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Pouvoir d’achat - Prix du pain et de l’électricité : économistes et syndicalistes alertent sur un impact significatif

Par Fabrice Laretif, Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 15 avril 2026 à 15:38
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caddie.

Entre dépréciation de la roupie et envolée des prix de l'énergie, le panier de la ménagère est sous pression. La hausse des prix du pain et de l'électricité marque un tournant critique pour une population déjà lourdement endettée.

Avec la hausse des prix du pain et de l’électricité en mai, les inquiétudes grandissent quant à leurs répercussions sur le pouvoir d’achat. Dans un contexte économique déjà tendu, économistes et syndicalistes alertent sur un impact significatif, tant pour les ménages vulnérables que pour la classe moyenne.

Pour l’économiste Chandan Jankee, cette situation s’inscrit dans une série de chocs économiques internationaux qui ont affecté l’économie mauricienne ces dernières années. « Ce n’est pas la première fois que nous faisons face à des chocs économiques internationaux ayant de graves répercussions sur notre économie », rappelle-t-il. Il cite notamment la crise financière mondiale, les conflits géopolitiques, la pandémie de Covid-19 et, plus récemment, les tensions entre les États-Unis et l’Iran. 

Toutefois, si l’économie mauricienne a démontré une certaine résilience dans le passé, notamment grâce à des politiques publiques visant à protéger les plus vulnérables, le contexte actuel, dit-il, semble plus préoccupant. « L’augmentation des prix des produits pétroliers et de l’électricité, accompagnée d’une hausse en cascade de tous les prix, érode fortement le pouvoir d’achat déjà fragilisé des consommateurs », souligne-t-il.

Selon lui, les mesures ciblées, comme l’exemption de certaines hausses pour les personnes inscrites au Registre social, restent insuffisantes. « L’augmentation des prix du carburant, et désormais de l’électricité et du pain, a des effets généralisés avec un impact multiplicateur », explique-t-il. Il s’interroge également sur la justification de ces hausses : « Quelle part est réellement liée à la guerre et quelle part sert à couvrir des inefficacités internes ? ».

Dans un contexte marqué par une hausse continue du coût de la vie, la réduction des allocations sociales suscite également des inquiétudes

De son côté, l’économiste le Dr Bhavish Jugurnath souligne que le coût de l’électricité – qui a un effet domino – a un impact direct sur la production du pain. Les répercussions se feront également sentir sur la distribution. « C’est toute une chaîne qui sera affectée », craint-il.

Accumulation de hausses 

Du côté syndical, le constat est tout aussi alarmant. Ashvin Gudday, négociateur de la General Workers Federation, évoque un impact « énorme ». Il met en avant l’accumulation des hausses récentes, notamment celle du gaz ménager, désormais à Rs 250, qui pèse lourdement sur les budgets des ménages. « Le pain est une denrée essentielle consommée quotidiennement. Son augmentation, combinée à celle de l’électricité, aura un effet domino », affirme-t-il. 

Selon lui, ce phénomène pourrait être aggravé par la répercussion des coûts sur les consommateurs à travers d’autres biens et services. « Les personnes vulnérables et la classe moyenne souffriront davantage et ne mangeront pas à leur faim », prévient-il, soulignant les risques sociaux liés à cette pression accrue. 

L’augmentation des prix du carburant, et désormais de l’électricité et du pain, a des effets généralisés avec un impact multiplicateur. 

Ashvin Gudday attire également l’attention sur des facteurs structurels, tels que la dépréciation de la roupie, estimée à plus de 46 % face au dollar ces dernières années. Cette situation renchérit le coût des importations, accentuant ainsi l’inflation. « Les Mauriciens subissent de plein fouet la perte de pouvoir d’achat », dit-il, évoquant une dette des ménages qui atteint des niveaux élevés.

Ce dernier rappelle une réalité souvent évoquée dans le débat public : « Neuf travailleurs sur dix à Maurice gagnent au maximum Rs 50 000 par mois », ce qui limite fortement leur capacité à absorber de nouvelles hausses.

Coupes dans les allocations sociales : Un choix contesté

Dans un contexte marqué par une hausse continue du coût de la vie, la réduction des allocations sociales suscite également des inquiétudes. Pour l’économiste Chandan Jankee, ces mesures s’inscrivent dans une logique d’austérité adoptée par le gouvernement afin de contenir la dette publique. « Cette stratégie repose sur une réduction des dépenses publiques, notamment à travers la réforme des pensions et la diminution des aides sociales », explique-t-il. Cependant, il affirme que cette orientation intervient à un moment où l’économie montre déjà des signes de ralentissement. Avec des prévisions de croissance revues à la baisse, autour de 2 % dans un scénario pessimiste, dit-il, l’impact sur les ménages pourrait être significatif.

Chandan Jankee rappelle qu’entre 2014 et 2024, environ Rs 366 milliards avaient été injectées pour soutenir le pouvoir d’achat à travers diverses allocations. « La réduction de ces aides constitue un coup dur », fait-il ressortir, tout en estimant que les hausses du salaire minimum et les ajustements salariaux récents deviennent essentiels pour atténuer le choc. L’économiste met également en lumière des problèmes structurels plus profonds, notamment une faible compétitivité du marché et des circuits de distribution inefficaces, qui limitent l’efficacité des politiques de stabilisation des prix.

Le Dr Bhavish Jugurnath fait comprendre qu’il y a beaucoup d’incertitudes quant à d’éventuelles nouvelles hausses de prix. Cela alors que l’accord entre l’Iran et les États-Unis concernant la guerre n’a pas été conclu. Il affirme que la situation est hors de contrôle du gouvernement. « On pourrait s’interroger sur le timing d’avoir mis fin aux allocations. Toutefois, le plus important serait de savoir ce que nous faisons des prix. Les prix peuvent continuer à augmenter, qu’on le veuille ou pas, en raison de la situation énergétique mondiale », avance l’économiste.

Du côté syndical, le discours est plus critique. Ashvin Gudday dénonce des réformes jugées injustes, notamment celles liées à la Basic Retirement Pension (BRP) et à l’Income Support. « Rien ne répare cette injustice », tonne-t-il. Selon lui, la réduction des allocations, y compris la CSG Allowance, accentue la précarité et contribue à l’émergence de « travailleurs pauvres ». Il souligne qu’une part importante des 550 000 travailleurs du pays vit avec le salaire minimum, désormais insuffisant face à la hausse des prix. « La CSG Allowance soulageait beaucoup de familles vulnérables », insiste-t-il, tout en pointant un contraste avec les profits importants réalisés par certains grands groupes.

Des mesures réclamées pour les ménages en difficulté

Alors que la hausse du coût de la vie continue de peser sur les ménages, la question des mesures urgentes à mettre en place pour soutenir les plus vulnérables et la classe moyenne devient centrale. Pour l’économiste Chandan Jankee, la situation actuelle résulte à la fois de facteurs conjoncturels et de faiblesses profondes de l’économie mauricienne. « Les gouvernements n’ont pas fait preuve de suffisamment de vision pour s’attaquer aux problèmes structurels », estime-t-il. Selon lui, les périodes de croissance ont entretenu une forme de complaisance, retardant des réformes essentielles comme la démocratisation économique, le développement de la production locale et la sécurité alimentaire.

Il pointe également du doigt l’émergence de monopoles et d’acteurs dominants qui freinent la concurrence et accentuent les inégalités. Dans ce contexte, il plaide pour des réformes rapides et des politiques adaptées, avec une approche centrée sur l’humain. « Il faut garantir un minimum de qualité de vie à tous les Mauriciens, et non à une minorité », insiste-t-il.

Pour sa part, Dr Bhavish Jugurnath est d’avis qu’il faut miser sur le ciblage. Il faut protéger les plus vulnérables. « Plusieurs gouvernements dans le passé étaient contre l’idée du ciblage. Il faut définitivement aller en ce sens », avance l’économiste. L’électricité, le gaz ou encore les coûts de matières premières ont été revus à la hausse. Les augmentations ne concernent pas uniquement un produit, fait observer Dr Bhavish Jugurnath. « Il y a des subsides sur le prix de la farine. Cependant, certains utilisent ce produit à des fins commerciales. Ce qui va à l’encontre de l’objectif. Il faut une meilleure coordination pour le registre social et pourquoi ne pas accorder une subvention à ceux qui y sont inscrits pour faire face à la hausse du prix de l’électricité », ajoute-t-il. 

Pour sa part, Ashvin Gudday met l’accent sur des mesures concrètes et immédiates. Il propose la mise en place d’un revenu minimum garanti, ajusté au panier de consommation, afin de permettre aux familles de subvenir à leurs besoins essentiels. « Chaque famille doit pouvoir manger à sa faim. » Il appelle également à un renforcement du contrôle des prix pour limiter les abus et à une augmentation des subventions sur les produits de base. La question de l’utilisation du fonds de Rs 10 milliards dédié à la stabilisation des prix est aussi posée, dans un souci de transparence et d’efficacité.

Sur le plan structurel, Ashvin Gudday rejoint l’analyse de l’économiste en insistant sur la nécessité de promouvoir la production locale afin de réduire la dépendance aux importations. L’autosuffisance alimentaire et énergétique apparaît, selon lui, comme un levier clé pour atténuer les pressions inflationnistes. Selon lui, les employeurs ont aussi un rôle à jouer. Le syndicaliste les invite à faire preuve de solidarité en période de crise, notamment en redistribuant plus équitablement les profits et en soutenant les travailleurs vulnérables. « Des mesures comme le télétravail, lorsque c’est possible, peuvent également contribuer à réduire les coûts liés au transport. » Il propose aussi une réorganisation du système de transport public et la promotion du covoiturage.

Témoignages

Jean Noël Samynadas, opérateur dans une usine : « Il est impossible d’épargner en fin de mois »

Jean Noël Samynadas, 41 ans, opérateur dans une usine de fournitures de bureau, décrit un quotidien de plus en plus difficile à gérer. Il vit avec sa compagne et explique que la hausse généralisée des prix pèse lourdement sur leur budget. « Les prix sont abusifs », estime-t-il. Il évoque l’augmentation récente du prix du pain et celle attendue de l’électricité. Selon lui, même les dépenses de base ont fortement augmenté. « Avant, nous dépensions Rs 6 000 à Rs 7 000 par mois pour l’alimentation. Aujourd’hui, il faut compter environ Rs 10 000 pour les mêmes produits. » Cette situation réduit leur capacité financière.

S’il se considère chanceux d’être propriétaire de sa maison, Jean Noël Samynadas doit néanmoins faire face à des crédits contractés auprès de magasins. « À la fin du mois, après toutes les dépenses et les remboursements, il ne reste rien. Il est impossible d’épargner. » Au-delà de sa situation personnelle, il exprime une inquiétude plus large. Selon lui, la dégradation du pouvoir d’achat pourrait avoir des conséquences sociales, notamment une hausse de la criminalité et une plus grande vulnérabilité des jeunes face aux dérives.

Claudette Gaffor, cleaner dans une école : « Cette ceinture qu’on serre a déjà explosé »

« Il est difficile de faire face à la situation actuelle. Nous ne pouvons mettre de l’argent de côté. Le salaire mensuel est insuffisant pour subvenir aux besoins du quotidien. Quand je parle aux gens, je me rends compte que je ne suis pas la seule dans une telle situation. C’est le prix de la liberté et la victoire 60 à 0 aux dernières élections générales. Il reste trois années de mandat à ce gouvernement et tout ce qu’on peut faire, c’est avoir la foi pour survivre. 

J’ai dû diminuer mes achats en raison de la hausse des prix. Il faut faire le choix entre des produits nécessaires au détriment de produits essentiels. Cette ceinture qu’on serre a déjà explosé. Il fallait maintenir le soutien financier de la Mauritius Revenue Authority comme le faisait le précédent régime et proposer une hausse salariale afin de répondre à l’augmentation du coût de la vie. Nous nous appauvrissons jour après jour. »  

Asha Lodenauth, opératrice dans le secteur du nettoyage : « Comment refuser d’accéder à une demande de son enfant, surtout s’il est en bas âge ? »

« La situation est extrêmement dure pour moi qui gère une famille de la classe moyenne, car les salaires sont demeurés inchangés. Nous devons manger. Il nous faut acheter du pain, utiliser l’électricité et le gaz. La situation se complique davantage avec ce que l’on voit. 

Pour moi qui achetais sept pains auparavant, il faudra que je revoie cette quantité à la baisse. L’idée est de faire des économies là où c’est possible. La consommation familiale a été revue à la maison. Nous avons trois enfants. 

Le gouvernement aurait dû augmenter les salaires, parce que les dépenses sont en hausse. Comment refuser d’accéder à une demande de son enfant, surtout s’il est en bas âge ? »
 

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