Pradeep Cheekhoory tué dans un violent accident : «Ses filles étaient toute sa vie»
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Mardi 19 mai, Pradeep Cheekhoory avait décidé d’aller lui-même chercher sa fille à l’école, plutôt que d’envoyer le taxi habituel. Il n’est jamais rentré. À Sainte-Croix, une famille tente de survivre à l’insupportable.
Ce jour-là, il avait congé. Alors que d’habitude un taxi récupérait la petite Shiksha, âgée de 12 ans, à la sortie de l’école de Terre-Rouge, Pradeep Cheekhoory, 58 ans, avait décidé d’y aller lui-même, à scooter. Sur le chemin du retour, ce mardi 19 mai, il s’est arrêté route des Pamplemousses pour acheter quelques gâteaux, toujours attentif aux petites joies qu’il pouvait offrir à celle qu’il appelait affectueusement sa « petite princesse ».
Quelques instants plus tard, une voiture de la marque BMW conduite par Gino Meetun, 38 ans, sans permis de conduire, a effectué une sortie de route avant de se retrouver sur la voie opposée et de percuter de plein fouet le scooter. Le choc a été d’une extrême violence. Pradeep Cheekhoory n’a pas survécu. Shiksha, grièvement blessée, a été conduite d’urgence au bloc opératoire.
Depuis, à Sainte-Croix, douleur, colère et choc s’entremêlent. À Sainte-Croix, où il vivait dans la maison familiale, tout le monde connaissait cet homme discret, serviable, toujours disponible pour les autres, malgré ses propres difficultés. Divorcé de la mère de ses deux filles, Bimesha, 17 ans, et Shiksha, 12 ans, Pradeep Cheekhoory avait fait de leur bonheur le centre absolu de son existence. Il travaillait dans une maison de jeu à Triolet, et chaque heure libre était pour elles.
« Quand il ne travaillait pas, il allait lui-même récupérer Shiksha à l’école. Sinon, un taxi la ramenait à la maison », raconte Bimesha, l’aînée. À 17 ans, elle a grandi en entendant son père lui répéter les mêmes encouragements : « Il m’encourageait toujours à poursuivre mes études et à trouver un bon travail qui me convienne. » Des mots simples, ceux d’un père qui voulait pour ses filles une vie meilleure que la sienne. « Ses filles étaient toute sa vie », résume sobrement l’un des frères du défunt.
En dehors de sa famille, une seule passion occupait vraiment Pradeep : le football, et plus précisément Arsenal, dont il était un fervent supporter. Il jouait encore récemment dans l’équipe de sa compagnie, et cette saison lui avait apporté une joie particulière. « Il était tellement heureux de voir Arsenal champion d’Angleterre. Il attendait avec impatience de voir son équipe soulever le trophée », raconte son frère avec un sourire douloureux. Il n’aura pas vu la cérémonie.
Depuis le drame, Shiksha est admise à l’unité des soins intensifs, où elle a subi une délicate intervention chirurgicale. Les proches se relaient chaque jour à l’hôpital, sans pouvoir rester longtemps à son chevet, espérant un signe, un progrès, une bonne nouvelle. « Cela nous fend le cœur de la voir ainsi. À 12 ans, elle a déjà dû subir une lourde opération. Le médecin nous avait parlé de 50 % de chances de survie », confie un proche, la voix brisée.
Mais ce qui hante la famille autant que l’état physique de la petite, c’est une question qu’elle a posée dès qu’elle a repris connaissance. « La première chose qu’elle a demandée, c’était des nouvelles de son papa », raconte une tante. Dans la chambre des soins intensifs, entourée de tubes et de machines, Shiksha cherchait son père des yeux. Personne n’a encore trouvé les mots, ni le courage.
Bimesha, 17 ans, porte ce secret avec une maturité qui fait mal à voir. « Quand je suis allée la voir la dernière fois, elle a demandé à voir papa. Je lui ai dit qu’il était admis dans une autre salle », confie la jeune fille, bouleversée. Les proches savent que ce mensonge a une durée de vie limitée, que le moment de la vérité approche inévitablement. Mais pour l’instant, une seule chose compte : que Shiksha survive.
La mort de Pradeep rouvre aussi des blessures plus anciennes dans cette famille de Sainte-Croix. Issu d’une fratrie de neuf enfants, Pradeep Cheekhoory avait grandi dans des conditions modestes et traversé avec les siens des périodes de grande tension. « Notre père travaillait à la municipalité et notre mère vendait des gâteaux », se souvient sa sœur. Elle se rappelle des affrontements communautaires d’avant l’Indépendance, quand il fallait protéger le petit frère dans les rues du quartier. « Ti ena bagar rasial. Mo ti bizin pran li dan mo lebra pou sov li », dit-elle avec émotion. La famille avait alors quitté Sainte-Croix pour Rivière-du-Rempart, avant de revenir s’installer définitivement en 1986.
Pradeep, lui, était revenu dans la maison familiale après sa séparation pour élever ses filles. Autour de lui, les oncles, les tantes, les frères formaient ce filet de solidarité dont ses filles bénéficiaient chaque jour. Aujourd’hui, ce filet doit tenir sans lui.
L’émotion était vive à Abercrombie, le vendredi 22 mai au matin, lors de la reconstitution des faits liés à l’accident mortel ayant coûté la vie à Pradeep Cheekhoory. La circulation avait été interrompue. L’arrivée de Gino Meetun sur les lieux a provoqué une montée de tension, obligeant les policiers à renforcer le dispositif de sécurité afin d’éviter tout débordement.
Aux abords de la scène, à la route des Pamplemousses, plusieurs proches du motocycliste – Bimesha, des oncles, des tantes – ont brandi des pancartes réclamant justice. « Justice for Sandeep », « Justice pour Shiksha » ou encore « Justice et criminel » pouvait-on lire. Plusieurs personnes ont dénoncé une mort « évitable » et réclamé des sanctions plus sévères contre les conducteurs circulant sans permis. « Ces deux enfants sont désormais privées de leur père. Nous voulons qu’il y ait justice », ont lancé plusieurs membres de la famille.
Gino Meetun a été inculpé provisoirement d’homicide involontaire. Il ne détenait pas de permis de conduire, seulement un learner. Il est connu des services de police : en février dernier, il avait été arrêté par les enquêteurs de la Financial Crimes Commission dans une affaire de blanchiment d’argent, avant d’être libéré sous caution.