Questions à…Aroushinee Goorapah Parmessur, diététicienne clinicienne : «On peut avoir le ventre plein et être malnutri»
Par
Fateema Capery
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Fateema Capery
Maurice souffre de faim cachée. Pas celle des assiettes vides mais celle, bien plus insidieuse, des assiettes pleines qui ne nourrissent plus vraiment. Tel est le constat de Aroushinee Goorapah Parmessur, diététicienne clinicienne à la Clinique Wellkin et secrétaire adjointe de la Dietitians Association of Mauritius.
Comment définir la « faim cachée » et en quoi est-elle différente du simple manque de nourriture ?
La faim cachée, telle que définie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), désigne des carences en micronutriments malgré un apport calorique suffisant. On consomme assez d’énergie, mais pas les vitamines et minéraux essentiels au bon fonctionnement de l’organisme.
Contrairement à la faim ordinaire, caractérisée par une insuffisance énergétique visible, la faim cachée est silencieuse. Elle passe souvent inaperçue jusqu’à ce que des complications de santé apparaissent. Il est donc tout à fait possible d’avoir le ventre plein et d’être quand même en état de malnutrition.
La faim cachée est silencieuse. Elle passe souvent inaperçue jusqu’à ce que des complications de santé apparaissent»
Beaucoup de familles mangent encore du riz, du pain ou des pâtes tous les jours. Pourquoi peut-on quand même parler de malnutrition ?
Ces aliments sont des glucides raffinés, ils fournissent de l’énergie, mais ils sont nutritionnellement incomplets. Ils sont pauvres en protéines de haute valeur biologique, en fer, en zinc, en vitamine B12 et en fibres. Un repas composé de riz blanc ou de farata, sans portion adéquate de légumineuses, de poisson, de légumes ou de produits laitiers, ne couvre pas les besoins essentiels de l’organisme.
Les repas traditionnels équilibrés (riz avec curry de poisson, lentilles et « bred ») sont progressivement remplacés par des versions simplifiées dominées par les féculents. C’est ce glissement qui explique qu’on peut observer simultanément surpoids et carences micronutritionnelles chez les mêmes individus.
Quels sont les premiers aliments que les Mauriciens tendent à supprimer quand le budget se resserre ? Quelles en sont les conséquences ?
Les produits animaux sont les premiers touchés – viande, poisson, volaille –, ainsi que les fruits et les légumes frais, parce qu’ils coûtent plus cher. Or ce sont précisément les principales sources de protéines de qualité, de fer biodisponible, de zinc, et de vitamines B12, A et C. Leur réduction augmente le risque d’anémie ferriprive, affaiblit l’immunité et compromet la croissance chez les enfants.
Dans de nombreux foyers, les repas qui comprenaient du poisson grillé, un curry de poulet ou une variété de légumes sont remplacés par du riz ordinaire, du pain, des nouilles instantanées ou des snacks frits. Ces alternatives apportent des calories, mais pas les nutriments dont le corps a besoin.
La faim cachée à Maurice est une urgence de santé publique qui appelle des réponses coordonnées»
Une personne en surpoids peut-elle souffrir simultanément de malnutrition ? Comment expliquer ce paradoxe ?
Oui, et ce phénomène est aujourd’hui largement reconnu. L’OMS le désigne comme le « double fardeau de la malnutrition ». Traditionnellement, la malnutrition était associée à la maigreur et à la pénurie alimentaire. Aujourd’hui, on consomme un excès de calories tout en restant déficient en micronutriments essentiels. Les aliments ultra-transformés, riches en glucides raffinés, en sucres et en graisses, apportent beaucoup de calories mais sont pauvres en vitamines, minéraux et fibres.
Résultat : prise de poids et carences coexistent. Le Mauritius NCD Survey 2022 le confirme : plus de 60 % des adultes mauriciens présentent un excès de masse graisseuse. Maurice est en pleine transition nutritionnelle : les « bred toufe » et le ragoût de poisson cèdent la place aux burgers et aux produits industriels.
Quels micronutriments manquent le plus dans l’alimentation des Mauriciens aujourd’hui ?
La vitamine D est en tête et c’est une surprise pour beaucoup dans un pays tropical. Malgré l’ensoleillement, les modes de vie modernes (télétravail, activités en intérieur) réduisent l’exposition au soleil et donc la synthèse naturelle de vitamine D.
À cela s’ajoute une offre limitée en aliments fortifiés à Maurice. Le fer est également très déficitaire, surtout chez les femmes et les adolescentes : les régimes riches en céréales raffinées et pauvres en aliments traditionnels comme les lentilles, les légumes verts et les abats les exposent davantage à l’anémie.
La vitamine B12 est aussi sous pression avec le recul de la consommation de produits animaux. Et le calcium est menacé chez les jeunes, qui remplacent le lait par des boissons sucrées, fragilisant ainsi leur densité osseuse sur le long terme.
Les carences à moins de cinq ans peuvent ralentir la croissance et le développement cognitif, avec des conséquences qui durent toute une vie.»
Quels sont les groupes les plus vulnérables face à cette faim cachée ?
Les enfants de moins de cinq ans d’abord, car les carences à cet âge peuvent entraîner des retards de croissance et un développement cognitif ralenti avec des conséquences durables tout au long de la vie. Les adolescents ensuite, dont les besoins nutritionnels augmentent en pleine poussée de croissance, au moment même où leurs habitudes alimentaires se dégradent au profit du fast-food et des boissons sucrées.
Les femmes enceintes et allaitantes ont des besoins accrus en fer, folate, calcium et vitamine D ; les carences à ce stade peuvent affecter la mère comme l’enfant. Enfin, les personnes âgées cumulent appétit réduit, mauvaise absorption des nutriments et isolement social, ce qui fragilise leur immunité et accélère la perte osseuse.
Un dernier mot sur ce que ce constat implique en termes de santé publique à Maurice ?
La faim cachée à Maurice suit un schéma clair : ceux qui ont les plus grands besoins nutritionnels ou la moins bonne qualité d’alimentation sont les plus touchés. Les enfants, les femmes et les ménages vulnérables sont au cœur de la problématique. Ce n’est pas qu’une question individuelle, c’est une urgence de santé publique qui appelle des réponses coordonnées : éducation nutritionnelle, politiques alimentaires adaptées, et soutien ciblé aux populations les plus exposées. Les données sont là. Il faut maintenant agir.