Progrès social : ce que disent les chiffres, ce que vit la société

Par Kinsley David
Publié le: 29 janvier 2026 à 08:57
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Port-Louis

Classé 56e mondial et 1er en Afrique à l’Indice mondial de progrès social 2026, Maurice conserve son image de référence régionale en matière de bien-être. Pourtant, la hausse de la criminalité, le sentiment d’insécurité et certaines alertes internationales interrogent cette réalité. Entre indicateurs rassurants et préoccupations internes, le débat s’installe sur ce que reflète ou non le progrès social mauricien.

Selon l’Indice mondial de progrès social 2026, publié par le Social Progress Imperative, Maurice obtient un score de 72,28 points, se positionnant dans le Tier 2 parmi 171 pays évalués. Fondé sur 57 indicateurs sociaux et environnementaux, l’indice mesure la capacité d’un pays à répondre aux besoins humains de base, à consolider les fondations du bien-être et à offrir des opportunités à ses citoyens, sans prendre en compte les facteurs purement économiques. Si la trajectoire mauricienne est globalement positive, le rapport note toutefois une stagnation en 2025, dans un contexte mondial de ralentissement du progrès social.

Dans le même temps, plusieurs signaux internes viennent troubler cette lecture. La criminalité en hausse, les violences notamment envers les femmes et un sentiment d’insécurité de plus en plus exprimé alimentent le malaise. En décembre dernier, les autorités américaines ont d’ailleurs relevé leur Travel Advisory pour Maurice au niveau 2, appelant leurs ressortissants à une vigilance accrue face à des délits opportunistes visant les visiteurs, tout en rappelant que l’île demeure une destination touristique attractive.

L’indice mondial de progrès social n’est pas une fin en soi

Pour le Dr Nicolas Ragodoo, sociologue, l’Indice mondial de progrès social doit avant tout être compris comme un outil d’analyse et d’orientation, et non comme une fin en soi. « Cet indice utilise les données sociales et environnementales disponibles afin de promouvoir l’équité et un développement plus inclusif dans la prise de décision », explique-t-il. Son objectif fondamental est d’évaluer la capacité d’une société à garantir à ses citoyens l’accès aux services et commodités essentiels, tout en créant les conditions nécessaires à l’épanouissement individuel et à la réalisation du potentiel de chacun.

Dans le cas de Maurice, le sociologue reconnaît des avancées constantes dans pratiquement tous les domaines au fil des années. Toutefois, il invite à dépasser la simple satisfaction liée au classement continental. « La vraie question est celle du benchmark : est-ce qu’on se contente d’être en tête en Afrique, ou est-ce qu’on aspire à aller encore plus loin ? » interroge-t-il. À ses yeux, Maurice dispose de tous les atouts pour devenir un modèle non seulement africain, mais aussi mondial, à condition de partager une vision commune et d’avancer dans la même direction.

Concernant le décalage entre un classement relativement favorable et un sentiment croissant d’insécurité, le Dr Ragodoo appelle à une lecture réaliste. « 56e au niveau mondial, ce n’est pas un classement exceptionnel. On ne doit pas s’y complaire », souligne-t-il.

Cependant, le sociologue met en garde contre une focalisation excessive sur les classements. « Ces indices ont leurs agendas. Nous devons rester concentrés sur nos propres objectifs et ne rien lâcher », avance-t-il. Il rappelle que les défis auxquels Maurice est confronté ne sont ni nouveaux ni uniques : drogue, corruption, criminalité, cherté de la vie, accidents de la route, divorces, violences domestiques ou encore pressions sur les prestations sociales. « Tous les pays ont des problèmes. Nous avons les nôtres », résume-t-il, appelant à une mobilisation collective plutôt qu’à la distraction ou au fatalisme.

Agir avec rigueur contre les fléaux sociaux 

Le combat contre la drogue illustre, selon lui, cette nécessité d’agir avec rigueur. S’il reconnaît que la lutte sur le ‘supply side’ semble largement compromise, il estime que des marges d’action subsistent sur le ‘demand side’. Il plaide pour une approche qu’il qualifie de radicale, axée sur la prévention, l’identification et l’accompagnement des consommateurs. « Il ne s’agit pas d’enfermer, mais d’aider, de donner une chance de s’en sortir », explique-t-il, estimant que sauver ceux qui peuvent encore l’être revient à protéger l’avenir de la société. La responsabilisation des citoyens, en particulier des jeunes, constitue selon lui un levier central.

Sur la cherté de la vie, le Dr Ragodoo se montre moins alarmiste. Il ne considère pas qu’elle fragilise, à elle seule, le bien-être social. « Les Mauriciens ne vivent pas aussi mal qu’on le dit », affirme-t-il, invitant à observer la réalité du marché du travail. La forte demande de main-d’œuvre étrangère, les difficultés de recrutement dans de nombreux secteurs et le coût élevé de certains services témoigneraient, selon lui, d’un niveau de vie qui reste relativement soutenu. Il rappelle également que Maurice dispose d’un modèle de protection sociale très étendu, qu’il juge parfois pris pour acquis. « Les ressources sont limitées et les demandes quasi illimitées. Il faut distinguer l’essentiel du superflu », insiste-t-il.

Quant au statut de référence africaine, le sociologue se montre affirmatif. « Malgré tous nos problèmes, Maurice reste une référence pour l’Afrique et même pour le monde dans plusieurs aspects de la vie sociale », affirme-t-il, tout en reconnaissant l’existence de faiblesses qu’il faut continuer à corriger. Il appelle à dépasser la culture de la plainte et à accepter que la gestion d’un pays implique des décisions difficiles, parfois impopulaires, mais nécessaires à l’optimisation des ressources.

Enfin, concernant la stagnation observée récemment, le Dr Ragodoo rejette l’idée d’un signal d’alerte social. « Ce n’est ni un palier ni un recul », estime-t-il. Il évoque une île Maurice en mutation visible, soulignant que ceux qui reviennent après plusieurs années constatent des changements tangibles. Selon lui, les critiques, souvent très présentes dans l’espace médiatique, occultent parfois les acquis : accès aux soins dans le public, système d’éducation gratuit, prestations sociales étendues. « Tout cela est souvent pris pour acquis », regrette-t-il, appelant à garder « les pieds sur terre » et à poursuivre les efforts, plutôt que de croire que le progrès est automatique.

Maurice est toujours un pays ‘safe’

Une lecture que Khushal Lobine, avocat parlementaire et leader des Nouveaux Démocrates, rejoint partiellement, tout en défendant fermement la stabilité du law and order. Lors de l’émission « Au cœur de l’info », le 16 janvier, il a affirmé que Maurice demeure l’un des pays les plus sûrs de la région, réfutant l’idée d’une dégradation structurelle de la sécurité. « Il ne faut pas confondre ‘Law and Order’ et insécurité ressentie », souligne-t-il, mettant en garde contre les amalgames entre crimes passionnels, souvent commis dans le cercle familial, et une insécurité généralisée.

S’il reconnaît une hausse préoccupante des violences, notamment envers les femmes, Khushal Lobine appelle à en analyser les causes profondes : pression économique, conflits familiaux, évolution des mœurs et consommation de drogues. Il pointe également le rôle des réseaux sociaux dans la dramatisation des faits divers, estimant que « l’émotion et la viralité ne doivent pas remplacer l’analyse ». S’appuyant sur des classements internationaux comme le Global Peace Index, il rappelle que Maurice reste l’un des pays les plus sûrs au monde, un constat qu’il relie au maintien des investissements étrangers, aux demandes de résidence et à l’attractivité touristique du pays.

Sur la confiance envers la police, il reconnaît l’existence de critiques, mais appelle à ne pas généraliser. Il plaide pour une réforme structurelle visant à améliorer les conditions de travail des policiers, à mieux prendre en compte leur santé mentale et à renforcer une institution qu’il juge essentielle à la stabilité du pays.

Si leurs lectures diffèrent, Dr Nicolas Ragodoo et Khushal Lobine s’accordent sur un point : Maurice dispose de fondations sociales solides, mais ne peut ignorer les tensions qui traversent sa société. Entre indicateurs internationaux et réalités du terrain, le progrès social apparaît moins comme un acquis que comme un équilibre fragile, à consolider sans complaisance ni alarmisme.


Doris Dardanne, présidente de Befrienders Mauritius : « Le bien-être ne se mesure pas uniquement en chiffres »

Dans un contexte dans lequel les indicateurs sociaux sont souvent mis en tension avec les réalités du terrain, la question du bien-être s’impose comme un élément central de la cohésion sociale. Pour Doris Dardanne, présidente de Befrienders Mauritius, un signal encourageant se dessine. La société mauricienne commence à s’ouvrir davantage à la question du mal-être.

« Les gens cherchent plus facilement de l’aide aujourd’hui », note-t-elle. Ce qui représente une évolution importante des mentalités. Elle rappelle que les difficultés psychologiques ne sont pas nouvelles. « Chaque génération a connu ses épreuves. Les générations précédentes ont vécu la guerre, d’autres formes de traumatismes. Nous ne pouvons pas dire qu’avant c’était mieux. » Ce qui change, selon elle, c’est la capacité à en parler.

Cette ouverture permet une meilleure reconnaissance des signes précoces. « Le mal-être commence souvent par une simple déprime, une fatigue morale, une perte d’envie. Lorsque ces signaux sont identifiés à temps, on peut éviter que la situation n’évolue vers une dépression, qui est une maladie nécessitant une prise en charge spécifique. » Elle insiste sur l’importance d’agir tôt et de ne pas banaliser ces états.

Pour Doris Dardanne, l’un des progrès majeurs de ces dernières années réside dans la démystification de la santé mentale. « On en parle plus ouvertement, dans les médias, dans l’espace public. La parole se libère. Dire “j’ai un souci en ce moment” n’est plus automatiquement perçu comme un aveu de faiblesse. » Cette évolution contribue, selon elle, à renforcer la résilience collective.

Elle évoque également le rôle fondamental de l’entourage. « Être bien entouré, pouvoir parler dans sa famille, avec des proches qui écoutent et encouragent, fait une réelle différence. » Pour ceux qui n’ont pas cette chance, des structures comme Befrienders jouent un rôle complémentaire. « Offrir un espace d’écoute, c’est parfois suffisant pour déclencher une prise de conscience et amorcer un mieux-être. »

Dans une société en mutation rapide, marquée par l’accélération technologique et des changements profonds des modes de vie, Doris Dardanne reconnaît que se projeter peut être difficile. Mais elle y voit aussi une opportunité. « Nous avons su nous adapter à des changements majeurs en très peu de temps. Cette capacité d’adaptation est une force. »

C’est dans cet esprit que Befrienders Mauritius poursuit ses actions, en misant sur la formation et le recrutement de bénévoles. « Nous avons besoin de personnes prêtes à donner un peu de leur temps pour écouter, se former et participer à la sensibilisation. C’est grâce à cet engagement que nous pouvons continuer à accompagner et à renforcer le tissu social. »

Pour la présidente de Befrienders, le message est clair : une société progresse aussi lorsqu’elle apprend à prendre soin de ses membres, à reconnaître les fragilités et à y répondre avec écoute et solidarité.


Témoignages 
L’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs

Vivre à l’étranger confronte souvent aux réalités du quotidien, loin des idées reçues. À travers leurs expériences au Canada et à Madagascar, deux Mauriciens livrent un regard nuancé sur la sécurité, le vivre-ensemble et la paix sociale, et rappellent que, malgré ses fragilités, Maurice conserve des atouts essentiels.

Installée au Canada depuis plus de quatre ans, Caroline P. admet que Maurice traverse des tensions et que le sentiment d’insécurité y est plus présent qu’avant. Mais la comparaison avec son pays d’accueil l’amène à relativiser. « À Maurice, malgré les soucis, on peut encore vivre en paix, sortir, prendre le bus, circuler dans le pays sans une peur constante », explique-t-elle.

Au Canada, elle décrit un quotidien plus prudent, parfois anxiogène. « Ici, on réfléchit avant de sortir, surtout le soir. Dans certaines grandes villes, un dérapage peut arriver à n’importe quel moment. » Cette vigilance permanente influence la manière de vivre. « On évite certains quartiers, certaines heures. On s’organise pour réduire les risques. »

Mais au-delà de la sécurité, Caroline souligne une différence profonde dans le rapport aux autres. « Les grandes villes sont devenues très individualistes. Il y a peu de vivre-ensemble. Chacun est dans sa bulle. À Maurice, même si ce lien s’est affaibli, il existe encore. On se parle, on se connaît, on se soutient davantage. »

Ce constat est encore plus marqué chez Olivier S., qui a vécu quelques mois à Madagascar. Son expérience est dominée par un sentiment d’oppression. « En ville, on est constamment sur ses gardes. On ne se sent jamais vraiment en sécurité », confie-t-il. Il évoque une insécurité omniprésente qui conditionne chaque déplacement. « On observe, on anticipe, on évite. Cette tension permanente finit par peser sur le quotidien. »

Pour Olivier, la comparaison avec Maurice est éloquente. « Là-bas, l’insécurité fait partie du mode de vie. À Maurice, même si la situation s’est détériorée, on peut encore circuler, respirer, vivre sans être constamment sur le qui-vive. »

Un équilibre fragile, selon lui, mais bien réel. « Cette paix sociale n’est pas acquise, mais elle existe encore. » À travers ces deux parcours, une idée s’impose : vivre ailleurs permet souvent de mieux mesurer ce que l’on a laissé derrière soi. Si Maurice n’est pas exempt de défis, il conserve une qualité de vie et un tissu social que beaucoup découvrent une fois partis.


Indice de progrès social : ce que mesure le classement

L’indice mondial de progrès social (Global Social Progress Index®), publié par le Social Progress Imperative, vise à mesurer le bien-être réel des populations, indépendamment des performances économiques d’un pays.

Contrairement aux classements basés sur le PIB ou la croissance, cet indice prend en compte 57 indicateurs sociaux et environnementaux, regroupés en trois grands piliers.

• Les besoins humains de base : accès à l’eau potable, à l’alimentation, au logement, à la sécurité et aux soins de santé.

• Les fondations du bien-être : éducation, accès à l’information, qualité de l’environnement, espérance de vie.

• Les opportunités : droits individuels, libertés, inclusion sociale et accès à l’enseignement supérieur.

Au total, 171 pays sont évalués, couvrant plus de 99 % de la population mondiale. L’indice ne mesure donc pas la richesse d’un pays, mais sa capacité à transformer ses ressources en qualité de vie pour ses citoyens.

S’il constitue un outil précieux pour comparer les pays et orienter les politiques publiques, l’indice reste fondé sur des moyennes nationales, ce qui peut parfois masquer des disparités internes ou des tensions sociales émergentes.

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