Publicité

Rachelle Antoine ou l’art de «make it pop» !

Par Sara Lutchman
Publié le: 19 avril 2026 à 12:00

Entre aquarelle traditionnelle et animation numérique, l’artiste mauricienne Rachelle Antoine fait vibrer les couleurs. Portrait d’une créatrice autodidacte qui transforme son univers « girlypop » en un manifeste artistique et politique.

Dans un coin lumineux, des feuilles d’aquarelle sèchent doucement à côté d’un écran où des personnages prennent vie image par image. Au mur, des esquisses de sirènes, de vieux bus traditionnels mauriciens aux teintes romantiques et de paysages océaniques baignés de lune. Au centre de cet univers chatoyant : Rachelle Antoine, 24 ans, des cheveux roses éclatants qui encadrent un sourire discret mais un regard pétillant d’une curiosité jamais éteinte.

« Je suis une artiste mauricienne autodidacte, passionnée et polyvalente. Je dessine depuis que je sais tenir un crayon. Comme on dit, je suis tombée dedans quand j’étais petite. J’ai toujours eu cette curiosité, cette envie de créer, cette étincelle », confie-t-elle, l’émerveillement de l’enfance intact dans sa voix.

Aujourd’hui diplômée avec First Class Honours en Visual Media Art à l’Université de Maurice, elle a exposé son univers lors du Graduate Showcase 2025 du MGI, qu’elle a également aidé à organiser. Son court-métrage « La Fille de la Lune » a été sélectionné pour l’édition 2026 du Samudra Art Prize sur le thème « WATER ! ». L’œuvre sera présentée du 5 juin au 5 juillet 2026 au Caudan Arts Centre, accompagnée des peintures originales réalisées à la main. 

Un parcours qui semble fluide de l’extérieur, mais qui est tissé de persévérance, de défis techniques et d’une volonté farouche de rester authentique dans un monde où l’art se consomme parfois en quelques secondes. « Mon style est très coloré, presque magique, inspiré des années 2000, de l’animation et de la musique qui ont marqué mon enfance. J’aime dire que mon art doit ‘make it pop’. J’aime jouer avec les formes, les couleurs et les textures. »

Tout commence très tôt, à quatre ans. Rachelle colorie sans dépasser les lignes, déjà captivée par les formes et les couleurs. Son parcours scolaire passe notamment par le collège BPS de Beau Bassin. « Depuis l’enfance, j’ai toujours été une artiste autodidacte passionnée, avec la chance d’avoir de très bons professeurs d’art au collège qui m’ont encouragée et inspirée. » 

Au collège, elle développe surtout la peinture traditionnelle : aquarelle, gouache, puis un projet de fin d’année à l’huile, un médium qu’elle décrit comme complexe en raison des produits chimiques, mais qu’elle aborde avec détermination. 

En parallèle de ses études, elle réalisait des projets personnels, simplement par envie de créer. « La créativité fait partie de moi, elle est en moi. Ce n’est pas juste du talent, c’est quelque chose que l’on pratique avec le cœur. C’est une passion, une curiosité constante. »

Ses idoles de l’époque incluent le chanteur canadien Shawn Mendes et BTS. À 16 ans, elle réalise des portraits au charbon de Shawn Mendes parce que ses paroles lui permettaient de s’évader du monde réel. « Il m’inspire toujours aujourd’hui, et je garde en moi cette volonté de ne jamais abandonner, comme le dit sa chanson ‘In My Blood’ », explique-t-elle.
Elle publie ses fan arts sur Instagram. Les premières commandes arrivent rapidement, dont une venue de France.

« C’était incroyable de voir que des gens, même à l’étranger, aimaient ce que je faisais. » Ce premier écho venu d’ailleurs confirme ce qu’elle pressentait déjà : son univers peut voyager. Mais pour le faire grandir, elle a besoin de nouveaux outils, de nouveaux langages. C’est cette conviction qui la conduit, quelques années plus tard, vers l’Université de Maurice. Rachelle choisit le Bachelor en Visual Media Art. 

Elle se sent déjà à l’aise avec l’art traditionnel – « J’aime toucher le papier, sentir la peinture, avoir ce contact direct avec la matière » –, mais quelque chose lui manque. Elle veut comprendre comment une image peut bouger, comment une histoire peut se déployer dans le temps. « Mon objectif est de vivre de mon art, pas seulement à côté. Je veux respirer, manger et dormir art. J’ai cette faim de créer. » C’est cette faim-là qui la pousse vers le digital, la vidéographie, la modélisation 3D, l’animation. Non pas pour abandonner la matière, mais pour lui donner une nouvelle vie.

Son premier projet d’animation marque une étape importante : « That Time of the Month », un hand-painted cut-out stop motion qui aborde avec humour les menstruations, un sujet encore considéré comme tabou à Maurice. Un choix audacieux qui révèle déjà sa volonté d’utiliser l’art pour exprimer ce qui est difficile à dire avec des mots.

L’université lui ouvre aussi d’autres portes. Grâce à une opportunité offerte par Armand Desponts, elle se retrouve à travailler sur l’univers du « Petit Nicolas » dans le cadre d’une formation en animation 2D avec le Studio Gaoshan, encadrée par Julien Maret. Puis c’est le festival Île Courts qui l’accueille, où David Constantin et Erika Etangsale lui transmettent les fondamentaux du film documentaire à travers l’association Porteurs d’Images. Deux expériences très différentes, mais qui partagent la même leçon : créer, c’est aussi apprendre à regarder les autres créer. « J’ai beaucoup partagé avec les cinq autres étudiantes. Ces expériences m’ont enrichie », confie-t-elle.

« La fille de la Lune »

Pour son projet final de fin d’études, le court-métrage « La Fille de la Lune » qui occupe aujourd’hui une place centrale dans son univers, elle rassemble tout ce qui la définit : la mer, la lune, les sirènes, l’esthétique des films de Hayao Miyazaki, l’univers de BTS, la beauté brute de l’île Maurice et la musique locale. « La Fille de la Lune » raconte l’histoire de Yue, divinité lunaire dont le nom signifie « lune » en chinois. Lors d’un événement cosmique rare, elle devient mortelle pour une journée. Elle rencontre Kai, découvre la beauté de Maurice, partage un lien profond, avant de devoir retourner sur la lune, laissant derrière elle un souvenir précieux.

« L’animation est inspirée de la chanson ‘Nou Ti Zil’ d’Annega et met en valeur la beauté de notre île ainsi que la magie de l’amour », précise Rachelle. La chanson, interprétée par Annega avec Emanuel Desroches et Jason Heerah, célèbre la nature luxuriante, la mer et l’âme mauricienne. Rachelle a obtenu l’accord de l’artiste pour interpréter visuellement cette musique. Elle s’est également inspirée d’autres artistes mauriciens comme Kaya, dont elle aime la musique de paix et d’unité depuis l’enfance.

Techniquement, le film repose sur un travail minutieux : « Dans ‘La Fille de la Lune’, je ne mélange pas la 2D et la 3D, mais le dessin traditionnel et le digital. Pour donner vie à Yue, j’ai peint chaque image à l’aquarelle, puis je les ai scannées et animées dans certaines scènes, mélangeant art traditionnel et art digital pour montrer le mouvement et l’émotion. »

Les couleurs jouent un rôle central. « Les couleurs racontent l’ambiance et les émotions de l’histoire. J’adore les couleurs, elles sont tellement délicieuses ! » Elles reflètent les sensations vécues au bord de l’océan : le mouvement de l’eau, son équilibre, son essence. « Au lieu de rester derrière un écran, il est important de vivre le monde et de se reconnecter à la nature, surtout à l’ère de l’IA. »

Si Yue pouvait écouter de la K-pop, Rachelle lui proposerait « Twenty Three » d’IU : « Cette chanson parle d’accepter qui l’on est et de trouver sa place dans le monde, comme Yue. »

L’œuvre continue son parcours international. Sélectionnée au Samudra Art Prize 2026, elle sera exposée avec les peintures originales au Caudan Arts Centre. Un beau pont entre l’animation éphémère et l’art tangible. Et, sans que Rachelle l’ait tout à fait prémédité, entre Yue et elle-même. Car c’est en cherchant la teinte juste pour son personnage qu’elle a trouvé la sienne.

Son manifeste en rose 

Les cheveux roses ne sont pas un simple choix esthétique. Ils sont devenus une partie intégrante de son identité visuelle. Après avoir travaillé pendant un an sur « La Fille de la Lune », Rachelle cherchait une teinte spécifique pour son personnage Yue. « J’ai fait beaucoup de recherches, et au fond, c’était une couleur que je voulais depuis longtemps. Après une période difficile liée à ma santé, j’ai décidé de me teindre les cheveux en rose pour mon ‘graduation’. C’était comme une renaissance, le début d’un nouveau chapitre, un véritable processus de guérison. C’est aussi une façon de reconnecter avec mon enfant intérieur », raconte-t-elle.

Aujourd’hui, cette teinte dialogue avec l’ensemble de ses œuvres : animations, peintures murales, direction artistique personnelle. « Cette couleur fait partie de ma direction artistique. Elle reflète mon univers très coloré. »

C’est dans cette cohérence entre l’intime et le visible que se loge aussi sa dimension féministe. Elle assume pleinement son côté « girlypop », non pas comme une coquetterie, mais comme une posture. « Être ‘girlypop’ n’annule pas l’ambition. Au contraire. En tant que femme, m’exprimer pleinement et joyeusement dans un monde qui attend de nous que nous soyons discrètes est un acte politique face au patriarcat. » Greta Gerwig et le film « Barbie » occupent une place spéciale dans son cœur, notamment pour son monologue iconique sur l’ironie d’être une femme.

Ces références – « Barbie », la K-pop, les couleurs éclatantes – dessinent une cartographie culturelle précise, celle d’une génération qui a grandi avec des images venues de partout et qui les a digérées, transformées, réappropriées. Vincent van Gogh reste son peintre préféré. « J’adore particulièrement ‘La Nuit étoilée’, que j’ai recréée plusieurs fois, que ce soit sur un petit Polaroid ou en version 3D. Malgré sa santé mentale instable, il a été extrêmement créatif. » 

Hayao Miyazaki et les films Ghibli la touchent profondément. « Ils montrent la beauté du monde, souvent invisible au premier regard. Il est incroyablement tragique qu’il y ait de moins en moins de films d’animation dessinés à la main. » Elle admire également le cinéma de Wong Kar-wai pour son exploration de la solitude et de la mélancolie à travers la couleur, les angles de caméra et le montage. 

Et BTS, toujours : « Leur univers visuel, leurs clips, leurs messages et leur direction artistique m’inspirent énormément. Ils me donnent ce sentiment de ne pas être seule dans ma ‘folie créative’. »

Un trait d’union artistique 

Tout cet univers intérieur, elle refuse de le garder pour elle, ou de le cantonner aux écrans et aux galeries. L’art, chez Rachelle, déborde partout : sur les murs de l’île, sur des coques de téléphone, sur du verre, sur des T-shirts et des chaussures peints à la main, sur les visages lors de « face paintings ». Cette dispersion n’est pas de l’éparpillement, c’est une philosophie. Rendre l’art vivant, le faire exister là où les gens vivent, là où ils ne l’attendent pas forcément.

C’est cette même philosophie qui l’a conduite vers un projet qui lui tient particulièrement à cœur : des wall paintings dans un shelter pour enfants, intitulé La Vie en Rose. « Pouvoir faire découvrir la valeur de l’art aux autres est l’un des plus beaux cadeaux. On est entouré d’art et sans l’art on n’est rien. What is ‘earth without ART, it’s just eh.’ » 

Dans ces murales, l’œuvre est pensée pour être interactive. « Je fais toujours en sorte que mes créations invitent les gens à interagir avec elles, à prendre des photos, à s’y intégrer. Cela rend l’œuvre vivante. Mon style reste volontairement simple, avec des couleurs vives et des formes claires, pour être visible de loin et ludique pour les enfants. »

De l’enfant dans le shelter qui tend la main vers une fresque colorée au follower qui tombe sur une animation à minuit depuis l’autre bout du monde, le geste est le même : créer une connexion. Son compte Instagram @rachellegallery sert à la fois de galerie personnelle et de vitrine internationale. Certaines animations ont atteint des millions de vues sur TikTok et plus de 100 000 sur Instagram. « Grâce à ma présence en ligne, j’ai pu rencontrer des personnes à travers le monde, que ce soit des artistes incroyables de différents âges sur l’île ou des amis proches venant d’Italie, de Dubaï et de Roumanie. Ces rencontres inattendues ont été très enrichissantes. »

Pourtant, elle relativise l’importance des chiffres. « Ce qui compte le plus, ce n’est pas le nombre de vues, mais la connexion que je crée avec les gens. Pour moi, construire une communauté est plus important que d’avoir beaucoup de followers. Tant que les gens ressentent des émotions fortes ou une anticipation en regardant mon travail, ça me suffit. »
Elle accorde une grande importance au détail « frame by frame », inspirée par Miyazaki qui passait plus d’un an sur une scène de quelques secondes. Elle collabore souvent avec d’autres créatifs. « Je propose des concepts et des idées, et je suis souvent responsable de la direction créative et artistique sur des collaborations. »

À 24 ans, Rachelle Antoine continue d’explorer, de collaborer et de repousser ses limites tout en restant fidèle à cette étincelle enfantine. Et si on lui demandait ce qu’elle offrirait à cette petite fille de quatre ans qui coloriait sagement sans dépasser les lignes, elle n’hésiterait pas une seconde : Ponyo de Miyazaki. « Parce qu’il raconte aux enfants : ‘it’s good to be alive.’ Les films du studio Ghibli ne parlent pas de héros parfaits. Ils parlent de silence, de nature, de solitude douce, et d’apprendre à vivre sans tout comprendre. Il crée des histoires pour ceux qui ressentent trop, ceux qui observent, ceux qui se sentent parfois en décalage avec le monde. »

Dans un monde saturé de contenus produits à la chaîne, sa démarche – celle de peindre à la main chaque photogramme d'une animation – est un acte de résistance. Ses cheveux roses ne sont pas un filtre Instagram, mais l’étendard d’une artiste qui a compris que pour ne pas se perdre dans le bruit du monde, il faut parfois oser devenir son propre personnage.

Comment la contacter

Ouverte aux nouvelles collaborations, elle peut être contactée à l’adresse [email protected]. Son univers et ses projets sont accessibles via le QR code menant à son Linktree.

Image
rachelle
La jeune artiste devant ses fresques murales. Elle s’est teint les cheveux en rose à l’occasion de sa cérémonie de remise de diplôme.
Quelle est votre réaction ?
0
0
0
Publicité
À LA UNE