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Prévention du VIH : elle commence à la maison

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 14 June 2026 à 17:00
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Le projet de prévention du VIH sur les campus est accueilli favorablement par les organisations de terrain. Mais celles-ci posent une condition préalable : que l’on commence par briser le silence qui règne dans les familles mauriciennes.

Ce n’est pas à l’école que la prévention échoue en premier. Pour les travailleuses sociales et coordinatrices qui accompagnent quotidiennement les jeunes mauriciens, la vraie fracture se situe en amont, dans le foyer, entre un parent qui ne sait pas par où commencer et un enfant qui n’ose pas demander. C’est ce silence-là, plus diffus, moins visible que le vide scolaire, qui conditionne tout le reste.

« Dans beaucoup de familles mauriciennes, la pudeur, les convictions religieuses, ou simplement l’absence d’outils et de connaissances rendent ces discussions difficiles. Cela peut limiter l’accès des jeunes à une information complète et fiable à la maison », observe Agnès Mallet, coordinatrice du Département Jeune à l’Action Familiale. 

À ce silence s’en ajoute un autre, plus rarement nommé. Priscilla Bignoux, travailleuse sociale au Groupement social de Souillac, observe que les parents misent davantage sur les résultats académiques de leur enfant, « oubliant que la sexualité fait partie de l’être humain ». Dans la hiérarchie des priorités familiales, le corps, les émotions, les relations passent après les notes… jusqu’au jour où quelque chose arrive.

Ce que produit ce silence, ce n’est pas seulement un manque d’information. Priscilla Bignoux en décrit la mécanique avec une précision qui vient du terrain. « Le silence des familles sur la question de la sexualité apporte le vide : le vide de langage, le vide relationnel, le vide de confiance. L’enfant ira alors ailleurs pour chercher ses informations », dit-elle. 

Ailleurs signifie les pairs, les écrans, les algorithmes. Et la question de l’âge auquel cela commence n’est plus théorique. « De nos jours, même un bébé d’un an sait comment manipuler un téléphone portable. Il y a donc un rajeunissement de l’accès à la technologie. De ce fait, il faut donner les informations dès le plus jeune âge et ne pas attendre que les enfants soient des adultes », insiste-t-elle.

Ce glissement vers des sources extérieures est une conséquence mécanique de l’absence. Et ce que ces sources produisent, Vidya Charan, directrice de la Mauritius Family Planning and Welfare Association (MFPWA), le mesure au quotidien. « Quand il y a un dialogue et une éducation, l’adolescent ou le jeune comprend et commence à raisonner, et cela va l’aider à prendre de meilleures décisions », explique-t-elle. 

Les informations recueillies sans ce cadre – auprès de pairs, des réseaux sociaux, ou de sources non vérifiées – « déforment bien souvent la réalité ». Des idées fausses s’installent sur le VIH, les IST, la contraception, la relation affective, entraînant une sous-estimation des risques et, souvent, une distance croissante vis-à-vis des parents.

Priscilla Bignoux va plus loin. Pour elle, le sujet déborde largement la seule question de la prévention médicale. « Quand nous parlons de sexualité, nous parlons aussi de la complémentarité entre garçons et filles, qu’il est important d’avoir une sexualité saine, qu’il faut savoir être responsable, qu’il y a un âge où on va comprendre ce qu’est l’amour. La sexualité, ce n’est pas que les relations sexuelles, c’est tout un art où on apprend à respecter son corps, respecter l’autre, regarder l’autre avec bienveillance », dit-elle. Cette dimension est précisément ce que ni internet ni les pairs ne peuvent transmettre. C’est ce qui appartient, en premier lieu, au foyer.

Quand les parents demandent à apprendre

Il serait inexact de conclure que les familles mauriciennes refusent d’évoluer. Vidya Charan observe un glissement notable dans les attitudes parentales : aujourd’hui, des parents sont en faveur de l’enseignement de l’éducation sexuelle, portés par une réalité qu’ils ne peuvent plus ignorer : celle d’enfants qui, par ignorance, s’engagent dans des activités sexuelles sans les renseignements nécessaires pour prendre des décisions éclairées.

Mais vouloir n’est pas pouvoir. Les travailleurs sociaux en contact avec des jeunes constatent un besoin réel d’espaces où les parents pourraient, entre eux, aborder librement la sexualité sans tabou. « Ils ont besoin de formation », résume Priscilla Bignoux. Elle cite les ouvrages de Monique Dinan sur la sexualité, adaptés à différents âges, qui permettent aux parents de savoir comment aborder ces sujets avec leurs enfants, à condition qu’ils sachent que ces outils existent, et qu’ils se sentent légitimes pour s’en saisir.

C’est précisément ce que l’Action Familiale tente de construire. Son approche repose sur la création d’un espace sûr pour les jeunes, mais elle répond aussi, et de plus en plus, au besoin d’accompagnement des parents eux-mêmes. L’objectif n’est pas de contourner la famille, explique Agnès Mallet, mais de la soutenir là où le dialogue est insuffisant, tout en encourageant progressivement une meilleure communication entre parents et enfants. 

Mais cette réponse se heurte à un obstacle structurel : un manque de personnel formé. « Il y a des autorités avec qui nous avons parlé, mais cela prend du temps car nous n’avons pas suffisamment de personnes formées en matière d’éducation à la sexualité », déplore Vidya Charan. Un enseignant déjà chargé par le curriculum académique se retrouve en difficulté pour apporter ce sujet additionnel. Des personnes « vraiment formées et qui ont les compétences voulues » doivent être mobilisées, et c’est, selon elle, une décision politique autant qu’une question de ressources.

La situation scolaire a néanmoins évolué. Agnès Mallet souligne que l’éducation à l’affectivité et à la sexualité est depuis plusieurs années opérationnelle dans les établissements mauriciens. Mais un programme scolaire, aussi bien conçu soit-il, ne remplace pas la parole d’un parent. Et il ne touche pas tous les jeunes : certains quittent l’école prématurément, d’autres évoluent dans des structures spécialisées. Pour elle, l’enjeu est aussi celui de l’équité, soit garantir un accès à cette éducation pour tous les jeunes, quel que soit leur parcours, leur milieu ou leur lieu de formation.

Une mobilisation qui ne peut pas se faire en ordre dispersé

Face au projet gouvernemental d’installer des services de dépistage et de prévention sur les campus, les trois intervenantes s’accordent à dire qu’il n’est jamais trop tard pour sensibiliser. Vidya Charan salue par ailleurs les Health Clubs qui existent déjà en dehors des établissements scolaires et qui mériteraient d’être davantage soutenus. Il s’agit de dispositifs de proximité qui complètent utilement ce que ni l’école ni la famille ne font seules.

Mais toutes posent la même condition implicite : que l’effort remonte en amont, jusqu’aux familles qui n’ont jamais eu les mots. Il s’agit « moins d’un risque politique à prendre que d’une responsabilité collective envers les jeunes générations », insiste Agnès Mallet. Ce que Priscilla Bignoux traduit en une exigence de méthode : un consensus national associant secteur public, écoles, parents, sociologues et ONG, pour que tout le monde avance dans la même direction. « Il ne faudrait pas que chacun fer so tibout zafer dan so ti kwin. »

74 adolescentes enceintes en six mois : le coût du silence

Depuis le début de l’année, 74 adolescentes enceintes ont déjà été prises en charge. Derrière chaque grossesse, un rapport non protégé. Derrière chaque rapport non protégé, une information qui n’est jamais venue, ni de l’école, ni, le plus souvent, de la maison.

Pour Agnès Mallet, ce chiffre est « effectivement préoccupant » et rappelle une réalité fondamentale : les enjeux de santé sexuelle et reproductive doivent être abordés tôt, de manière progressive et adaptée à l’âge. Mais elle soulève aussi un angle souvent absent du débat : une grossesse précoce implique toujours deux jeunes.

« Les garçons doivent eux aussi être pleinement associés aux actions de sensibilisation, car ils ont un rôle essentiel à jouer dans le respect de l’autre, la prise de décision responsable et l’exercice d’une sexualité responsable », dit-elle. 

Et au-delà de la prévention immédiate, elle soulève une question plus large : qui parle aux jeunes de l’amour véritable, du fondement d’une relation saine et durable ? « L’éducation à l’affectivité et à la sexualité devrait aider les jeunes à comprendre la valeur du respect, de la dignité de la personne humaine, de la confiance, de la fidélité, de l’engagement et de la communication. »

Priscilla Bignoux dit se sentir directement interpellée. « Un cas de grossesse interpelle déjà, et maintenant 74 : c’est alarmant. Cela montre que certains jeunes prennent des décisions et font des choses sans avoir eu les informations nécessaires pour se protéger », déplore-t-elle. Elle observe que ces adolescentes agissent sans savoir quand elles sont fertiles, sans avoir réfléchi à l’âge approprié pour une vie sexuelle, sans avoir pu peser leurs autres priorités. La prévention à l’université reste utile, mais pour ces jeunes filles, la fenêtre s’est déjà refermée.

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