. Elle a 22 ans. Entre ces deux dates, elle a dû organiser les funérailles de son mari, enceinte de neuf mois, porter à la fois le poids d’une maternité naissante et celui d’un deuil qui ne lui laisse aucun répit.
Rama avait deux ans. Il ne se souviendra pas de son père, mais toute sa vie sera façonnée par cette absence. Lutchmee, mère courageuse et dévouée, travaillera dur sans jamais se plaindre, accumulant les sacrifices pour que ses deux enfants aient un avenir meilleur.
C’est en feuilletant un journal en 1985 que tout se cristallise. Une photo de Sir Gaëtan Duval. Quelque chose se déclenche, profond, obsédant. Rama Valayden se dit qu’il veut marcher sur ses pas : défendre, plaider, devenir avocat. Le rêve prend forme avec une discipline rare et une énergie inépuisable. Sa mère vend le terrain. Lui, part pour l’Angleterre avec cette certitude : il reviendra avocat, ou il ne reviendra pas.
Dans le froid londonien, adossé aux murs du cimetière, il se prépare. Chaque difficulté est un pas de plus vers son objectif. Il n’a jamais renoncé. Et quand il revient à Maurice, il rejoint le cabinet de l’homme de la photo : Sir Gaëtan Duval. Là commence sa carrière, jalonnée de succès et de cas emblématiques. Très vite, il se distingue non seulement par ses compétences mais par son humanité. Il devient l’avocat ayant plaidé le plus grand nombre de procès aux Assises : Michaela Harte, Lam Po Tang, L’Amicale, et bien d’autres affaires célèbres qui construisent sa réputation.
Mais Rama Valayden est aussi connu pour son engagement envers la société mauricienne. Étudiant déjà, il participait aux grèves, manifestait pour ses convictions, parlait régulièrement de Nelson Mandela et de la Palestine. D’ailleurs, peu avant les élections générales de 1982, il crée le Groupement révolutionnaire mauricien, puis en 1996, le Mouvement républicain.
Des années plus tard, malgré les problèmes de santé, son dévouement n'a pas faibli. Il défend tous ceux qui viennent à lui : petits ou grands, riches ou modestes, célèbres ou anonymes. Il prend de nombreux cas pro bono, offrant ses compétences gratuitement à ceux qui n’ont pas les moyens.
Mais au-delà, tous ceux qui viennent à lui peuvent compter sur son aide. Même lorsqu’il se repose, il réfléchit à ses dossiers, moteur infatigable, constamment à la recherche de solutions. Pour lui, le véritable succès ne réside pas dans l’argent ou la reconnaissance, mais dans la capacité à rendre le sourire à quelqu’un dans un moment difficile.
Et puis, en mars 1996, il y a cette scène presque irréelle. Rama Valayden se rend à Rodrigues pour un cas, comme chaque mois. Il entre dans un salon de coiffure appartenant à une dame qui est la tante de Taslima. En discutant avec elle, il découvre un album de photos de famille et aperçoit le visage de Taslima. Cette photo devient pour lui une véritable vision, un coup de foudre silencieux qui le laisse profondément captivé. L’homme qui s’est battu contre le froid londonien, qui a plaidé les affaires les plus dures, se fige devant une image.
Quelque temps plus tard, la tante revient à Maurice et demande à Taslima de l’accompagner pour apporter à Rama des haricots rapportés de Rodrigues. Taslima, qui vit à Maurice, conduit sa tante jusqu’à sa maison. À leur arrivée, c’est lui qui ouvre la porte. Première rencontre réelle. Mais les jours passent, puis les années, sans qu’aucune relation se tisse immédiatement entre eux. La vie continue, chacun de son côté, comme si cette rencontre n’avait été qu’un hasard sans suite.
Ce n’est que quelques années plus tard, lorsque Taslima traverse des difficultés dans son premier mariage et se trouve proche du divorce, qu’elle vient consulter Rama Valayden pour obtenir son aide en tant qu’avocat. Elle cherche aussi un emploi. Rama décide de l’engager comme secrétaire.
Jour après jour, en travaillant à ses côtés, en se côtoyant constamment, Taslima finit par tomber amoureuse de lui. Lui n’avait jamais oublié la photo dans l’album. Depuis leur première rencontre, il était déjà tombé sous son charme. C’est ainsi que leur histoire d’amour commence réellement. Et depuis ce moment, ils sont inséparables.
Taslima avait déjà deux enfants de son premier mariage, Haafizah et Arshad. Rama les accueille avec le même amour et le même engagement qu’il porte à ses propres enfants. Très naturellement, ils l’appellent « paps ». Aujourd’hui, la famille vit harmonieusement avec leurs quatre enfants, formant un foyer uni et chaleureux. Taslima et son ex-époux entretiennent une relation fondée sur la maturité et le respect, guidée avant tout par le bien-être de leurs enfants.
La vie quotidienne de Rama et Taslima Valayden est rythmée par de petites attentions et de grandes tendresses. Rama aime aider aux tâches ménagères, faire la vaisselle, tandis que Taslima prépare des plats savoureux qui font la joie de toute la famille. Ils se souviennent de leur danse sur « Lady in Red » à Rodrigues, des moments de complicité avec leurs enfants, de la construction progressive d’un foyer fondé sur le respect et l’admiration mutuelle.
Chaque matin, Taslima dépose les enfants à l’école, puis arrive au cabinet de Rama Valayden où elle s’assure que tout est à jour, que les dossiers sont bien suivis, que chaque client est satisfait de l’assistance qui lui est apportée. Ensuite, elle se rend au Hola Café, le café de son fils Arshad, où elle assiste les clients, fait la vaisselle, prépare des jus, nettoie les tables, les assiettes et les verres, sans jamais négliger ni ses enfants ni son époux.
Rama Valayden, tout en étant engagé dans ses activités juridiques et politiques, reste à ses côtés, encourageant ses initiatives et participant activement à la vie familiale. Ensemble, ils affrontent la vie avec courage, leur quotidien fait de rires, de partages, de défis relevés ensemble.
Aux Valayden Chambers, règne la même atmosphère. Ni Rama ni Taslima n’entretiennent une relation stricte d’employeur à employés. Une belle amitié unit toute l’équipe. Monsieur Obeegadoo, connu sous le nom de Gadoo, est le bras droit de Rama. Ancien proche collaborateur de Sir Gaëtan Duval, il est resté à ses côtés. Mala, qui travaille avec lui depuis plus de 15 ans, s’assure toujours de lui apporter son thé à l’heure et de maintenir son bureau propre et ordonné. Quant à Pattison – surnom que lui a donné Taslima en raison de leur lien étroit –, elle est la secrétaire confidentielle de Rama, qui l’appelle « Pattie ». Tous, ainsi que les autres avocats du cabinet, partagent un lien fort, travaillant ensemble comme une seule et même famille.
Rama raconte souvent que sa carrière et sa vie n’auraient jamais été possibles sans la force de sa volonté et le soutien indéfectible de sa mère, sa femme et ses enfants. La perte de son père, la jeunesse courageuse de sa mère, ses études ardues en Angleterre, son arrivée à Maurice ont façonné un homme capable de dépasser toutes les difficultés.
Il se remémore chaque petit job, chaque moment de doute comme autant d’étapes qui l’ont préparé à ce qu’il est devenu. Chaque client, chaque cas est traité avec la même rigueur et la même attention, qu’il s’agisse d’un simple litige ou d’une affaire de grande importance. Senior Counsel, reconnaissance institutionnelle, avocat de cœur autant que de talent.
Mais c’est sa vie privée, auprès de Taslima et de leurs enfants, qui révèle le véritable homme : généreux, aimant, proche des siens et profondément humain. Un homme qui n’a pas oublié d’où il vient et qui, chaque jour, continue de défendre, de plaider, d’aimer et de se battre pour ceux qui comptent sur lui. Un homme qui, jadis, s’adossait aux tombes pour se réchauffer et qui, aujourd’hui, réchauffe ceux qui viennent frapper à sa porte.