Quatre Mauriciens à Tokyo pour défendre les îles en danger
Par
Sara Lutchman
Par
Sara Lutchman
Face aux défis climatiques, une jeune délégation mauricienne a porté la voix des îles de l’océan Indien lors d’un sommet international à Tokyo. Leur message : renforcer les liens entre territoires insulaires et intégrer les savoirs locaux dans les politiques globales.
Ce qui les frappe en premier, ce ne sont pas les arguments. Ce sont les tissus. Dès les premières heures de l’Island Nations Global Synergy Meeting organisée par la Sasakawa Peace Foundation, à Tokyo, les 12 et 13 mars, les délégués des îles du Pacifique arrivent en tenues traditionnelles. Des motifs, des couleurs, des matières qui racontent des histoires vieilles de plusieurs siècles.
Dans une salle de conférence internationale, le geste détonne. Il n’a pourtant rien d’anecdotique : c’est une prise de position, presque un manifeste. Rappeler que derrière les données scientifiques et les projections climatiques, il y a des peuples, des mémoires, des façons d’être au monde.
Krishna, Florian, Niharika et Esha, les quatre membres de Sov Lanatir venus représenter les îles de l’océan Indien à Tokyo, comprennent immédiatement. C’est exactement ce pour quoi ils sont là.
La première Island Nations Global Synergy Meeting réunit pour la première fois des délégations insulaires venues de trois océans : Indien, Pacifique, Caraïbes. Des îles qui n’ont pas l’habitude de se parler directement, qui passent d’ordinaire par les grandes instances internationales sans jamais vraiment s’asseoir ensemble, entre elles.
Krishna Pentayah, 28 ans, ingénieur en énergies vertes et scientific diplomat, est le fondateur et président de l’ONG. Florian Hicham Khamlichi, 25 ans, pupil barrister, en est le conseiller juridique. Niharika Akaloo, 24 ans, médiatrice civile et commerciale, dirige le département éducation holistique. Esha Beeharry, 24 ans, professionnelle en audit et assurance, en est la vice-présidente. Quatre profils distincts, quatre disciplines différentes, exactement le reflet de ce qu’est Sov Lanatir.
L’aventure a failli mal commencer : un retard de vol, une escale imprévue à Paris avant d’atteindre Tokyo. Ils en ont fait une halte, une parenthèse. « Plutôt que de voir cet imprévu comme un obstacle, nous l’avons transformé en opportunité. »
Pour comprendre ce que ces quatre jeunes font dans cette salle, il faut revenir à Maurice. À Trou-d’Eau-Douce, d’abord, où Sov Lanatir a mené des opérations de restauration des mangroves. À Mare-Chicose ensuite, cette décharge qui arrive à saturation, visible, concrète, symptôme d’un système de gestion des déchets hérité de modèles importés inadaptés aux réalités insulaires. Et au large de Mahébourg, en 2020, quand le MV Wakashio s’est échoué et que l’ONG a mobilisé des volontaires pour le nettoyage, proposant notamment l’utilisation de bagasse pour absorber les hydrocarbures.
Sov Lanatir s’est structurée en départements : STEM, éducation holistique, art, sport, spiritualité, protection de la flore et de la faune. « Cette diversité nous permet d’aborder les défis de manière interdisciplinaire et inclusive », expliquent ses membres. L’approche repose sur des « nature-based solutions » et la valorisation des savoirs ancestraux, « créant des ponts entre connaissances traditionnelles et approches contemporaines ».
Elle plante des arbres ; un million d’ici 2030. Elle emmène des enfants apprendre directement dans la nature avec son programme « Lekol dan Lanatir ». Elle travaille à l’intersection de deux justices que le monde sépare trop souvent : la justice climatique et la justice culturelle.
C’est cette approche qu’ils ont d’abord défendue à Maurice, les 9 et 10 février 2026, lors du Western Indian Ocean and African Island Nations Dialogue, co-organisé avec la Sasakawa Peace Foundation et l’EPCO. Pendant deux jours, les représentants de Maurice, de Rodrigues, des Seychelles, de Madagascar, des Comores, des Maldives et du Cap-Vert ont échangé sur le changement climatique, la protection des océans, la gestion des déchets, le financement de l’adaptation climatique. Ils ont produit des recommandations concrètes.
Et ils ont pris conscience d’une chose : malgré des défis communs, les îles de l’océan Indien restent étonnamment peu connectées entre elles. « Ce dialogue a souligné l’urgence de renforcer les liens, de structurer davantage la coopération régionale et de créer des espaces durables d’échange entre les territoires insulaires. » C’est ce constat, autant que les recommandations elles-mêmes, que la Sasakawa Peace Foundation leur a demandé de porter à Tokyo.
À leur arrivée, les membres de Sov Lanatir ressentent quelque chose d’inattendu : de l’humilité. « Sur le plan humain, cette expérience a été marquée par un profond sentiment d’humilité, en nous retrouvant aux côtés de représentants venus de différentes régions du monde, chacun portant des réalités, des histoires et des enjeux propres à leurs territoires. » Et simultanément, une fierté. « Sur le plan professionnel, il s’agissait d’une responsabilité importante, mais également d’une grande fierté de pouvoir représenter les îles de l’océan Indien et d’Afrique. »
Leur rôle ne se limite pas à présenter le rapport issu du dialogue de Maurice. Il s’agit aussi de contribuer activement aux discussions, de favoriser les échanges interrégionaux, de mettre en lumière les réalités spécifiques des États insulaires dans une perspective de coopération et de renforcement de la résilience face aux défis globaux.
Et puis, il y a les mots. Les représentants des îles du Pacifique parlent de leurs territoires avec une force et une émotion qui saisissent. Pour certains d’entre eux, la montée du niveau de la mer n’est pas une projection abstraite. C’est une échéance. Leurs îles pourraient ne plus exister dans quelques décennies.
La délégation mauricienne est particulièrement sensible à la manière dont ils défendent les droits des peuples autochtones, valorisent leurs traditions et leurs histoires ancestrales, leur lien profond avec l’océan. « Leur capacité à conjuguer engagement politique, émotion humaine et enracinement culturel nous a inspirés. »
Quand vient leur tour, les quatre membres de Sov Lanatir posent plusieurs idées sur la table. La première : l’océan n’est pas une ressource. Pour les îles de l’océan Indien, il est un espace de vie, de mémoire et d’identité. « Nos ancêtres ont toujours vécu en symbiose avec lui, développant des savoirs et des pratiques pour pêcher, naviguer et protéger les écosystèmes marins. » Protéger l’océan, dans cette perspective, n’est pas seulement un impératif environnemental. C’est un acte de préservation culturelle. L’érosion côtière, la raréfaction des ressources marines, la montée des eaux touchent directement la vie quotidienne des communautés et menacent l’avenir de certaines îles.
La deuxième : les savoirs locaux et ancestraux ne sont pas un complément pittoresque à la science. Ils représentent une connaissance précieuse, développée sur des générations d’observation directe des écosystèmes, transmise oralement, affinée par l’expérience et la transmission intergénérationnelle. Les modèles construits ailleurs, sur d’autres réalités, ne capturent pas toujours ce que ces savoirs contiennent.
La troisième : le rôle des jeunes et l’accès aux financements climatiques. Les jeunes sont souvent en première ligne de l’action et du changement : ils apportent énergie, créativité et engagement. Mais sans accès aux financements d’adaptation, cette énergie ne peut pas se traduire en solutions durables. « L’objectif était de montrer que les solutions doivent être inclusives, ancrées dans les réalités locales, et soutenues par une coopération régionale renforcée pour avoir un impact durable. »
La quatrième touche à la gestion des déchets. Mare-Chicose sature. Les systèmes actuels, hérités de modèles importés, ne sont pas adaptés au contexte insulaire mauricien. « Cette question dépasse l’environnement : elle touche à notre identité, à la manière dont nous vivons et interagissons avec notre territoire, nos ressources et notre océan. »
Ils emploient un mot qui revient plusieurs fois : décoloniser. Décoloniser les pratiques, les modèles, les façons de faire. « Il est nécessaire de revenir à des modèles plus adaptés à notre culture et à nos savoirs ancestraux. Pour nous, intégrer ces savoirs et donner une place centrale aux jeunes, c’est aussi une manière de décoloniser nos pratiques. »
En dehors de la conférence, Tokyo les surprend. L’efficacité du métro, d’une ponctualité qui contraste avec tout ce qu’ils connaissent. La coexistence, partout visible, entre infrastructure ultramoderne et respect profond des traditions. Un pays qui a réussi à ne pas choisir entre modernité et mémoire. « Pour nous à Maurice, cela représente un exemple inspirant. » Ce qu’ils observent au Japon, c’est précisément ce qu’ils défendent pour leurs îles : la possibilité de construire l’avenir sans effacer le passé, de développer des solutions contemporaines sans renier les savoirs anciens.
Et puis il y a ce moment, le matin du 12 mars. Pendant que Maurice célèbre son indépendance à des milliers de kilomètres, ils sortent leur drapeau. Aux côtés de représentants d’autres régions insulaires, ils chantent l’hymne national. « Ce moment a été pour nous une manière symbolique de célébrer notre identité et notre attachement à Maurice. » Une phrase pudique, pour dire quelque chose qui ne se résume pas facilement.
Ils rentrent avec une conviction renforcée : malgré des défis communs et des enjeux similaires, les îles de l’océan Indien ne sont pas encore suffisamment connectées entre elles, et beaucoup de synergies restent à créer. « Nous voyons désormais la collaboration entre les îles comme un levier essentiel pour renforcer notre identité collective, notre résilience et notre capacité à agir efficacement sur la scène internationale. »
Les projets sont concrets : maintenir les contacts établis lors de la conférence, développer des collaborations entre les îles de l’océan Indien, du Pacifique et des Caraïbes pour partager expériences, savoirs locaux et solutions adaptées. « Nous avons également à cœur de ramener à Maurice des initiatives pratiques qui puissent impliquer activement les jeunes. »
Sur le plan personnel, quelque chose s’est aussi déplacé. « Cette expérience nous a permis de réaliser que nous étions capables de nous adapter à des contextes exigeants, de porter nos messages avec assurance et de représenter nos îles sur la scène mondiale. »
Et plus encore : « Cette expérience nous a confirmé qu’en unissant nos voix et nos savoirs, en valorisant les connaissances locales et ancestrales, nous pouvons accroître l’impact de nos îles sur la scène internationale et renforcer notre identité culturelle et environnementale. »
Pour des îles dont on parle souvent à leur place – dans les rapports du GIEC, dans les discours des grandes puissances lors des COP –, c’est peut-être là l’essentiel : apprendre à parler en leur propre nom.