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Précarité énergétique : quand l’électricité devient un luxe inaccessible

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 17 May 2026 à 16:00
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Quand la nuit tombe, les bougies prennent le relais dans de nombreux foyers.

Dans les faubourgs de Port-Louis, des familles vivent sans électricité depuis des mois, prises dans une spirale de dettes et d’informalité foncière dont elles peinent à sortir.

C’est à la lueur d’une bougie que la fille aînée de Rebecca fait ses devoirs, quand elle ne doit pas se rendre chez un voisin pour les terminer. Le soir, il arrive aussi que les deux enfants aillent regarder la télévision chez ce même voisin. Depuis plus d’un an, cette famille de quatre personnes vit sans électricité dans un faubourg de Port-Louis. Le CEB, la compagnie nationale d’électricité, a coupé leur fourniture, faute de paiement. « Kan ariv aswar nou koupe avek tou. Nou ena zis labouzi pou ekler nou », décrit Rebecca. Ses deux enfants ont une dizaine d’années pour l’aîné, quatre ans pour le benjamin.

Les conséquences s’accu-mulent, jour après jour. Sans réfrigérateur, les produits frais sont achetés au quotidien. Le dîner doit impérativement être préparé avant la tombée de la nuit. Chaque semaine, la famille dépense plus de Rs 100 en bougies, une dépense absurde, mais inévitable. Pour rétablir leur connexion au réseau électrique, Rebecca et son compagnon, tous deux employés comme helpers, devraient réunir environ Rs 30 000. Le CEB a proposé un paiement échelonné, mais leurs deux salaires combinés ne leur permettent pas d’y faire face. « Li difisil an tan ki paran viv enn sitiasion parey. Be ki pou fer, bizin pran kouraz », dit-elle.

La situation de Rebecca est l’une des plus visibles. Mais la précarité énergétique prend aussi des formes moins spectaculaires, enfouies dans les arrangements informels qui structurent une partie du logement populaire mauricien. Dans un autre faubourg de Port-Louis, Sharon vit depuis de nombreuses années dans une maison appartenant à un proche, qui occupait le terrain depuis plusieurs décennies. Le propriétaire, désormais décédé tout comme son épouse, possédait autrefois ce qu’elle appelle « enn tipapie », un document attestant de ses droits sur la parcelle. Ce papier a disparu avec lui. Sans titre foncier, toute démarche pour obtenir des compteurs individuels s’est heurtée à un mur administratif.

Car Sharon n’est pas seule : elle partage la maison avec deux cousines et un cousin. Tous trois souhaitaient obtenir chacun leur propre compteur, mais sans contrat de terrain, rien n’a abouti. La facture mensuelle, établie au nom de Sharon, dépasse régulièrement Rs 5 000, soit environ Rs 1 700 par famille. Chacun contribue équitablement au règlement de la facture commune, et c’est Sharon elle-même, titulaire du contrat, qui s’efforce de maintenir cette discipline collective. « Li ser ek defwa li difisil pou trouv sa kas-la pou paye », confie-t-elle, consciente que tout retard entraîne pénalités et accumulation des arriérés. Elle reconnaît que sa facture n’aurait pas été aussi élevée si elle n’habitait qu’avec sa propre famille.

Une spirale dont on ne sort pas

Ces situations individuelles reflètent une réalité plus large. Mardi 12 mai, devant le Parlement, le ministre de l’Énergie Patrick Assirvaden a évoqué le chiffre de 21 000 ménages déconnectés du réseau électrique à Maurice et à Rodrigues, dans la grande majorité des cas pour défaut de paiement (voir plus loin). Mario Madarbaccus, travailleur social à Richelieu, observe cette montée depuis le terrain. « Avec la hausse des prix et la hausse du tarif d’électricité, ils sont de plus en plus nombreux à éprouver des difficultés à payer leurs factures », explique-t-il. 

Dans son quartier seul, plus d’une dizaine de ménages se trouvent dans cette situation. Il décrit une pratique répandue : plusieurs familles se partagent un même compteur, chacune contribuant équitablement au règlement de la facture commune. Et beaucoup font un choix contraint : privilégier la facture de la Central Water Authority plutôt que celle du CEB. « Pli fasil viv san kouran ki san delo », résume-t-il.

Ce qui aggrave encore la situation, c’est la mécanique des pénalités. Même après une coupure, les montants dus continuent de grossir : le rental du compteur, qui reste en place, ainsi que les frais de retard s’ajoutent aux arriérés, éloignant chaque mois un peu plus la perspective d’un retour à la normale.

La généralisation des compteurs télégérés a, par ailleurs, rendu ces coupures invisibles. « Il est difficile de connaître la détresse des personnes qui vivent la précarité énergétique sur le terrain, car avec les nouvelles technologies, les coupures ne se font plus par les techniciens sur place, mais par remote control », observe Clency Bibi, président de la General Workers Federation. Plus de technicien qui sonne à la porte, plus de signal social visible : la déconnexion se fait en silence, à distance. Et même après la coupure, précise-t-il, l’abonné devra continuer à s’acquitter du rental du compteur pour espérer une reconnexion une fois les arriérés réglés.

Pour lui, la hausse annoncée des tarifs ne fera qu’aggraver la situation, y compris pour les ménages qui bénéficient aujourd’hui d’une exemption partielle. « Avec l’augmentation du coût de l’électricité, tout le monde est pris dans la spirale de l’inflation », dit-il. Le pouvoir d’achat se réduit pour tous et les plus fragiles tombent les premiers.

Rebecca, elle, ne parle pas de spirale. Elle parle de courage. « Li diffisil », dit-elle simplement. Dehors, la nuit est déjà tombée.

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