Législatives 2019

Politique et argent : Rs 1 million au minimum pour être candidat

Depuis la dissolution du Parlement, c'est la ruée vers les investitures dans les grands partis. Des centaines de néophytes se sont engagés dans une course pour le titre d’Honorable Member of the House. Mais, cette place dans l’hémicycle se paye au prix fort. Selon notre enquête, chaque candidat doit débourser, de sa poche, au minimum Rs 1 million durant cette courte campagne électorale. Le restes des dépenses est financée par le parti et des sponsors.

« Ou ena kas pou finans ou kanpagn ? C’est la question qu’on m’a posée avant de m’accorder un ticket », confie un jeune professionnel qui briguera les suffrages sous la bannière d’un parti de l’opposition. « Si ou le gagn eleksion, ou bizin depanse. Ou bizin ena minimum enn milion », lui a dit la direction de la formation politique au sein dequelle il milite depuis 2015.

Issu d’un milieu considéré modeste, ce néophyte dit avoir consenti à d’énormes sacrifices pour réunir la somme nécessaire. « Quand j’ai compris que j’allais peut-être obtenir une investiture, j’ai commencé à faire attention à mes dépenses. Par exemple, je sortais moins durant le week-end. Aussi, au niveau familial, on a limité les dépenses et évité les excès. Très peu de gens sont conscients des sacrifices auxquels un candidat doit consentir », fait-il ressortir.

Cet argent servira, selon notre interlocuteur, surtout à régler les frais logistiques, les affiches/tracts, les banderoles et oriflammes. « Nous sommes dans l’opposition, et chaque candidat doit s’occuper personnellement de tous ces items », ajoute-t-il. Le candidat soutient qu’à ce stade, le leader du parti ne s’est pas montré en faveur de la création des baz. « Mais les baz offrent une visibilité dont on ne peut se passer. Bien entendu, cela entraînera plus de dépenses, car elles doivent fonctionner sur une base 24/7 », dit-il. 

Un jeune professionnel choisi, lui, pour être candidat de l’Alliance Morisien avoue avoir contracté un gros emprunt pour financer sa campagne. « Je n’ai pu réunir la somme nécessaire, car dans un passé récent, j’ai dû financer la construction de ma maison. Il a ainsi fallu que je contracte un prêt bancaire. Les intérêts sont énormes. Je l’ai fait après mûre réflexion, car j’ai de réelles chances d’être élu. Une fois élu, je serai en mesure de le rembourser en une année », dit-il. (Voir plus loin revenus des députés)

Course à la députation

Plusieurs néophytes avouent avoir déjà commencé à investir de l’argent dans une circonscription depuis au moins l’année dernière. Cela après avoir eu l’aval du leader pour occuper le terrain comme candidat potentiel. 

« Aussi longtemps que vous n’avez pas votre ticket en main, vous vous engagez dans une bataille féroce mais sournoise entre candidats potentiels. Cette situation profite à ceux qui savent saisir les opportunités. Des clubs et des associations font ainsi des requêtes pour des aménités et autres équipements à tous les candidats potentiels. Vous n’avez pas le choix. Il faut les satisfaire sinon vous courez le risque qu’ils vous tournent le dos », constatent nos interlocuteurs.

Quelques-uns nous disent avoir dépensé jusqu’ici environ Rs 500 000 sans la garantie d’avoir une investiture. L’un d’eux émet des regrets : « Ma femme me disait souvent que je balançais nos économies par la fenêtre. Elle n’arrivait pas à me faire entendre raison. Je voulais à tout prix être dans l’hémicycle. Hélas mes Rs 300 000 sont parties en fumée. C’est une leçon à apprendre. »

Le leader de l’Alliance Nationale, Navin Ramgoolam, a lancé une boutade à ceux qui croient mériter un ticket, rien que pour avoir investi dans une circonscription. Depuis, un homme d’affaires avoue au Défi Plus qu’il passe des nuits blanches. « J’ai dépensé plus de Rs 4 millions depuis 2017 en finançant des activités des associations dans la circonscription où je désirais me porter candidat. J’y ai  ainsi gagné en popularité. Ce sera très dur pour moi d’être privé d’une investiture. Je ne vous cache pas que je ne ferme plus l’œil de la nuit », dit-il.

Financement des partis politiques

Qui dit élection, dit financement des partis politiques. Jusqu’à tout récemment, le financement par le secteur privé était tabou. Mais le gros capital a pris les devants en les incluant dans leurs comptes audités. Dans le milieu politique, on parle d’un financement à hauteur de 
Rs 200 millions, partagées entre l’Alliance Morisien, l’Alliance Nationale et le MMM. Dans le contexte de cette Three-cornered Fight, la contribution par parti est réduite.

Une chose est sûre. De tout temps, le secteur privé remplit davantage les caisses du parti qui part favori. Mais cette fois-ci, ce n’est pas évident d’établir le grand favori entre l’Alliance Morisien et l’Alliance Nationale. Le MMM se pose en outsider. Son leader, Paul Bérenger, l’a concédé en disant que son parti serait le Joker après la proclamation des résultats.

Selon nos recoupements, les dépenses seront relativement moindres pour les candidats de l’Alliance Morisien (MSM-ML), car ils sont déjà pourvus en oriflammes, banderoles, pavillons et t-shirts, entre autres. Comme c’est le cas d’habitude, tous les grands partis bénéficieront d’un soutien financier du secteur privé. « Ce sera après le Nomination Day », précise un ministre sortant. 

Au sein de l’Alliance Nationale et du MMM, on se plaint que ses candidats seront défavorisés par rapport à ceux de l’Alliance Morisien qui serait financièrement plus puissante qu’eux. Le parti au pouvoir, explique-t-on, accumule les contributions tout au long du mandat. « Les contributions du secteur privé sont comme un investissement. Il n’y a pas de Return on Investment avec les partis de l’opposition. Il faut toujours que ce soit une win-win formula pour eux », nous dit-il.

Tous les grands partis adoptent le même mécanisme de soutien financier aux candidats. La somme n’est pas fixée. Elle dépend du nombre d’électeurs, de la superficie de la circonscription et surtout du rapport de forces. Plus d’argent est injecté par le parti dans une circonscription marginale où chaque vote vaut son pesant d’or. « Les candidats d’une circonscription marginale peuvent recevoir trois fois plus que ceux d’une circonscription dite facile où trois élus sont presque assurés. Aucun parti n’investit gros dans une circonscription où il ne pourra faire élire un seul candidat », explique-t-il. Des anciens candidats contactés par Le Défi Plus confient que la contribution du parti représente entre 25 % et 50 % des dépenses, dépendant du profil de la circonscription.


Rs 120 millions à l’eau

Des 180 candidats alignés par l’Alliance Morisien, l’Alliance Nationale et le MMM, seuls 60 seront élus et quelques-uns rattrapés par le Best Loser System. Du coup, au bas mot, quelque Rs 120 millions, investies par ceux qui ne seront pas élus, tomberont à l’eau. 
Comment réagiront-ils face à la perte de cet argent ? « On a pris le risque. Swa tifi swa tigarson. Il faut accepter. Il ne faut pas être mauvais perdant même si on a misé plus de Rs 1 million. Je ne vais blâmer personne. Ça fait partie du jeu », répond un avocat privé d’une investiture.

Négociations et sponsor

Un néophyte indique que ses pairs et lui essaient de trouver les moyens pour limiter les dépenses. « Nous négocions afin d’obtenir des emplacements, pour la tenue de nos réunions, gratuitement. Un ami a accepté de nous sponsoriser en nous offrant des chaises. C’est le cas aussi pour la sonorisation qui nous est offerte par un activiste », dit-il. 

Opération « fann kas »

Il s’agit du plan de secours pour un candidat ou un parti qui se trouve en mauvaise posture. « Si on constate que le terrain glisse en faveur de l’adversaire, le dernier recours est de fann kas », indique le Campaign Manager d’une circonscription urbaine. Notre interlocuteur indique que les candidats doivent, pour cela, avoir des « sponsors » ou, autrement dit, des bailleurs de fond. « Cela dépend du candidat. Pour les plus influents dans la classe politique, hormis les ‘donations’, ils peuvent aussi compter sur certains grands groupes du secteur privé. Il n’y a alors aucune limite », confie-t-il.


Les salaires et les allocations : Rs 10 millions à un député

Le salaire et les allocations que perçoit un député s’élèvent à Rs 158 800 par mois. Ce qui fait que l’État verse Rs 10 millions à un élu pour un mandat de cinq ans. Sans compter les autres facilités, à savoir les berlines hors-taxe et les voyages.

En somme, un député n’empoche qu’environ Rs 100 000 par mois. Les déductions dans ses salaires sont principalement, la rémunération du clerk (Rs 14 000), les pensions (Rs 7 500) et le leasing pour la voiture (Rs 30 000). D’où la nécessité de la majorité d’entre eux de poursuivre leur carrière professionnelle. 

Basic Salary Rs 75 100
Entertainment Allowance Rs 11 000
Petrol Allowance Rs 18 980
Driver’s Allowance Rs 8 820
Clerk Allowance Rs 14 100
Facilities Allowance Rs 24 000
Duty Allowance Rs 6 800
Total Rs 158 800

Dépenses par ‘baz’ par jour

Les baz représentent un folklore incontournable dans notre paysage électoral. Cependant, elles bouffent environ 75 % des dépenses. D’ici la semaine prochaine, elles vont pousser comme des champignons à travers le pays. À la lumière de notre enquête auprès des candidats et des Campaign Managers des grands partis, il ressort que durant cette courte campagne, il y aura entre 20 et 40 baz par circonscription, dépendant du nombre d’électeurs et de la superficie. Dans la plupart des cas, les emplacements sont loués entre Rs 5 000 et Rs 15 000 pour 15 jours. Des conteneurs sont loués entre Rs 100 et Rs 300 par jour. Chaque baz est gérée par une équipe d’agents qui coûte aux candidats entre Rs 5 000 et Rs 10 000 par jour, sans compter leur ravitaillement chiffré entre Rs 2 000 et Rs 4 000 par jour.

Dépenses par ‘baz’ par jour
Emplacement  Entre Rs 5 000 et Rs 15 000
Agents  Entre Rs 5 000 et Rs 10 000
Ravitaillement Entre Rs 2 000 et Rs 4 000
Total Entre Rs 12 000 et Rs 29 000
Dépenses par ‘baz’ pour 15 jours
Emplacement  Entre Rs 5 000 et Rs 15 000
Agents  Entre Rs 75 000 et Rs 150 000
Ravitaillement Entre Rs 30 000 et Rs 60 000
Total Entre Rs 110 000 et Rs 225 000
Dépenses de 30 ‘baz’ par circonscription 
Emplacement  Entre Rs 150 000 et Rs 450 000
Agents  Entre Rs 2 250 000 et Rs 4 500 000
Ravitaillement Entre Rs 900 000 et Rs 1 800 000
Total Entre Rs 3 300 000 et Rs 6 750 000

Les autres dépenses

Sonorisation : Entre Rs 1 000 et Rs 3 000 par jour
Chaise : Entre Rs 5 à Rs 10 l’unité
Tente : Entre Rs 6 000 à Rs 10 000
Banderoles : Entre Rs 5 à Rs 10 le mètre
Jus, boissons, pâtisserie, etc. lors des réunions : Rs 50 000

Secrétariat

Fourniture : Rs 30 000 
Location de voiture : Entre Rs 500 et Rs 1 000 par jour
Allocation essence : Entre Rs 500 et Rs 1 000 par jour

Le jour des élections

Location de voiture : Entre Rs 500 et Rs 1 000 par voiture
Allocation essence pour le transport des électeurs : Dépendant du nombre de plein
Allocation essence pour le défilé : Entre Rs 500 et Rs 1 000 par voiture, dépendant de la circonscription
T-shirt : Entre Rs 50 à Rs 100
Paiement aux agents : Jusqu’à Rs 1 000 par agent 
Fournitures (plume, crayon, cahier, règle…) pour les agents : Rs 200
Repas pour les agents (Briani, jus, eau, thé…) : Rs 200/agent

Counting

Jusqu’à Rs 1 000 par agent – un ou deux par salle de classe
Repas pour les agents (briani, jus, eau, thé…) : Rs 200/agent
Fournitures (stylo, crayon, cahier, règle…) pour les agents : Rs 200

Les évènements majeurs 

Congrès : Entre Rs 150 000 et Rs 250 000 
Grand meeting : Jusqu’à Rs 8 000 par bus
Nomination Day : Défilé + rafraîchissement : Rs 30 000


Une panoplie de dépenses

Le coût entourant l’organisation d’un congrès pour une audience de 1 000 - 2 000 personnes est d’environ Rs 150 000. C’est ce qu’indique le président d’une régionale du MSM. Celui-ci explique que ce sont les frais pour les marquises et les podiums qui engloutissent la plus grande part du budget. Il faut aussi, poursuit notre interlocuteur, prévoir une enveloppe pour le transport, surtout s’il s’agit d’une grande circonscription afin de véhiculer les activistes. « Nous sollicitons les opérateurs de vans et d’autobus. Pour les vans, il faut compter un minimum de Rs 500 pour un ‘course’ de deux kilomètres. Le tarif peut grimper jusqu’à Rs 1 200, dépendant de la distance à parcourir. C’est le cas aussi pour les autobus. Là, il faut compter un minimum de Rs 3 000 et il s’agit, selon ce président, d’un prix préférentiel. Sinon ou na pa sorti anba Rs 5 000 à Rs 6 000 pou enn bis », confie-t-il. 

Si notre interlocuteur indique que les candidats doivent mettre la main à la poche, il souligne que le parti bénéficie aussi du soutien de « sponsors ». « Ces gens mettent leurs bus ou vans gratuitement à notre disposition », précise-t-il. 

Il faut aussi compter les frais de la sonorisation, des tracts et des affiches. « Bandrol ek pavion, parti ki done », confie-t-il.   

Pour les petites réunions, les coûts sont nettement inférieurs. « Si l’aménagement d’une tente est nécessaire, il faut compter autour de Rs 6 000 pour une tente pouvant accommoder environ 200 personnes. Comptez aussi Rs 1 000 pour 200 chaises, soit Rs 5 l’unité. Aussi, nous avons retenu les services d’un prestataire pour la sonorisation. Pour les équipements, l’installation et le transport, cela nous revient à Rs 1 500 la journée », dit-il.

Ouverture des bases après Divali en région rurale

Dans une circonscription rurale, un candidat du MSM indique que ses colistiers prévoient de dépenser chacun un peu plus d’un million de roupies. Pour arriver à cette somme, notre interlocuteur avance qu’il a été convenu que le nombre de baz serait limité à 2, voire 3 au maximum par centre de vote. « Nous avons décidé de procéder à l’ouverture de ces baz après Divali, prévue le dimanche 27 octobre. Ce qui fait qu'elles seront opérationnelles durant 10 jours uniquement », explique-t-il, s’estimant chanceux que la campagne soit très courte cette fois-ci. 

Notre interlocuteur fait néanmoins ressortir que les dépenses liées à l’opération des baz dépendront aussi de l’adversaire. « Si en face, ils mettent des moyens énormes et opèrent un plus grand nombre de baz, nous allons devoir suivre la cadence », précise-t-il. 

En sus des dépenses pour les baz, notre interlocuteur indique qu’il faut aussi prévoir une enveloppe pour au moins trois grandes mobilisations des partisans, soit le jour du dépôt de candidatures, le jour du congrès/grand meeting avec la présence du Premier ministre et le dernier grand rassemblement à Vacoas prévu le 3 novembre. « Le jour des élections, il faut aussi prévoir des dépenses relatives aux services des taxis et autres véhicules pour le transport des votants », souligne-t-il.

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