Possible volonté américaine d’acquérir l’archipel : les Chagos hors de prix
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Après le revirement de Donald Trump sur l’accord entre Londres et Maurice, des sources britanniques évoquent désormais un possible projet américain d’achat direct de l’archipel des Chagos.
C’est une « information » parue dans la presse britannique, dont The Telegraph et Reuters. Des sources y confirment que la Maison-Blanche étudierait l’option d’un achat direct des îles Chagos. Objectif : contourner le deal entre le Royaume-Uni et Maurice et sécuriser Diego Garcia de manière plus durable. Une idée qui, à y regarder de près, se heurte à des obstacles concrets.
L’avocat constitutionnaliste Parvez Dookhy connaît bien le registre du président Trump. « Il attaque comme un véritable prédateur. Il utilise les leviers économiques pour mettre l’autre partie sous pression avant d’obtenir des concessions », analyse-t-il. Mais il identifie aussi la parade : « Il fait souvent deux pas en avant avant d’en faire un en arrière. Aujourd’hui, il parle des Chagos. Demain, il pourrait se limiter à Diego Garcia, qu’il occupe déjà. » Son avertissement est direct : « Maurice ne doit pas danser sur la musique de Donald Trump. Si nous dansons sur sa musique, nous sommes fichus. »
L’ancien ministre des Affaires étrangères Anil Gayan partage ce diagnostic. Donald Trump est, selon lui, « un président transactionnel, un businessman avant tout », un homme dont la vision du monde se décline naturellement en acquisitions. Il rappelle que les États-Unis ont déjà procédé, dans leur histoire, à des achats territoriaux majeurs, citant l’exemple de l’Alaska acquis auprès de la Russie au XIXe siècle.
Mais cet antécédent, loin de valider le scénario américain, en révèle précisément l’impossibilité : ce qui était concevable entre puissances coloniales au XIXe siècle se heurte aujourd’hui à un cadre juridique international radicalement différent, fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « La souveraineté de Maurice ne peut être monnayée », tranche-t-il.
Sur ce point, l’ancien haut fonctionnaire Satteeaved Seebaluck, qui a participé au dossier aux côtés de feu Anerood Jugnauth, ne laisse place à aucune ambiguïté : « La souveraineté n’a pas de prix et aucun territoire appartenant au pays n’est à vendre. »
Pour lui, les spéculations autour d’une transaction ignorent ce que représente ce combat : plusieurs décennies de lutte diplomatique et juridique fondées précisément sur le principe que l’archipel fait partie intégrante du territoire mauricien. Y renoncer, même partiellement, reviendrait à effacer le sens même de cette histoire.
Le géopolitologue Shafick Osman va plus loin. Toute démarche pouvant être interprétée comme une vente de souveraineté provoquerait « un suicide politique total ». Une telle décision entrerait directement en contradiction avec les arguments défendus par Maurice devant la Cour internationale de Justice. Et même si des compensations financières importantes pouvaient séduire une partie de l’opinion, « la grande partie de la population serait très réfractaire à cette idée », avance-t-il.
Pour le géopolitologue, Maurice doit continuer à entretenir de bonnes relations avec l’ensemble des grandes puissances sans pour autant remettre en cause ses intérêts fondamentaux. « Il n’y a aucune raison de vendre ou d’envisager de vendre les Chagos aux États-Unis », affirme-t-il. « Ce serait une trahison vis-à-vis du peuple chagossien, mais aussi de tous ceux qui ont lutté pour la souveraineté mauricienne sur l’archipel. »
La raison est profonde, et elle dépasse le calcul politique. Le dossier des Chagos porte en lui une histoire de déplacement forcé. Entre les années 1960 et 1970, les habitants de l’archipel ont été expulsés pour permettre l’installation de la base américaine de Diego Garcia. Depuis lors, la communauté chagossienne, dispersée entre Maurice, les Seychelles et le Royaume-Uni, réclame reconnaissance, réparation et participation aux décisions concernant son territoire d’origine.
Et elle est loin d’être unanime : si le Chagos Refugees Group d’Olivier Bancoult soutient l’accord entre Londres et Port-Louis, des Chagossiens établis au Royaume-Uni s’y opposent fermement. Ces derniers ont créé un « Gouvernement chagossien en exil », intenté des recours judiciaires pour manque de consultation et organisé des retours symboliques sur les îles. Toute entente négociée entre États sans consultation de ces représentants risquerait de rouvrir des blessures que plusieurs décennies n’ont pas cicatrisées.
Malgré cela, Satteeaved Seebaluck estime que Maurice demeure sur la bonne voie malgré les délais liés à la ratification du traité. D’autant que sur le plan juridique, précise Parvez Dookhy, « Maurice est souveraine juridiquement parlant. La différence, c’est qu’elle n’exerce pas encore pleinement cette souveraineté sur le terrain. »
Le traité n’a pas encore été ratifié, et c’est là, soutient l’ancien ministre Anil Gayan, que réside le vrai problème. Non dans les manœuvres de Washington, mais dans une lenteur politique dont Maurice porte une part de responsabilité. Il estime que Port-Louis n’a pas suffisamment capitalisé sur ses victoires diplomatiques, et que les développements politiques au Royaume-Uni – opposition conservatrice acharnée, amendements de la Chambre des Lords exigeant un référendum d’autodétermination, tensions avec Washington – conjugués à certaines initiatives chagossiennes ont rendu la situation plus complexe qu’elle n’aurait dû l’être.
S’ajoute à cela une fragilité que les observateurs sont unanimes à pointer. Satteeaved Seebaluck regrette que les autorités mauriciennes n’aient pas davantage occupé le terrain médiatique pour contrer les récits circulant dans la presse britannique. « Le gouvernement aurait dû être plus agressif sur ce dossier. On voit toutes sortes de propagandes circuler dans les médias britanniques et on aurait dû prendre les devants au lieu de laisser la place aux spéculations. »
C’est peut-être là le vrai enseignement de l’épisode. Non pas que les États-Unis puissent réellement imposer une transaction sur les Chagos — les obstacles juridiques, historiques et politiques y sont trop nombreux, trop enchevêtrés pour se laisser réduire à une logique d’achat-vente —, mais que le silence laisse le champ libre à des lectures réductrices d’un dossier qui mérite mieux. Maurice a gagné la bataille du droit. Il lui reste à gagner celle du récit.
La souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos n’est pas négociable. C’est en ces termes que le Bureau de l’Attorney General a réagi après la publication d’un article du Telegraph évoquant une possible volonté de la Maison-Blanche d’acheter l’archipel.
Le gouvernement mauricien réaffirme ainsi que sa position sur ce dossier reste claire, constante et sans équivoque, tout en précisant qu’à ce stade, aucune proposition officielle n’a été soumise aux autorités mauriciennes. Aucun contact, direct ou indirect, n’a par ailleurs été établi par l’administration américaine en vue d’un éventuel accord séparé concernant Diego Garcia ou l’ensemble de l’archipel des Chagos.
Selon des informations publiées par le Telegraph sur son site web le dimanche 7 juin, la Maison-Blanche étudierait la possibilité d’acheter l’archipel des Chagos à Maurice, une option qui pourrait remettre en cause le projet du Premier ministre britannique Keir Starmer de transférer officiellement la souveraineté de l’archipel à Port-Louis. D’après le journal britannique, des responsables américains auraient élaboré plusieurs scénarios alternatifs concernant l’avenir de Diego Garcia, la base militaire stratégique exploitée conjointement par le Royaume-Uni et les États-Unis. Parmi les options examinées figure l’acquisition des Chagos par Washington après un éventuel transfert de souveraineté à Maurice.
Le dossier aurait été porté à l’attention du président américain Donald Trump par le secrétaire au Trésor, Scott Bessent. Selon le Telegraph, cette option ne serait toutefois pas la solution privilégiée par la Maison-Blanche à ce stade.
Après avoir approuvé en avril 2025 l’accord conclu entre le Royaume-Uni et Maurice, qui prévoyait la rétrocession de l’archipel à Port-Louis assortie d’un bail de 99 ans sur la base militaire de Diego Garcia, Donald Trump a opéré un spectaculaire revirement. En janvier 2026, sur Truth Social, il a qualifié le transfert d’« act of great stupidity », avant d’adresser, en février, un message sans équivoque au Premier ministre britannique Keir Starmer : « DO NOT GIVE AWAY DIEGO GARCIA ! ». Le projet de loi britannique, déjà fragilisé par une opposition conservatrice et des amendements de la Chambre des Lords, a été retiré du programme parlementaire en avril 2026. Le deal est depuis au point mort.