Prisca Veerappapillay : S’épanouir, un acte de resistance
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
À 33 ans, Prisca Veerappapillay bouscule les normes du haut de son 1 m 20. En situation de handicap, elle construit sa carrière, affirme ses ambitions et s’engage pour un Maurice plus inclusif.
Un matin comme les autres. Prisca Veerappapillay pousse les portes du Royal Palm Beachcomber Luxury. À 33 ans, People & Culture Coordinator dans l’un des fleurons de l’hôtellerie mauricienne, elle vient de quitter la sécurité d’un grand cabinet après 11 années de carrière. « Changer de secteur après 11 ans n’a pas été une décision facile. Mais j’avais besoin d’un nouveau défi. »
Du haut de son 1 m 20, Prisca a toujours dû prouver. À chaque étape. Sans jamais que sa compétence soit acquise d’emblée. « Je suis une personne de petite taille, oui. Mais je suis avant tout une femme, une professionnelle, une citoyenne qui veut avancer comme tout le monde », affirme-t-elle calmement, d’une voix posée qui ne laisse place à aucune ambiguïté.
Cette détermination, Prisca la doit en grande partie à sa mère, Jocelyne. Une femme très présente qui a fait un choix radical : refuser la surprotection, ne jamais faire de sa fille une victime. « Ma maman m’a toujours dit : ‘Tu peux faire ce que les autres font. Peut-être différemment, mais tu peux.’ C’est grâce à elle si aujourd’hui je ne me vois pas comme une victime. Elle m’a appris à persévérer, à ne jamais baisser les bras. »
École primaire, secondaire, études supérieures. Sur le papier, le parcours de Prisca ressemble à celui de milliers d’autres jeunes Mauriciens. Sauf qu’il y a les regards, les questions, les maladresses. « Mais j’ai appris très tôt à répondre, à expliquer, à m’affirmer. »
L’adolescence est compliquée pour tout le monde. Pour elle aussi. Heureusement, il y a Thecha, sa meilleure amie, présente depuis cette époque et encore aujourd’hui. Et il y a cette conviction qui ne la quitte pas : « Je me suis toujours dit que je n’avais pas le droit d’abandonner mes rêves. »
Après ses études, Prisca intègre BDO, l’un des plus grands cabinets du pays. Elle y restera 11 années dans les ressources humaines. « BDO a été une grande école pour moi. J’y ai appris la rigueur, la gestion humaine, la responsabilité. » C’est là qu’elle se forge une crédibilité. Pas question de passer par la case compassion. « Je ne voulais pas qu’on me donne quelque chose par pitié. Je voulais qu’on reconnaisse mon travail. »
Elle découvre aussi quelque chose d’essentiel : « Quand on est compétent, la taille ne compte plus. » Sauf que pour arriver à ce moment où « la taille ne compte plus », il a fallu faire ses preuves. Constamment.
En 2025, Prisca aurait pu continuer tranquillement. Rester dans un environnement qu’elle maîtrise. Elle fait le contraire : elle quitte BDO pour rejoindre le secteur hôtelier au sein du Beachcomber Group. Pourquoi ? Parce que les valeurs du groupe résonnent en elle : le respect de ses artisans, la passion du métier, la quête de l’excellence. Elle intègre un univers exigeant où chaque détail compte. En choisissant le Royal Palm Beachcomber Luxury, elle choisit de se dépasser. « Heureusement, j’ai été entourée et soutenue par mes collègues, dont l’encouragement m’a donné la force de franchir ce cap. »
Aujourd’hui, People & Culture Coordinator, elle est là où elle veut être : au cœur de l’humain. « Travailler dans l’hôtellerie, c’est être au cœur de l’humain. Et c’est exactement ce que j’aime. » En parallèle, elle poursuit un master en ressources humaines. « Apprendre ne s’arrête jamais. Je veux évoluer, progresser, me donner toutes les chances. » Puis cette phrase, dite simplement : « Quand on est une personne en situation de handicap, on doit parfois travailler deux fois plus pour prouver sa valeur. » Parfois. En réalité, souvent. Mais elle ne s’apitoie pas. Elle constate.
Prisca avance, oui. Mais elle ne nie pas les obstacles. « Le plus grand obstacle, c’est le manque d’accessibilité. » Elle liste : « Les banques ne sont pas adaptées. Les bus non plus. Même les guichets sont souvent trop hauts. »
Le point le plus sensible reste la mobilité. « Obtenir un permis de conduire est extrêmement compliqué pour une personne de petite taille. Il n’y a presque pas d’auto-écoles adaptées. Peu de véhicules aménagés. Pourtant, l’autonomie est essentielle. » L’autonomie. Ce mot revient. Parce que sans elle, tout le reste devient plus compliqué. Le travail, les déplacements, la vie sociale. Prisca le sait mieux que personne.
Elle s’est engagée dans la société civile : Leonard Cheshire – Young Voices, Women with Disabilities. « Grâce à ces groupes, j’ai voyagé, rencontré d’autres personnes en situation de handicap, partagé nos réalités. » Ces rencontres comptent. « Quand on rencontre des gens qui vivent les mêmes choses que vous, on se sent moins seul. » Ses forces ? « La résilience. La patience. La capacité d’adaptation. »
Mais Prisca refuse d’être réduite à son handicap. « Je ne veux pas être réduite à mon handicap. Je travaille, j’étudie, j’ai des rêves. Je veux une vie pleine, comme tout le monde. » Ses ambitions sont claires : « Je veux continuer à évoluer professionnellement. » Et puis : « Je veux que les choses changent pour les générations futures. »
Elle rêve d’une île Maurice plus inclusive. « L’accessibilité ne devrait pas être un privilège. C’est un droit. » À ceux qui regardent encore la différence avec gêne : « Regardez-nous comme des êtres humains, pas comme des problèmes. » Aux jeunes en situation de handicap : « Croyez en vous. Ne laissez personne définir vos limites. »
Prisca Veerappapillay ne cherche ni la pitié ni les projecteurs. Elle avance, avec constance et dignité. « Je ne veux pas être une héroïne. Je veux juste vivre pleinement. » Sauf que vouloir « juste vivre pleinement » quand le monde n’est pas fait pour vous, c’est déjà un acte de résistance. Et de courage. « Je ne veux pas qu’on me voie comme une limite, mais comme une possibilité. »