«Plito ti perdi eleksion» - Aveu d’impuissance ou simple confidence : le dérapage contrôlé de Ramgoolam
Par
Sharone Samy
Par
Sharone Samy
Une phrase du Premier ministre Navin Ramgoolam sur les élections suscite de vifs débats. Entre critiques d’impuissance et défense d’un héritage économique lourd, observateurs et politiciens analysent l’état d’esprit du gouvernement du Changement.
Dimanche 8 février, au Rajput Mandir de Bell-Village, lors du 60e anniversaire du Gahlot Rajput Maha Sabha, Navin Ramgoolam lâche une « confidence » : « Je dis souvent à mon épouse : ‘plito ti perdi eleksion’. » En un rien de temps, la phrase fait le tour des réseaux sociaux. Dans un contexte d’inflation persistante, d’insécurité grandissante et de crise liée à la drogue de synthèse, l’« aveu » interroge sur l’état d’esprit de l’exécutif et sa capacité à affronter les défis actuels.
Pour l’historien et observateur politique Jocelyn Chan Low, cette sortie ne relève pas du simple faux pas. Elle constitue un « véritable faux pas politique » et révèle une crise bien réelle au sein du gouvernement. Non pas une crise d’idées ou de divergences internes, mais une crise de popularité. « Il y a aujourd’hui un véritable décalage entre les attentes de la population et l’action gouvernementale », analyse-t-il.
Durant la campagne électorale, l’Alliance du Changement avait promis une rupture franche avec l’ancien système. « Pourtant, quelques mois seulement après l’élection, on a vu l’application de mesures qui ne figuraient pas dans le manifeste électoral », souligne Jocelyn Chan Low. L’argument des caisses vides de l’État, d’une économie difficile et d’une politique d’austérité est venu, selon lui, « changer complètement la donne et le discours initial ».
C’est précisément cette disparité que pointe l’avocat engagé Dev Ramano. Là où Jocelyn Chan Low voit un problème de méthode - « un modèle politique centré sur les promesses plutôt que sur des décisions concrètes et structurantes » - Dev Ramano diagnostique une absence pure et simple de solutions face aux crises actuelles. « Ma lecture est que cette déclaration est un aveu de la disparité entre les promesses électorales et ce que la population attendait réellement », affirme-t-il. Sur les dossiers majeurs, cette phrase « sonne comme un aveu d’impuissance ».
« Ils ont proposé mille choses, mais la réalité est tout autre », tranche Dev Ramano. Et d’ajouter, particulièrement inquiet : « Lorsque j’ai entendu ces propos, je me suis dit que la situation risque d’être pire dans les jours et les mois à venir. »
Au-delà du contexte économique invoqué par le pouvoir, Jocelyn Chan Low pointe un autre problème, plus politique : celui de la gouvernance. Lors des élections, une large partie de la population voyait dans l’Alliance du Changement une réponse aux injustices accumulées au cours des dix dernières années. « Mais avec les nominations faites à gauche et à droite, malgré la promesse d’un Appointment Committee, on constate aujourd’hui que la situation est en train de déraper », affirme-t-il.
Son diagnostic est sans appel : « En six mois, le vent a tourné. Il ne faut pas tout ramener au contexte économique. Plusieurs éléments ont entaché ce gouvernement. »
Face à ces critiques, la majorité gouvernementale tente de renverser la perspective. Pour le député de la circonscription nº2 Farhad Aumeer, les propos de Navin Ramgoolam « ne sauraient être interprétés comme un aveu d’échec, mais plutôt comme le reflet d’un contexte difficile dans lequel l’actuel gouvernement a dû évoluer depuis son arrivée au pouvoir ».
« Ce n’est pas un aveu d’impuissance, bien au contraire. Cela démontre le travail qui a été abattu en quelques mois seulement », assure-t-il. Farhad Aumeer rappelle que le gouvernement a hérité d’une situation économique particulièrement délicate : « Il ne faut pas oublier que ce gouvernement a pris les rênes d’un pays criblé de dettes, avec une situation que l’on peut qualifier de catastrophique. » Il évoque notamment la publication du State of Economy Report, le démantèlement de la Striking Team, ainsi que les différents scandales actuellement examinés par la Financial Crimes Commission.
Selon le député, le Premier ministre a fait le choix de poser les bases de réformes profondes, même si leurs effets ne peuvent être immédiats. « Le travail accompli, certes compliqué, nous donne raison. Les résultats viendront en temps et lieu », soutient-il. Et d’ajouter, confiant : « Le Premier ministre est venu avec des mesures claires, et dans les quatre prochaines années, nous verrons les résultats. Pour moi, il a la capacité de faire les choses correctement. »
Mais cet argument du temps long trouve vite ses limites face à l’urgence sociale. Cette opposition entre réformes structurelles et attentes immédiates traverse tout le débat.
Pour le leader de l’opposition Joe Lesjongard, la déclaration du Premier ministre constitue « un aveu d’échec clair de l’Alliance du Changement « qui traduit « l’incapacité du chef du gouvernement à faire face aux responsabilités qui lui incombent «. Sa conclusion s’impose d’elle-même : « Si le Premier ministre estime lui-même qu’il n’est plus apte à gouverner, la seule solution responsable est qu’il rende son tablier, lui et son équipe. »
Joe Lesjongard rappelle le mandat massif accordé à l’Alliance du Changement : un score sans précédent de 60-0, porté par la promesse d’un véritable changement. « La population leur a offert une victoire écrasante avec l’assurance qu’il y aurait une rupture. Or, ce changement se fait aujourd’hui au détriment de la population », déplore-t-il.
Le leader de l’opposition dresse un tableau sombre de la situation actuelle, évoquant « tout un chapelet de problèmes » : difficultés sur le plan social, montée de l’insécurité et enjeux liés au law and order. « Rien n’est fait en ce sens », soutient-il, estimant que l’exécutif est resté sourd aux préoccupations quotidiennes des Mauriciens.
Une phrase du Premier ministre aura suffi à cristalliser toutes les frustrations d’un électorat qui espérait un changement et qui se demande désormais si son vote n’a pas porté au pouvoir un homme qui aurait préféré rester dans l’opposition.