Policiers et trafiquants : une infiltration qui défie toujours les autorités
Par
Sharone Samy
Par
Sharone Samy
L’arrestation d’un membre de la VIPSU, soupçonné d’avoir tenté d’écouler 345 grammes de cocaïne d’une valeur estimée à Rs 5,1 millions, relance les inquiétudes sur l’infiltration des réseaux de drogue au sein des institutions censées les combattre. Huit ans après le rapport Lam Shang Leen, anciens enquêteurs et observateurs estiment que la corruption, l’appât du gain et l’omerta continuent de fragiliser la lutte antidrogue à Maurice.
L’affaire impliquant Nifaaz Alymamode, membre de la Very Important Persons Security Unit (VIPSU), n’est pas un simple fait divers. Pour beaucoup, elle ravive un débat qui semblait n’avoir jamais réellement été clos. Si l’immense majorité des policiers accomplissent leur mission avec intégrité, plusieurs dossiers impliquant des membres des forces de l’ordre ont marqué l’actualité au fil des années, alimentant les interrogations sur la capacité des trafiquants à recruter des complices au sein même des institutions.
L’histoire récente montre que l’arrestation de policiers dans des dossiers de drogue n’est malheureusement pas un phénomène inédit. L’un des cas les plus connus demeure celui de Jean-Paul François, ancien policier condamné en 2011 à 30 ans de servitude pénale pour son implication dans un trafic d’héroïne. Son arrestation avait déjà mis en lumière les liens que certains membres des forces de l’ordre pouvaient entretenir avec le milieu de la drogue.
Quelques années plus tard, le nom de l’ancien sergent Anil Gooransing, surnommé « Roi du Sud », est lui aussi associé à plusieurs affaires liées aux stupéfiants. Il est décédé en prison en 2012 alors qu’il purgeait une peine.
En 2016, plusieurs policiers avaient été arrêtés dans le cadre de l’affaire Hurreechurn, portant sur une importation présumée de deux kilos d’héroïne.
Plus récemment, en 2021, le constable Kevin Joumont a été arrêté dans le sillage de l’enquête sur la saisie record de 269 kilos de drogue à Pointe-aux-Canonniers.
L’année suivante, le constable Jonathan Rabot ainsi que l’ancien policier Kenny Couronne ont également été cités dans une enquête portant sur une importante saisie de cannabis à Rivière-Noire.
Aujourd’hui, l’arrestation d’un membre de la VIPSU vient s’ajouter à cette liste d’affaires qui, sans permettre d’établir l’ampleur exacte du phénomène en l’absence de statistiques officielles, montrent que la corruption liée au trafic de drogue continue de toucher, à intervalles réguliers, certains représentants de la force publique.
Pour de nombreux observateurs, les événements récents rappellent les constats dressés par la Commission d’enquête sur la drogue présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen en 2018.
À l’époque, la commission avait mis en garde contre les risques d’infiltration des institutions par les réseaux criminels. Sans remettre en cause l’intégrité de l’ensemble de la force policière, elle relevait que certains policiers étaient soupçonnés d’entretenir des liens avec des trafiquants et dénonçait des fuites d’informations susceptibles de compromettre les enquêtes.
Le rapport allait plus loin en décrivant des organisations criminelles disposant d’un réseau d’influence s’étendant au-delà de la police, pouvant également toucher d’autres secteurs de l’administration. Parmi ses recommandations figuraient une réforme en profondeur des structures chargées de la lutte antidrogue, un meilleur contrôle interne et une surveillance accrue des unités spécialisées. Huit ans plus tard, l’actualité donne le sentiment que plusieurs de ces préoccupations demeurent.
Engagé depuis près de quarante ans dans la lutte contre la drogue, le travailleur social Ally Lazer déplore qu’une minorité de policiers continue de porter atteinte à la crédibilité d’une profession qu’il respecte profondément. « Les ripoux, appelez-les comme vous voulez, ne représentent qu’une minorité. Mais cette minorité fait énormément de tort à l’ensemble de la force. Depuis des années, nous en avons vu défiler devant les tribunaux, parfois pour quelques milliers de roupies ou pour l’argent facile », affirme-t-il.
Selon lui, les réseaux criminels ne pourraient toutefois pas fonctionner sans bénéficier de complicités dans plusieurs maillons de la chaîne. « Cette corruption n’existe pas seulement au sein de la police. Elle peut aussi toucher des gardiens de prison ou encore des agents des douanes », estime-t-il.
Le travailleur social s’interroge également sur la facilité avec laquelle certains objets interdits continuent de circuler dans les établissements pénitentiaires. «Maurice peut connaître des pénuries de carburant, de riz ou d’huile, mais jamais de drogue. Il faut se demander pourquoi ? », commente- t-il.
Ancien responsable de l’Adsu et ex-assistant-surintendant de police, Hector Tuyau estime que les arrestations de policiers corrompus risquent malheureusement de se poursuivre. Selon lui, les trafiquants procèdent avec méthode. « Il existe une connexion très complexe entre certains policiers corrompus et les trafiquants. Comme je l’ai toujours dit, ces policiers continueront d’opérer dans le silence. »
Fort de son expérience au sein de la brigade antidrogue, Hector Tuyau affirme avoir été confronté à ce type de situations tout au long de sa carrière. « Lorsque j’étais dans la force policière, j’ai été témoin de nombreux cas. Aujourd’hui encore, nous constatons que la situation perdure. » Pour Hector Tuyau, l’argent constitue toujours le principal levier utilisé par les organisations criminelles.
« Les trafiquants observent et ciblent les maillons faibles de la force policière. Une fois qu’un policier est entraîné dans ce cercle vicieux, il devient très difficile d’en sortir. » L’ancien ASP ne croit pas que des augmentations salariales ou de nouveaux avantages puissent, à eux seuls, régler le problème. « Ceux qui choisissent cette voie savent parfaitement les risques qu’ils encourent. Malgré cela, ils continuent. Ce n’est pas seulement une question d’éthique, c’est avant tout une question de mentalité. »
Pour Sam Lauthan, ancien assesseur de la Commission Lam Shang Leen, l’arrestation d’un membre de la VIPSU démontre que les problèmes identifiés par la commission restent entiers. Selon lui, la puissance financière des organisations criminelles continue de peser lourdement sur les institutions. « Je ne suis pas surpris de voir, une fois de plus, un membre de la force policière impliqué dans une affaire de drogue. La mafia de la drogue est extrêmement puissante et son influence dépasse largement ce que l’on peut imaginer », affirme-t-il.
À ses yeux, les nombreuses recommandations formulées en 2018 n’ont pas permis de mettre fin aux dérives observées depuis plusieurs années. « Pendant de nombreuses années, nous avons assisté à plusieurs arrestations de policiers. Malgré la sévérité des peines encourues pour trafic de drogue, certains n’hésitent pas à mettre leur carrière et leur avenir en péril pour de l’argent facile », déplore-t-il.
L’ancien assesseur pointe également du doigt la loi du silence qui, selon lui, continue de protéger les têtes de réseau. « Il y a une véritable omerta. On ne verra jamais les grosses arrestations des principaux trafiquants si personne n’ose parler par peur des représailles », soutient-il.