Quand les aînés font les frais de la drogue...
Par
Reshad Toorab
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Reshad Toorab
Maurice compte environ 278 936 retraités. Ils ont bâti des maisons en tôle avant de les transformer en dur. Ils ont travaillé dans les champs de canne, dans les usines, comme aides ménagères et dockers. Ils ont élevé leurs enfants à la sueur de leur front. Et aujourd’hui, certains vivent barricadés dans leur chambre.
Un phénomène inquiétant prend de l’ampleur : des personnes âgées sont violentées, menacées et volées par des membres de leur famille. C’est souvent à cause de la drogue. Le drame est silencieux. De janvier 2025 à décembre 2025, les authorités ont enregistré 1021 cas de maltraitance envers les personnes âgées.
Dans une maison modeste du Sud, Marie-Claire (prénom modifié), 73 ans, tremble en racontant ce qu’elle vit.
« Kan li pa finn pran so doz, li krwar tou dimounn pe rod fer li ditor. Li kriye, li tap laport, li rod kas. Mo per li », relate-t-elle.
Son petit-fils, 20 ans, est dépendant de la drogue synthétique depuis quatre ans. Au début, elle ne voulait pas y croire. « Mo krwar ti zis sigaret. » Puis les objets et les aliments ont commencé à disparaître : lait, riz, ventilateur, téléphone…
Un soir, il a tenté d’arracher son sac à main. « Mo krwar mo pou mor dan mo lakaz mem. » Elle n’a jamais porté plainte.
Dans les postes de police de régions urbaines comme à Port-Louis ou à Rose Hill, les cas de maltraitance des aînés sont de plus en plus signalés.
Près de Curepipe, Rajen (nom modifié), 69 ans, vit avec son fils de 33 ans.
« Tou le mwa kan mo al pran mo pansion, li atann mwa. Si mo pa donn li larzan, li vinn agresif. »
Selon lui, son fils a déjà menacé d’incendier la maison. « Enn zour li finn lev lame lor mwa. Mo krwar mo finn perdi mo zanfan ar ladrog. »
Rajen cache désormais son argent chez un voisin de confiance.
À Port-Louis, Amina (prénom modifié), 72 ans, vit seule avec son petit-fils de 19 ans depuis le décès de sa fille. « Kan li pran sa kiksoz-la, so lizie sanze. Li krwar dimounn pe swiv li. Li kriye, li devire partou dan lakaz. Tou le zour bizin donn li Rs 300, sinon li koumanss zoure et vinn kouma dir enn tig. »
Elle dort dorénavant avec les clés de la maison sous son oreiller. « Mo per li sorti aswar pou al fer keksoz pli grav. Mo prefere kan li dan lakaz a soir li p sorti. Mo pa kapav met li deor. Li pena personn. »
« Dan boukou cas li ene kestion larzan pou aste ladrog. Kan granmer ouswa granper dir non, zafer pas bon, li vinn agresif.
Ena menas, ena pouse, parfwa mem zot agresse zot grand parent. La police agir lors complainte mais souvent beaucoup pas fer complainte. Nou aret suspect soit fer li paye l’amende si li first offender, sinon li gayn enn ti condamnation. Kouma li sorti li reboire du sang grand-parent », explique un policier.
Selon notre interlocuteur, la drogue synthétique, vendue à bas prix et accessible aux jeunes, provoque des crises paranoïaques, des accès de rage et une perte de contrôle.
Quand le jeune commence à consommer de la drogue, il vend ses effets personnels pour s’en procurer. Puis il s’attaque aux biens familiaux et exige la pension du grand-parent.
À la fin de notre entretien, Marie-Claire murmure : « Nou finn travay tou nou lavi. Nou pa merite sa ». Cette phrase résonne comme un cri collectif.
La drogue synthétique ne détruit pas seulement des vies. Elle fracture des familles. Elle rend la vieillesse invivable. Il y a des grands-parents qui tremblent, qui cachent leurs économies et qui pleurent en silence. Protéger les aînés est une responsabilité collective.
Au-delà des coups et des vitres brisées, il y a les cicatrices invisibles. Des psychologues rapportent : dépression sévère, insomnies chroniques, crises d’angoisse, sentiment de culpabilité.
Beaucoup d’aînés se reprochent la dépendance de leurs proches. « Mo krwar mo finn fail kouma paran », dit une grand-mère de 75 ans. La honte les réduit au silence.
« Ena bann gran dimounn ki krwar si zot apel lapolis, zot pou perdi zot zanfan pou toultan. Zot prefer sibir », témoigne un travailleur social.
La peur de détruire la famille, la dépendance affective, la crainte de représailles, l’espoir naïf que « li pou sanze » expliquent leur comportement.
La montée de la drogue synthétique ne se limite pas à un problème de santé publique. Elle devient un problème familial, social, générationnel.
Dans certaines localités, des ONG parlent d’une génération sacrifiée qui entraîne dans sa chute les plus vulnérables : les aînés. Il y a des campagnes de prévention existent, mais les ressources sont limitées face à l’ampleur du phénomène. La Sécurité sociale a mis en place une Elderly Protection Unit qui compte seulement cinq préposés.
Les autorités rappellent que la maltraitance envers une personne âgée est un délit. Les personnes touchées par ce problème peuvent porter plainte au poste de police le plus proche. Elles peuvent aussi réclamer une protection contre la violence domestique. Elles peuvent se tourner vers l’Elderly Protection Unit - Hotline : 172 and 199 (24/7).