Port-Louis : Rs 5,9 milliards pour entrer dans la modernité
Par
Fernando Thomas
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Fernando Thomas
Port-Louis n’avait plus le choix. Depuis une décennie, l’augmentation du trafic maritime, la concurrence des hubs régionaux – Port-Réunion, Mombasa, Oman – et l’évolution rapide des technologies ont installé une pression croissante sur les infrastructures mauriciennes. Dépassé par les standards internationaux, privé de marges de manœuvre face aux mégaships, trop dépendant d’équipements vieillissants, le terminal risquait d’être relégué au rang de solution secondaire. Maintenir les opérations en l’état, c’était accepter l’obsolescence programmée.
Avec son Business Plan 2025-2030, la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL) rompt avec cette inertie : Rs 5,9 milliards seront investies pour moderniser le terminal, un montant sans équivalent dans l’histoire de l’entreprise. L’objectif assumé : faire de Port-Louis un terminal renforcé, intelligent, propre et stratégique.
Pendant longtemps, Port-Louis a navigué entre 650 000 et 750 000 conteneurs annuels. Le plafond semblait indépassable. Le nouveau plan vise 1,2 million de TEUs à l’horizon 2030. « L’automatisation des portes, la digitalisation et nos nouveaux équipements nous permettront de relever un défi stratégique : passer de 700 000 à 1,2 million de conteneurs », explique Vishal Multra, directeur des opérations.
Pour absorber un tel flux, il faut repenser les mécanismes internes du terminal : réduire les temps d’attente, fluidifier la circulation des camions, permettre une meilleure rotation des navires, optimiser les zones de stockage, raccourcir les chaînes décisionnelles, donner davantage de lisibilité aux compagnies maritimes, surveiller en temps réel les mouvements, anticiper les congestions, automatiser les tâches à faible valeur ajoutée. La CHCL mise sur un triptyque : équipements ultramodernes, digitalisation totale, automatisation ciblée.
Le renouvellement s’organise en deux temps. La première phase (2026-2027), financée sur fonds propres à hauteur de Rs 2,77 milliards, prévoit l’acquisition de deux grues STS Super Post/Megamax – ces mastodontes capables d’opérer les plus grands navires du monde –, cinq grues RTG (Rubber Tyred Gantry, portiques sur pneus) hybrides et quinze tracteurs avec remorques.
Ces machines redéfinissent la philosophie du terminal. Les STS Megamax permettent d’atteindre les navires de grande largeur, là où les portiques actuels étaient limités. Sans elles, impossible d’attirer certains porte-conteneurs récents, pourtant au cœur des nouvelles routes commerciales.
La seconde phase (2027-2028) bénéficiera d’un financement indien de Rs 3,2 milliards. Au menu : une grue STS supplémentaire, huit RTG électriques ou hybrides, vingt-six tracteurs et remorques, huit reachstackers pour renforcer la polyvalence des opérations, la rénovation de deux portiques IMCC et l’électrification des RTG existants. Ce partenariat avec New Delhi marque une diplomatie logistique assumée, où la modernisation portuaire devient un instrument d’influence et de coopération régionale. Le passage progressif à l’électrique constitue un virage décisif, attendu depuis des années.
Dans un terminal, le trafic de camions est souvent le point faible des opérations. Longues files, documents manquants, synchronisation imparfaite : autant de micro-délais qui, cumulés, deviennent un goulet d’étranglement. Avec l’automatisation des portes (gate automation), la CHCL introduit une rupture. Les camions ne dépendront plus d’un processus manuel : lecture automatisée des plaques, contrôle digital des documents, orientation vers les bonnes zones, fluidité des entrées et sorties.
Résultat attendu : moins de congestion, réduction drastique du temps d’attente, meilleure gestion des flux, traçabilité accrue, service plus rapide pour les transporteurs.
Si les portiques représentent les muscles du port, le Terminal Operating System (TOS) en est le cerveau. Son rôle : coordonner chaque mouvement, chaque conteneur, chaque séquence de manutention. Le nouveau TOS intègrera des modules de suivi en temps réel, gestion intelligente des stocks, optimisation algorithmique, prévision des congestions, tableaux de bord numériques, Internet des Objets (IoT) et intelligence artificielle pour anticiper les ruptures de flux ou les incidents. Le terminal devient prévisible, mesurable, synchronisé.
La modernisation technique n’a de sens que si les femmes et les hommes du port montent en compétences. Un centre de formation moderne, équipé d’un simulateur professionnel, sera créé pour former les opérateurs de grues STS et RTG, renforcer la sécurité, accélérer l’apprentissage sans perturber les opérations, professionnaliser les trajectoires, instaurer une logique de certification continue et préparer les équipes aux technologies émergentes.
« Notre centre de formation avec simulateur n’est pas un luxe : c’est une condition pour garantir que nos équipes maîtrisent parfaitement les machines, tout en réduisant les risques », insiste Gassen Dorsamy, directeur général de la CHCL. La logistique mondiale change : automatisation, intelligence artificielle, data, moteurs électriques, normes de sécurité renforcées, navires de plus en plus gigantesques. Pour rester dans la course, Maurice doit former une nouvelle génération d’opérateurs, techniciens, superviseurs et planificateurs.
Les ports du monde entier sont confrontés à la même injonction : réduire les émissions, limiter les nuisances, repenser l’usage de l’énergie. La CHCL, longtemps critiquée pour l’empreinte carbone des RTG diesel, amorce une transition concrète. Le remplacement progressif par des RTG hybrides et électriques — couplé à l’électrification des modèles existants — représente une bascule.
Les avantages sont clairs : diminution du diesel consommé, réduction du bruit, baisse des émissions, modernisation du parc, alignement sur les normes internationales. Maurice, qui se veut un pays leader dans la transition écologique, inscrit son port dans cette démarche.
La CHCL ne veut plus être un port qui réagit, mais un port qui anticipe. La digitalisation, au-delà du TOS, comprend des tableaux de bord opérationnels accessibles en temps réel, la collecte massive de données, des capteurs IoT pour surveiller machines, flux et températures, de l’analytique pour optimiser les décisions, et des interfaces capables de communiquer avec les compagnies maritimes. Le port devient un organisme vivant, piloté par la donnée.
Dans l’océan Indien, les ports se livrent une bataille féroce pour attirer les navires en transbordement, les lignes régulières, les compagnies maritimes régionales et les flux commerciaux internationaux. La montée en capacité de Port-Louis ouvre de nouvelles possibilités : attirer davantage d’escales, renforcer la connectivité régionale, devenir une alternative crédible aux ports concurrents, stimuler les activités locales – logistique, transport, services, commerce.
« Grâce à l’optimisation des portiques et à nos nouveaux équipements, nous pourrons exploiter pleinement le potentiel du terminal, tout en proposant un service plus rapide et plus fiable aux compagnies maritimes », affirme Gassen Dorsamy. L’objectif : devenir un hub complet, capable d’offrir une fluidité comparable aux standards européens ou asiatiques.
Au terme de ces Rs 5,9 milliards, Port-Louis ne sera plus le même. Les transformations seront visibles et mesurables : des portiques géants bordant le quai, des RTG électriques glissant silencieusement, un trafic camion fluide, un TOS anticipant les congestions, des opérateurs formés sur simulateur, des flux digitaux qui circulent aussi vite que les conteneurs.
Avec ce programme d’inves-tissement, la CHCL engage une transformation structurelle. Les équipements, la digitalisation, la montée en compétences, la durabilité, la capacité accrue : tout converge vers un port plus puissant, plus fluide, plus responsable. Port-Louis se dote des moyens de ses ambitions : devenir un hub moderne, compétitif, écologique, capable d’attirer les plus grandes compagnies maritimes et de soutenir l’économie pour les décennies à venir.
Les effets attendus dépassent largement le terminal :
1. Impact sur le commerce
Plus de containers, c’est plus de possibilités pour les importateurs et exportateurs : coûts potentiellement réduits, délais plus courts, options logistiques diversifiées.
2. Impact sur la connectivité
Le port pourra accueillir plus de navires, plus souvent, sur plus de lignes. C’est un gain pour le tourisme, le commerce, les entreprises.
3. Impact sur l’emploi
De nouveaux postes émergeront : opérateurs STS, spécialistes en IA, techniciens IoT, analystes de données, superviseurs de yard modernes.
4. Impact sur l’image de Maurice
Dans un océan Indien en pleine mutation, rester statique reviendrait à s’effacer. Ce projet donne au pays une ambition visible, assumée, tangible.