Interview

Rajiv Servansingh, président de MindAfrica : «La fermeture de la SMEDA a été une erreur lourde de conséquences»

Rajiv Servansingh, président de MindAfrica : «La fermeture de la SMEDA a été une erreur lourde de conséquences»

L’année 2018 a été marquée par des avancées sociales favorables aux couches sociales vulnérables. Rajiv Servansingh, président de MindAfrica, se réjouit de cette politique ancrée dans le social.

Sur quel note s’est terminée 2018 ? 
Sur le plan politique, l’année a été marquée par une certaine volatilité caractérisée par un début de campagne pré-électorale. Sur le plan économique, elle a été sans surprise marquée par un taux de croissance qui demeure obstinément en-deçà de 4 %, sans parler des controverses qu’on pourrait qualifier de ridicules.

Par rapport à quoi ?
Par rapport au quantum et à la méthode utilisés pour déterminer ce taux de croissance. L’essentiel demeure le fait que seule la mise en place d’une politique économique volontariste et cohérente, couplée à une volonté affichée de promouvoir une meilleure gouvernance dans le public comme dans le privé, pourrait nous permettre de briser cet obstacle et d’envisager un avenir plus prospère. 

Dans cette optique, je constate qu’il y a eu deux « ruptures » durant l’année écoulée. Il y a d’abord eu une rupture avec la politique salariale ultralibérale qui consistait à faire porter le fardeau de la stagnation à la classe ouvrière. La mise en place du salaire minimum, couplée à la fiscalité négative, a définitivement contribué à améliorer sensiblement le pouvoir d’achat de cette partie de la population. 

L’année 2018 a été marquée par un revirement du coefficient Gini qui ne cessait de se détériorer à la suite des politiques appliquées depuis l’avènement de la grande crise financière de 2018. La deuxième rupture significative qui aura marqué l’année a été le fait qu’enfin nous avons mis en place la capacité de mise en chantier/exécution de grands projets d’infrastructures publiques dont on ne cessait de nous parler des années durant sans jamais pouvoir les concrétiser. 

Quels seront les grands projets destinés à relancer la croissance que le gouvernement estime devoir atteindre la barre des 4 % en 2019 ?
La barre des 4 % a acquis une valeur de référence en raison de notre incapacité à la dépasser d’une année à l’autre. Une croissance autour de 3,8 % et même jusqu’à 4 % assurera tout simplement le « statu quo ». Nous continuerons à nous débattre dans les méandres socio-économiques d’une économie à revenus moyens et face à une population qui aspire légitimement à une amélioration sensible de sa qualité de vie. 

J’en reviens donc aux deux conditions qui doivent être réunies pour qu’il y ait une transformation radicale de notre économie afin qu’elle soit porteuse de cette amélioration de la qualité de vie : une vision économique volontariste et cohérente ainsi qu’une volonté affichée d’assurer la bonne gouvernance de nos institutions publiques et de nos grandes entreprises du privé. Les contours de cette vision volontariste et cohérente devraient être axés sur l’amélioration de la productivité nationale (privé et publique) ; une meilleure distribution de la richesse nationale ; des stratégies sectorielles réalistes pour les secteurs en difficulté (industrie de la canne, secteur manufacturier/exportateur, production agricole en général) ; et la mise en place de mesures incitatives pour réussir la transition à la technologie numérique et à l’intelligence artificielle. Il faudrait aussi la création d’un cadre légal et fiscal pour attirer de nouvelles activités dans l’industrie manufacturière aussi bien que dans les services. 

2019 sera l’année de toutes les attentes, notamment de la part des syndicats, en raison de la perspective des élections législatives...
Au-delà de sa mandature, un gouvernement a la responsabilité de la gestion économique de la nation. Chaque parti au pouvoir gère l’approche des élections générales en fonction de ces deux impératifs. En fin de compte, l’électorat demeure le seul juge. Il ne faut pas non plus se voiler la face devant le fait que dans notre système électoral, les  élections générales offrent une opportunité unique aux « sans voix » de la République pour faire entendre leurs revendications – par opposition à ceux qui jouissent durant la durée d’un mandat de la possibilité de faire jouer leurs «ressources » et autres lobbies afin d’obtenir des avantages.

Les « seniors » s’attendent à une hausse substantielle de leur retraite, dans la mesure où on leur a promis de faire « labous dou » ? 
La question de la pension universelle fait débat. Il est régulièrement question de la capacité de l’État à payer ces charges, surtout à l’avenir. Disons-le d’emblée : il y a deux positions radicalement opposées en fonction d’où on se situe sur l’échiquier politique. On peut regrouper, d’une part, les ultralibéraux et les gens de droite pour qui la question relève d’une analyse technocratique et disons-le franchement réductible à une analyse actuarielle sur les contributions et les changes à venir.  D’autre part, il y a les gens de gauche pour qui la défense de l’État-providence reste un objectif politique majeur. 

Quelles seront les contraintes extérieures qui risquent de peser sur la situation économique de Maurice ? 
La volatilité est la marque prépondérante de l’époque que nous vivons. Bien malin est celui qui peut prévoir, surtout l’avenir. Une institution comme Goldman Sachs avait prévu en septembre 2018 que le baril de pétrole dépasserait la barre des $ 100 en décembre. Or, au 26 décembre 2018, le prix du baril languissait en-dessous de $ 50 sur le marché de Londres. Il y a les facteurs les plus évidents tels que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine ou le Brexit. Mais dans un monde connecté et averti, les impondérables sont légion. 

Dans certains milieux des petites et moyennes entreprises (PME), on fait ressortir que le gouvernement a échoué à faire de ce secteur un pilier de l’économie du pays… 
J’éviterais de me prononcer sur les détails, sauf pour vous dire que la fermeture de la SMEDA a été une grossière erreur et lourde de conséquences. La question essentielle et déterminante pour les PME demeure l’accès aux finances. Or, la problématique qui en découle est de savoir si nous n’avons pas un problème de fond lié à la structure de nos entreprises dans ce secteur qui souffrent d’un déficit de gouvernance.  Ce qui fait que les institutions financières ne sont pas disposées à les financer.

Est-ce qu’il est impératif à l’industrie mauricienne et à l’ensemble de ses activités économiques de passer à l’ère numérique, à la robotisation (dans l’industrie) ainsi qu’à l’économie bleue ? 
La restructuration, voire la transformation de l’économie mauricienne passe évidemment par l’adoption de méthodes modernes de gestion, y compris la numérisation et l’intelligence artificielle. Le gouvernement a eu le mérite de commencer une conversation nationale sur la question, mais il reste encore beaucoup à faire. Sur le papier, l’économie bleue représente bien sûr l’un des secteurs les plus prometteurs notamment en matière de nouvelles activités productives pour l’avenir. Je pense que la raison principale pour laquelle elle n’a pas démarré jusqu’ici est le fait que c’est un secteur qui requiert énormément de capitaux – les activités liées à l’économie océanique sont généralement très capital intensive avec des risques conséquents pour les investisseurs éventuels.