Prise entre les justices française et mauricienne : le combat de Marie Isaïe, séparée de son fils depuis trois ans
Par
Reshad Toorab
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Reshad Toorab
« Va chercher un mari blanc. » Après trois ans d’absence, ces mots de son fils ont dévasté Marie. Récit d’un combat maternel face aux méandres des systèmes de justice français et mauricien.
Elle a attendu plus de trois ans pour revoir son fils. Trois ans de procédures, de frontières, de portes fermées. Et quand elle l’a enfin retrouvé, mercredi 8 avril, dans une salle du bâtiment C.S.K. à Port-Louis, sous le regard des officiers de la Child Development Unit (CDU) et de la Brigade pour la protection de la famille, il lui a tourné le dos : « Va refaire ta vie. Va chercher un mari blanc. »
Treize ans. C’est l’âge de l’enfant qui a prononcé ces mots-là, face à sa mère debout devant lui après plus de trois ans de séparation. Marie Souana Isaïe a encaissé le coup sans fléchir. Elle dit qu’elle sait que ces paroles ne viennent pas de lui. « Ces mots lui ont été dictés par des adultes. » Mais la certitude n’atténue pas la douleur.
Elle est repartie, ce jour-là, les mains vides, sans son fils, sans même la garantie de le revoir bientôt : la CDU l’a informée qu’il lui faudra désormais passer par la Cour pour obtenir une nouvelle visite.
Pour comprendre où en est Marie aujourd’hui, il faut remonter loin. Pendant quinze ans, elle dit avoir vécu sous l’emprise de Patrick Vidal, ressortissant français de 77 ans, ancien commandant de police. Une relation qu’elle décrit comme un enfermement progressif : manipulation, violences physiques et psychologiques, isolement. Peu à peu, fragilisée, elle a dû quitter son emploi, devenant totalement dépendante de cet homme. Leur fils naît en 2012, à Moka.
Deux ans plus tard, en 2014, elle affirme avoir été emmenée en France sous pression pour signer des documents dont elle ne comprenait pas la portée réelle. Ce n’est que plus tard qu’elle réalise ce qu’elle a signé : la garde de son enfant venait d’être accordée au père. Elle avait apposé sa signature sans en mesurer les conséquences, sous une contrainte qu’elle n’avait pas les moyens de nommer à l’époque.
Il lui faudra des années pour trouver la force de partir. C’est finalement grâce au soutien de l’association CIDFF (le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles) qu’elle engage des démarches judiciaires et retrouve une indépendance. La décision de 2014 est révisée. Un nouveau jugement lui accorde l’autorité parentale partagée. C’est un premier pas. Mais le combat ne fait que commencer.
Le 22 juillet 2023, la justice française va plus loin : face à la situation, l’enfant est placé sous la responsabilité de l’Aide sociale à l’enfance. Patrick Vidal conteste la décision. La cour des mineurs d’Aix-en-Provence rejette son appel. Le placement est prolongé jusqu’en juin 2024. Et surtout, une interdiction stricte de quitter le territoire français est prononcée à l’égard de l’enfant.
Mais selon Marie, cette décision n’a jamais été respectée. Son ex-compagnon aurait quitté la France avec leur fils pour Maurice, sans en informer son propre avocat, qui ignorait, dit-elle, que l’enfant n’avait pas le droit de quitter le territoire. La CDU mauricienne, elle, avait pourtant déjà été informée de la situation par les autorités françaises dès 2022.
En juillet 2024, Patrick Vidal repart seul vers la France, laissant le garçon, alors âgé de 12 ans, à une ancienne compagne vivant à Cité La Chaux. Une femme d’environ 65 ans, sans aucun lien parental avec l’enfant, sans aucune décision de justice mauricienne lui accordant une tutelle officielle.
En septembre 2025, Marie reçoit un appel des autorités françaises : Patrick Vidal est incarcéré à la prison de Nice pour « non-représentation d’enfant » (NdlR, infraction aux règles de droit de garde des enfants ; fait de refuser de remettre un enfant mineur à la personne qui a le droit de le réclamer), à la suite de la plainte qu’elle avait déposée contre lui (NdlR, selon des recoupements, il aurait été libéré depuis). La nouvelle la soulage à moitié : son fils est toujours à Maurice, chez cette femme. Elle prend le premier vol le 27 mars 2026. « Je n’ai pas pu venir tout de suite, mais j’étais en contact avec les autorités mauriciennes, qui m’ont dit qu’il faudrait venir pour entamer des démarches. »
Sur place, la réalité la rattrape immédiatement. Pour organiser une simple visite avec son propre fils, la CDU poserait comme condition la disponibilité de l’ex-compagne du père. Marie ne comprend pas. « Mo mama, mo ena drwa lor mo zanfan. » Elle a l’autorité parentale reconnue par la justice française. Et pourtant, c’est cette femme, étrangère à l’enfant sur le plan légal, qui semble détenir les clés.
Ce que Marie conteste, c’est le fondement même sur lequel la CDU semble s’appuyer : un affidavit déposé devant la Cour suprême de Maurice par cette même femme, qui affirme détenir la garde de l’enfant en s’appuyant sur l’acte signé en 2014. Celui-là même que Marie considère comme caduc depuis la révision judiciaire obtenue en France. Cet affidavit ne mentionne nulle part l’interdiction de sortie du territoire français prononcée en 2023, ni le placement de l’enfant sous l’Aide sociale à l’enfance. « Mo krwar ena bann koze manti ladan pou indwir lazistis morisienn an erer », dit Marie.
Elle rappelle qu’en 2023, « ni mwa kouma mama biolozik, ni Patrick Vidal kouma papa biolozik pa ti ena drwa pou fer enn afidavit konsernan nou zanfan », l’enfant étant déjà sous la responsabilité de l’Aide sociale. Alors comment cet affidavit a-t-il pu être accepté ?
Ce n’est que le 8 avril, après plusieurs jours de démarches, que la visite est finalement accordée, dans un cadre encadré et formel. L’enfant arrive accompagné de l’ex-compagne du père. Et c’est là, face à sa mère qu’il n’avait pas vue depuis plus de trois ans, qu’il lui dit ces mots durs. « Il m’a dit qu’il ne voulait pas me parler et il m’a dit des choses qui m’ont profondément blessée. »
Marie ne se fait pas d’illusions sur ce qu’elle a entendu ce jour-là. Elle ne croit pas que son fils parle en son nom propre. Mais elle voit aussi autre chose : un enfant de 13 ans qui grandit sans encadrement stable, confié à une femme âgée sans lien légal avec lui, dans un environnement dont elle ne sait presque rien. « Je ne veux pas que dans trois ans, je retrouve mon fils tombé dans le fléau de la drogue, faute d’un bon encadrement », dit-elle, la voix tendue entre l’angoisse et la détermination.
Ce qu’elle ne comprend pas et qu’elle a dit aux agents de la CDU, c’est comment une institution chargée de protéger l’enfance peut laisser un enfant chez une personne qui n’a jamais comparu devant la Family Court pour obtenir un droit de tutelle, sur la seule base d’un affidavit contestable. « Sa madam-la pena okenn lien parantal avek mo zanfan », répète-t-elle.
Aujourd’hui, Marie dit être totalement coupée de son fils. Elle ne peut même plus entendre sa voix. Ses appels aux autorités mauriciennes restent, selon elle, sans réponse concrète. « Bann-la pe tourn mwa an ron », soupire-t-elle.
Elle lance un appel public à la ministre de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille, Arianne Navarre-Marie : « Je vous demande, en tant que mère et en tant que ministre, de comprendre la souffrance d’une mère qui se bat pour récupérer son enfant. Faites une enquête. Vous verrez qu’il y a beaucoup de vices de procédure qui m’empêchent de récupérer mon enfant. »
Elle ne lâche pas. Parce que derrière les affidavits, les frontières, les dossiers et les renvois d’audience, il y a un garçon de 13 ans. Et elle est sa mère. « Mo demann madam Arianne Navarre-Marie ed mwa. »
L’affaire d’enlèvement d’enfant présumé sera entendue devant la Cour suprême le 30 juin 2026. La procédure a été enclenchée à Maurice après une alerte de l’Aide sociale à l’enfance (France) adressée à la CDU concernant la situation de l’enfant. Les autorités mauriciennes ont ensuite saisi la justice afin d’examiner les implications locales du dossier. Le père de l’enfant devra répondre de la situation devant la Cour.