Projet controversé à Bel-Ombre : le terrain qui devait accueillir un hôtel cinq-étoiles en liquidation
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Placé sous receivership, KPMM met en vente le terrain de Bel-Ombre, resté inoccupé depuis un projet hôtelier avorté. Cette cession intervient alors que son actionnaire fait face à un scandale financier.
Alors que son principal actionnaire, Kuros Construction, est empêtré dans un scandale financier impliquant Rs 670 millions et une enquête de la Financial Crimes Commission (FCC), la société KPMM (Mauritius) Ltd (In Receivership) a officiellement lancé la vente du terrain de Bel-Ombre, vestige d’un projet hôtelier jamais sorti de terre.
Le terrain en front de mer de 19,4 arpents (environ 66 447 m²) situé à Bel-Ombre, le long de la route côtière B9, est officiellement mis en vente par le receiver manager de KPMM (Mauritius) Ltd, société placée sous receivership. Cette cession intervient dans un contexte de lourdes pertes financières et de controverses passées liées à un projet hôtelier de Rs 1,6 milliard jamais réalisé.
Selon l’avis de vente diffusé jeudi dernier par Huns Biltoo, receiver & manager de KPMM (Mauritius) Ltd, la propriété est détenue à titre exclusif par cette société. Il s’agit d’un terrain en leasehold, c’est-à-dire à bail, en front de mer, situé sur le côté mer de la route B9, adjacent à la plage publique de Bel-Ombre. La superficie est de 19,4 arpents, soit 66 446,90 m². Pour rappel, en 2016, la compagnie avait obtenu une lettre de réservation pour un terrain de 15 arpents 86 perches à Bel-Ombre. La vente est proposée « as is where is» (en l’état).
Les documents du Registrar of Companies, datant du 19 mai, révèlent une situation financière très dégradée. Au 31 décembre 2024, dernier exercice clos, la société déclare : un chiffre d’affaires nul, des charges d’administration s’élevant à Rs 12 335 026, et des pertes reportées (« retained earnings négatives ») atteignant Rs 134 648 862 (Rs 134,6 millions).
Les dettes totales sont de Rs 147 715 851 (Rs 147,7 millions), dont Rs 116 095 746 Rs 116,1 millions) d’emprunts à long terme et Rs 31 620 105 (Rs 31,6 millions) de dettes fournisseurs et autres.
La société, incorporée le 4 mai 2015, a un capital social de Rs 100 000. Elle est détenue à 85 % par Kuros Construction Solutions Ltd et à 15% par Ramjit Sahadeo, également directeur et secrétaire.
Bien que novice dans le domaine de l’hôtellerie, la société avait obtenu des autorisations pour la construction d’un complexe hôtelier de luxe sur ce terrain en 2016. Les polémiques ont porté sur plusieurs points. En premier lieu, l’acquisition du terrain par un non-citoyen. La société était soumise à la Non-Citizen Property Restriction Act (certificat délivré le 4 avril 2017, valable jusqu’en avril 2077). Des critiques avaient émergé quant aux conditions d’acquisition par des actionnaires étrangers (via Kuros Construction Solutions Ltd) d’un terrain en front de mer, perçu comme un patrimoine national.
Ensuite, le permis de construire était assorti d’un délai de réalisation qui n’a jamais été respecté, sans que des pénalités claires ne soient appliquées. Jusqu’à la mise en receivership, aucun hôtel n’a été construit. Les seules « immobilisations corporelles » au bilan (Rs 8,5 millions) suggèrent des aménagements minimes (clôtures, voiries, études de sol éventuelles). Plusieurs ONG, dont Aret Kokin Nu Laplaz, avaient exprimé des craintes sur l’impact d’un grand hôtel sur la lagune et le cordon dunaire.
La vente du terrain de Bel-Ombre intervient alors qu’aucun permis de construire actif n’est mentionné dans les documents officiels. L’acquéreur éventuel devra donc déposer un nouveau projet auprès des autorités locales (District Council of Savanne) et respecter les contraintes du leasehold.
Une autre controverse portait sur la violation présumée de la National Development Strategy (NDS). Cette stratégie, que les autorités sont tenues de respecter en vertu de la Planning and Development Act 2004, stipule que « la côte sud, de Blue-Bay à Baie-du-Cap, est une Heritage Zone (...) il faut protéger la côte, limiter drastiquement les développements (...) et il est pertinent que les côtes qui existent soient préservées dans leur état naturel ». Le projet de Bel-Ombre étant nouveau (contrairement à d’autres projets antérieurs à la NDS), les critiques jugeaient son autorisation illégale.
En août 2017, AKNL a interpellé le ministre de l’Environnement de l’époque pour contester le projet. Carina Gounden, membre d’AKNL, déclarait : « Le gouvernement mauricien a pris des engagements pour les ‘wetlands’ et la protection de l’environnement, même au niveau international, et cet hôtel vient les mettre en péril ». L’association soulignait que « Maurice a déjà dépassé le seuil critique d’hôtels » et que le développement touristique devrait se faire vers l’intérieur des terres.
La rapidité des procédures administratives avait aussi été dénoncée. Selon un document déposé à l’Assemblée nationale en décembre 2016, le Conseil des ministres a approuvé le projet KPMM en seulement 78 jours après la requête déposée le 23 juin 2016. Ce délai très court, qualifié de « procédure express », a nourri des soupçons de favoritisme.
La polémique prend une tout autre dimension lorsqu’on examine l’actionnaire majoritaire de KPMM. La société est détenue à 85 % par Kuros Construction Solutions Ltd, une entreprise de construction mauricienne créée en 2013 et dirigée par Selven Warden.
Depuis 2025, Kuros Construction est au centre d’une affaire financière impliquant la Mauritius Investment Corporation (MIC). Cette institution, filiale de la Banque de Maurice, avait été créée pour soutenir les entreprises stratégiques affectées par la pandémie de Covid-19. Selon les déclarations parlementaires du Premier ministre Navin Ramgoolam en octobre 2025, Kuros Construction a bénéficié d’une aide de Rs 225 millions de la MIC.
Malgré cette injection massive de fonds publics, Kuros Construction est en défaut de paiement sur ses obligations de remboursement vis-à-vis de la MIC. L’entreprise a licencié 750 travailleurs étrangers en janvier 2025 et peine à rémunérer ses employés restants.
La FCC enquête sur ces financements, soupçonnant une fraude au préjudice de la MIC. Les enquêteurs s’intéressent particulièrement à l’axe Warden-Padayachy, car Selven Warden serait proche de l’ancien ministre des Finances, le Dr Renganaden Padayachy, lien qui reste encore à être établi formellement.
Le 26 février 2026, Selven Warden a été arrêté par la FCC et a comparu devant la cour de Port-Louis pour une accusation provisoire de blanchiment d’argent. Entre janvier 2022 et août 2024, il aurait détenu plus de Rs 670 millions dans deux établissements bancaires, considérés comme suspects par les enquêteurs.