Rajesh Bhagwan : «Le développement durable n’est pas une option»
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Dans le cadre de la Journée mondiale de l’Environnement, ce vendredi, le ministre Rajesh Bhagwan dresse un état des lieux sans détour : érosion côtière, stress hydrique, pollution plastique et dépendance aux énergies fossiles. Il détaille les mesures engagées pour renforcer la résilience de Maurice face au changement climatique.
Le thème de la Journée mondiale de l’Environnement cette année est « Inspiré par la nature. Pour le climat. Pour notre avenir ». Que vous inspire ce thème et quel message souhaitez-vous adresser aux Mauriciens ?
Tous les ans, les Nations unies invitent toute l’humanité à réfléchir et à prendre ses responsabilités en faveur de l’environnement en cette journée. Ce thème résonne particulièrement pour nous, Maurice, petit État insulaire en développement en première ligne. Mon message aux Mauriciens, et surtout aux jeunes de 16 à 24 ans : réduisons notre empreinte carbone en favorisant le covoiturage, ne gaspillons pas l’électricité, privilégions l’énergie solaire. Protégeons nos écosystèmes en contribuant au reboisement et en réduisant l’utilisation du plastique. Soutenons une économie circulaire en réparant, réutilisant et recyclant. Et gardons nos plages et autres lieux publics propres. Chacune de nos actions aujourd’hui trace la qualité de vie des générations futures.
Maurice est particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique. Quels sont les principaux défis environnementaux auxquels le pays est confronté ?
Selon le Country Climate and Development Report de la Banque mondiale, publié en février de cette année, l’île Maurice est l’un des exemples de développement les plus réussis en Afrique. Mais, en tant que petit État insulaire en développement, elle est particulièrement exposée aux effets du changement climatique.
Notre contribution déterminée au niveau national (NDC 3.0) rappelle cette vulnérabilité : élévation du niveau de la mer, érosion côtière, perte de la biodiversité, intensification des cyclones tropicaux menaçant directement le secteur touristique et nos infrastructures, hausse des températures pouvant atteindre 2,5 °C d’ici 2100, et baisse de 13 % des précipitations d’ici 2050, avec une augmentation des journées de chaleur extrême, des sécheresses et des inondations.
La dégradation marine et côtière - blanchissement des coraux, surpêche et dégradation des mangroves - menace à la fois la biodiversité locale et notre économie bleue. Malgré les progrès accomplis, la gestion des déchets et la pollution plastique restent des défis majeurs, tout comme notre dépendance aux énergies fossiles importées pour la production d’électricité.
La préservation de la nature n’est pas un frein au développement, mais une condition de sa durabilité.»
Les petits États insulaires comme Maurice font face à l’érosion côtière, à la montée du niveau de la mer et à des phénomènes météorologiques extrêmes. Quelles mesures concrètes votre ministère met-il en œuvre à court, moyen et long terme pour renforcer la résilience du pays ?
Les actions s’articulent sur plusieurs fronts simultanément. Sur le plan des politiques et des stratégies, notre NDC 3.0 propose un objectif de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre de l’ensemble de l’économie d’ici 2035, par rapport aux scénarios de statu quo. Pour traduire ces engagements en projets concrets, la Banque mondiale nous apporte une assistance technique pour l’élaboration d’un plan d’investissement et de mise en œuvre, qui identifiera des projets bancables couvrant les secteurs de l’atténuation et de l’adaptation. L’investissement total estimé pour les seules mesures liées à l’eau s’élève à environ Rs 50 milliards.
Une étude sur les risques côtiers à Maurice et à Rodrigues a été réalisée en 2025 grâce à une subvention d’un million d’euros de l’Agence française de développement et à l’assistance technique du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Des cartes montrant les régions côtières qui seront affectées par la submersion et l’érosion, pour le présent, pour 2050 et pour 2100, ont été préparées. Cette étude servira à renforcer, à court, moyen et long terme, la résilience du pays face à l’érosion côtière et à la montée du niveau de la mer.
Le centre climatique de Copenhague du PNUE nous accompagne également sur deux projets pilotes à Port-Louis : l’un portant sur les solutions fondées sur la nature pour lutter contre les crues soudaines et le stress thermique urbain, l’autre sur la gestion des pertes et dommages liés aux aléas climatiques - cyclones, inondations, vagues de chaleur et élévation du niveau de la mer - dans la ville de Port-Louis et le district de Grand-Port.
Enfin, nous travaillons, avec l’assistance technique du centre climatique de Copenhague du PNUE et de la Banque mondiale, à l’élaboration d’une proposition de projet destinée au Fonds pour répondre aux pertes et dommages liés aux aléas climatiques, sollicitant un financement de 20 millions de dollars. Ce cadre national vise à créer une architecture de gouvernance, un registre national des pertes et dommages, et à renforcer les capacités institutionnelles et communautaires.
À Maurice, certains estiment que le développement économique se fait parfois au détriment de l’environnement, notamment avec l’abattage d’arbres, les projets immobiliers ou encore certains morcellements. Comment concilier développement et préservation de la nature ?
C’est la question centrale de notre époque, et la réponse est le développement durable. Le mécanisme d’évaluation d’impact environnemental existe précisément pour cette situation. Il constitue le filtre par lequel tout projet de développement significatif doit passer avant d’être autorisé. Les évaluations environnementales stratégiques permettent quant à elles d’intégrer les considérations environnementales dès la conception des politiques sectorielles, et non après coup.
L’abattage d’arbres, les projets immobiliers sur des zones sensibles, certains morcellements soulèvent des questions légitimes. Notre réponse doit être à la hauteur, en renforçant le cadre réglementaire et son application, et en sensibilisant les acteurs économiques au fait que la préservation de la nature n’est pas un frein au développement, mais une condition de sa durabilité. Le développement durable n’est pas une option : il est impératif pour assurer la vie sur terre.
Chacune de nos actions aujourd’hui trace la qualité de vie des générations futures.»
Les mini-forêts se développent à Maurice. Envisagez-vous d’étendre ce type d’initiative ?
Pas seulement les mini-forêts. Les forêts et les mangroves sont des puits de carbone essentiels, et leur rôle est explicitement reconnu dans notre NDC 3.0 à travers les stratégies d’afforestation et de conservation de la biodiversité. D’ailleurs, cette année, le ministère de l’Environnement, en collaboration avec le ministère des Terres et celui de l’Agro-industrie, a procédé, dans le cadre de la Journée mondiale de l’Environnement, au lancement d’un sentier côtier reliant Le Bouchon à Virginia. Nous avons l’intention de prolonger ce parcours de La Cambuse jusqu’à Gris-Gris.
Les épisodes de stress hydrique sont devenus récurrents. Le dessalement de l’eau de mer est souvent présenté comme une solution. Quelle place cette technologie pourrait-elle occuper dans la stratégie nationale de gestion de l’eau ?
Maurice est extrêmement vulnérable aux catastrophes naturelles - crues soudaines, sécheresses, cyclones et régimes de précipitations imprévisibles. Ces phénomènes, conjugués à l’augmentation de la demande en eau, ont engendré un stress hydrique sur l’île. Au cours des cinq dernières années, Maurice a connu trois périodes de sécheresse prolongées : en 2020/2021, en 2022/2023 et en 2024/2025. Il est donc clair que la fréquence de ces épisodes a augmenté en raison du changement climatique.
Les projections climatiques pour Maurice prévoient une nouvelle diminution des précipitations de 13 % d’ici 2050. Face à cette réalité, il importe d’abord de protéger l’intégrité de nos nappes phréatiques contre toute contamination. Le dessalement fait partie des solutions à court et moyen terme : la création d’une usine de dessalement dans le Nord est d’ailleurs inscrite parmi les projets prioritaires de la politique de l’eau.
Maurice était représenté au plus haut niveau lors de la COP30, qui s’est tenue du 10 au 22 novembre 2025 à Belém, au Brésil. La délégation, conduite par le ministre des Affaires étrangères, comprenait le chef commissaire de Rodrigues, la secrétaire permanente du ministère de l’Environnement, la directrice du Département du changement climatique, un ministre conseiller du ministère des Affaires étrangères et un chargé de recherche de la Division des pêches.
Les délégués ont participé activement aux sessions préparatoires de l’alliance des petits États insulaires, du Groupe africain de négociateurs et du G77+ Chine. Maurice a organisé un événement conjoint avec le Secrétariat du Commonwealth et le Sri Lanka sur le financement climatique, et a conduit des réunions bilatérales avec les agences de financement concernées. Quatre vidéos illustrant l’engagement du pays - avec des témoignages de pêcheurs, d’agriculteurs et de représentants du secteur hôtelier - ont été produites et diffusées lors de la conférence.
« La COP n’est pas une fin en soi, c’est un levier. Le résultat concret que nous en attendons, c’est l’accès à des financements climatiques pour accélérer la mise en œuvre de notre NDC et renforcer notre résilience », dit le ministre Rajesh Bhagwan. Pour lui, le plus important, c’est que Maurice ne doit pas attendre l’issue des grandes conférences internationales pour passer à l’action. « Nous savons ce que nous devons faire, et nous devons le faire vite », dit-il.
En juillet et août 2025, un programme de renforcement des capacités de onze jours a été mené, élaboré conjointement avec le conseiller national du Commonwealth en matière de financement climatique et le département du changement climatique du ministère de l’Environnement, dans le cadre du projet Facilité 2050 financé par l’Agence française de développement. Ce programme a couvert les fondamentaux du changement climatique, la modélisation climatique, la gouvernance climatique et le financement climatique. Cinquante fonctionnaires y ont participé.
D’autre part, la plateforme MauNDC Registry permet de suivre en ligne les impacts des politiques et mesures climatiques. Son opérationnalisation a été renforcée d’avril 2024 à décembre 2025. Ces outils sont essentiels pour une gouvernance climatique fondée sur des données probantes, et non sur des intuitions.
L’avenir de Maurice face au changement climatique se construira sur trois piliers indissociables selon le ministère de l’Environnement : des politiques ambitieuses et mesurables, des financements adaptés, et une population informée et mobilisée. Nous travaillons sur ces trois fronts simultanément.