Interview

Rajiv Servansingh, Chairman de MindAfrica : «Impératif de renforcer, restructurer nos secteurs»

Rajiv Servansingh

Observateur économique, ayant une vaste connaissance de l’Asie et militant pour davantage d’échanges en Afrique, Rajiv Servansingh estime qu’une croissance ne peut être soutenue par la consommation dans le moyen terme. Il revient sur la nécessité d’une planification stratégique nationale.

2020 serait-elle l’année où la croissance atteindra la barre psychologique de 4% ? Ce chiffre représente-t-il un vrai ou un faux débat ?
L’objectif primaire de notre politique économique en 2020 sera de sortir de ce taux de croissance de moins de 4 % qui a caractérisé notre économie depuis une décennie. Ce taux a certes illustré une certaine résilience face aux grands défis que nous a fait subir l’environnement économique mondial, surtout depuis la grande crise financière de 2008. Cependant, il faut se rendre à l’évidence. Un taux de 3,6% ne nous permet pas de faire face aux exigences qui se présentent si nous voulons atteindre notre objectif de devenir un pays à haut revenu et assurer un niveau de vie de qualité. Il est vrai que si la seule croissance économique n’est jamais une garantie de mieux-être pour toute la population, elle n’en demeure pas moins une condition nécessaire pour un gouvernement qui se donne un tel objectif.

Maurice demeure sous l’influence des tendances mondiales : guerre commerciale, Brexit, Gilets Jaunes. Allons-nous vers une amélioration et un environnement plus favorable pour notre économie ?
La volatilité de l’environnement économique mondial est et demeurera pour longtemps un facteur avec lequel il faudra compter. Aujourd’hui, ce sont le Brexit ou les Gilets Jaunes qui affectent nos principaux marchés de même que la guerre commerciale entre les États Unis et la Chine. Demain, cela pourrait être une situation catastrophique dans le Moyen Orient. Il nous faut donc garder en tête ces facteurs dans la formulation de notre nouvelle stratégie économique en assurant par exemple une diversification de nos marchés aussi bien qu’une diplomatie économique active, intelligente et professionnelle.

L’industrie cannière, l’exportation et le tourisme sont autant de secteurs en difficulté. Assisterons-nous à une amélioration dans l’ensemble ?
Notre résilience jusqu’ici a été la résultante d’une part des actions prises par le passé et qui avaient fait de Maurice un pays de référence dans notre partie du monde et, d’autre part la mondialisation qui a impacté notre économie depuis la fin du siècle dernier. 

Nous avons alors malheureusement abandonné les points forts du modèle qui avait permis le lancement de nombreux piliers de notre économie tels que la zone franche industrielle et le secteur financier, ceci au nom d’une idéologie économique libérale dont nous nous serions bien passée. C’est dans cette conjoncture que le ministère du Plan et du développement économique fut aboli tant le terme « economic planning » était tabou pour les thuriféraires de cette idéologie. 

Tous les secteurs mentionnés font face aujourd’hui à des difficultés plus ou moins structurelles parce qu’ils n’ont pas su prendre les mesures nécessaires en prévision des grands changements qui s’annonçaient dans l’environnement économique mondial - ce qui est expliqué en partie par un manque de stratégie nationale cohérente car il incombait aussi aux opérateurs économiques de prendre un certain nombre de mesures qui s’imposaient pour la survie de leurs entreprises respectives. 

L’industrie cannière, le secteur touristique et l’industrie manufacturière sont des « piliers » de l’économie nationale et représentent une somme d’expériences et de connaissances qui demeurent des atouts importants pour l’avenir de notre pays. Encore faut-il qu’un cadre institutionnel approprié soit mis en place pour tirer bénéfices de cet atout afin de repositionner ces divers piliers dans la nouvelle « supply chain » dictée par le nouvel ordre économique mondial.

Qu’est-ce qui empêche l’émergence d’un nouveau pôle de croissance ? Manque d’imagination des gouvernements successifs ? Conjonctures défavorables ? 
Ce qui a favorisé de telles « émergences » dans le passé a été une philosophie politique qui prônait un rôle actif et effectif de l’État en collaboration avec le secteur privé dans la définition d’un plan d’ensemble pour le développement socio-économique de notre pays. Cette philosophie a été abandonnée par ceux qui ne juraient que par les forces du marché qui étaient censées assurer la meilleure allocation de ressources aux différentes activités économiques. Il y a tout lieu de croire que le gouvernement actuel entend mettre fin à cela.

Les mesures prises en faveur des travailleurs et autres couches défavorisées de la société démontrent une volonté d’intervention de l’État pour plus de justice sociale dans le pays. Cette philosophie politique devrait logiquement aboutir à des mesures favorisant les secteurs productifs – en commençant par ceux en difficulté.

Les mesures prises en faveur des travailleurs et autres couches défavorisées démontrent une volonté de l’État pour plus de justice sociale dans le pays»

2019 a été une riche année pour les salariés, retraités. Est-ce qu’une petite économie comme Maurice peut miser sur la consommation pour soutenir sa croissance ? 
La redistribution de la richesse et l’amélioration du pouvoir d’achat des couches les plus défavorisées de la population ont répondu à deux impératifs économiques pressants - assurer plus de justice sociale et contribuer à une relance de la consommation. Cette mesure est de nature cyclique et répond à une nécessité à court terme mais n’exclut pas le besoin de mesures structurelles fortes et de réformes sectorielles pour assurer un taux de croissance de 4 % et plus. 

La croissance a été soutenue par plus de 60% par la consommation. Cela ne pourra être soutenu à moyen et long terme. Il nous faut impérativement (…) renforcer et restructurer nos secteurs productifs. 

Venons-en à la stratégie internationale. Peut-on tout miser sur l’Afrique ? Et pourquoi pas l’Inde et la Chine, avec qui nous avons des accords modernes ?
Votre question semble suggérer qu’il y a un choix à faire entre l’Afrique et le reste du monde. Or l’intelligence nous dicte que nous pouvons mener de front une politique visant à renforcer voire restructurer nos relations avec nos partenaires économiques traditionnels tout en développant de nouveaux créneaux par une diversification de notre espace économique. Dans ce contexte j’entrevois l’intégration économique régionale de notre pays par une stratégie en trois volets étalée dans le temps. D’abord la régionalisation visant les îles des Mascareignes et les pays de l’Afrique de l’Est et australe. Dans un deuxième temps, tenter une percée vers l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb au Nord. Finalement, envisager une extension sur les pays faisant partie de « l’Indian Ocean Rim ». Cette extension tient compte de nos ressources limitées et  la nécessité de se focaliser sur un objectif réalisable à court et moyen terme.

À votre avis, est-ce que Maurice pourra tirer bénéfice de son positionnement dans la région et utiliser ses atouts tels que centre financier bien établi, bilinguisme ?
Maurice est en position stratégique dans l’Océan indien de par notre position géographique et nos excellentes relations avec nos partenaires historiques (européens) ainsi qu’avec les grands pays émergents que sont la Chine et l’Inde et qui ont tous un intérêt à préserver dans cette partie du monde. Ayant toujours revendiqué notre pleine appartenance à l’Afrique sur les plans politique et économique, nous sommes aujourd’hui bien placés pour être un pont entre ces pays et le continent. Nous avons là des atouts considérables et il incombe à nos dirigeants politiques aussi bien qu’aux opérateurs économiques de prendre les mesures appropriées afin d’en faire bénéficier notre économie nationale aussi bien que celles de nos partenaires africains dans le cadre de notre stratégie de diversification et de régionalisation.

Le Brexit sera une réalité à la fin de ce mois-ci. Au final, est-ce une bonne nouvelle pour Maurice ?
Le Brexit à la fin de ce mois est une certitude - mais paradoxalement personne ne peut prédire les conséquences immédiates pour le Royaume Uni et ses partenaires économiques. Les retombées seront extrêmement complexes. Il faut se tenir prêt à saisir les opportunités qui en découleront pour notre pays surtout en termes d’accès au marché du Royaume Uni dans le cadre du Brexit.

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