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Plateau spécial sur la drogue synthétique - DCP Bhojoo : «Il n’y a pas de laboratoires, mais des sites de préparation»

Selon le psychiatre Anil Jhugroo; la drogue de synthèse peut être mortelle:

La drogue synthétique était au cœur des débats vendredi sur Radio Plus. Policier, travailleur social et médecin se sont relayés pour parler de ce phénomène qui gagne du terrain. Cette émission spéciale était présentée par Nawaz Noorbux et Jugdish Joypaul.

« La drogue synthétique est une drogue atypique », dit le Deputy Commissioner of Police (DCP) et chef de l’Anti Drug and Smuggling Unit (Adsu) Choolun Bhojoo. « C’est un mélange de plusieurs produits, notamment du thinner, du benzine, de l’acétone, du thé ou encore du paracétamol en poudre. Son composant principal n’est pas produit localement. » 

Un cocktail de tous ces composants permet au dealer d’obtenir une importante quantité de drogue de synthèse. « Avec un gramme de drogue synthétique pure, mélangé aux autres composants, le dealer peut obtenir 300 grammes de drogue de synthèse destinés à la vente. Et avec un gramme, on peut obtenir jusqu’à 40 doses », dit-il. 

Selon le patron de l’Adsu, « les trafiquants exploitent aujourd’hui ce créneau qui était méconnu dans le passé ». « La drogue synthétique est facile à préparer, mais surtout accessible. Une dose ne coûte que Rs 100 sur le marché », souligne le DCP Bhojoo. 

Le Deputy Commissioner of Police et chef de l’Anti Drug  and Smuggling Unit, Choolun Bhojoo.
Le Deputy Commissioner of Police et chef de l’Anti Drug and Smuggling Unit, Choolun Bhojoo. 

Les drogues de synthèse, poursuit le DCP Bhojoo, entrent sur le territoire mauricien essentiellement par voie aérienne. « Le produit est envoyé par petites quantités. On parle de 10 à 50 grammes. Les commandes se font sur Internet, tout comme le paiement. Cette drogue provient généralement de Chine et les commanditaires ont tendance à privilégier les services courriers pour l’acheminement vers Maurice », ajoute-t-il.
Avec les milliers de colis qui arrivent à Maurice tous les jours, Choolun Bhojoo concède qu’il est « compliqué de les passer tous au peigne fin ». Cela malgré la présence des officiers de l’Adsu, des douaniers de la Mauritius Revenue Authority (MRA) et des chiens renifleurs. Du coup, dit-il, « les autorités se fient aux renseignements glanés, au profiling et aux échanges d’informations avec les agences étrangères ». 

Les commanditaires, poursuit le patron de la brigade anti-drogue, rivalisent d’astuces pour faire entrer de la drogue de synthèse sur le sol mauricien. « Tout récemment, on a découvert de la drogue  synthétique dissimulée dans de la poudre de piment », dit-il.

Effet 100 à 150 fois plus puissant

Y a-t-il des laboratoires dédiés à la préparation de la drogue synthétique à Maurice ? Le no 1 de l’Adsu parle plutôt de « sites de préparation ». « Le composant principal est importé, mais le mélange se fait à Maurice. Ce ne sont pas des laboratoires, mais des sites de préparation », est-il d’avis. 

Le Dr Anil Jhugroo, psychiatre, soutient que huit admissions sur 10 à l’hôpital Brown-Séquard seraient liées à la consommation de drogue synthétique. L’explication est simple : l’effet de la drogue de synthèse serait entre 100 et 150 fois plus important que celui du gandia. 

Évoquant l’impact de la consommation de cette drogue sur la santé, le psychiatre indique que le thinner affecte le cerveau. Les cannabinoïdes endommagent les récepteurs (endocannabinoïdes) présents dans le corps. « Cette drogue est tellement puissante qu’elle affecte le cycle veille-sommeil (Sleep-wake Cycle). Du coup, le consommateur arrive difficilement à s’endormir. Et cela durera même si la personne ne consomme plus cette drogue, car le système a déjà été enrayé », dit le docteur Jhugroo, soulignant que « cela peut prendre entre trois et six mois avant que la situation ne retourne à la normale ». 

Au-delà du sommeil, le Dr Anil Jhugroo indique que les endocannabinoïdes affectent aussi la mémoire, l’humeur et le système de défense. « 90 % des patients présentent des troubles du sommeil. Puis, il y a la perte de concentration et de la mémoire. Nous avons eu un cas où le patient ne connaissait plus son numéro de téléphone, le nom de ses voisins ni les couleurs de notre drapeau national », affirme-t-il. 

Un autre patient, ajoute le psychiatre, a été victime d’une attaque vasculaire cérébrale entraînant la paralysie. « La drogue de synthèse peut être mortelle. Elle engendre une poussée de la tension artérielle qui peut provoquer une crise cardiaque ou un œdème pulmonaire », dit-il.  

Dean Rungen, un travailleur social, parle, lui, d’un manque d’informations. « Des parents ne font que dire à leurs enfants : ‘pa tous ladrog’, sans leur expliquer pourquoi il ne faut pas le faire. Le jeune ne saura donc pas pourquoi il ne devrait pas s’aventurer sur cette pente », dit-il. Il faut plus de dialogue entre les parents et les jeunes, recommande-t-il. 

Suleimaan Mahomed, président de l’Union des étudiants à l’Université de Maurice, évoque « un dysfonctionnement de la famille » pour expliquer le recours des jeunes à la drogue synthétique. Un problème qui, dit-il, « touche tous les milieux sociaux ». 

En chiffres

De cinq arrestations en 2013, le nombre d’individus arrêtés par la police en 2019 pour des délits de drogue synthétique est passé à 1 100. Huit personnes arrêtées sur 10 sont âgées entre 18 et 40 ans, alors que les plus de 40 ans représentent 15 % des interpellations. Pour ce qui est des -18 ans, le chiffre oscille entre 3 et 4 %. Entre 2018 et 2020, la police a noté une hausse de 64 % dans les arrestations liées à la drogue synthétique contre une hausse de 100 % pour le cannabis et l’héroïne. Le Forensic Science Laboratory a identifié, jusqu’ici, 32 substances différentes utilisées dans la fabrication de la drogue de synthèse.

Une nouvelle loi réclamée

Le DCP Choolun Bhojoo indique qu’une demande a été faite auprès du National Drug Secretariat (NDS) pour l’introduction d’une loi spécifique concernant la drogue synthétique. « Nous avons soumis au NDS la copie d’une loi relative à la drogue synthétique qui existe en Angleterre et en Nouvelle-Zélande. La particularité de cette loi, c’est que, par exemple, si tout un attirail généralement utilisé pour la préparation de la drogue synthétique, est retrouvé chez un individu, il devra expliquer la présence de ces produits (thé ou ‘thinner’) en grande quantité chez lui », dit-il.  


La douleur des familles... 

Au sein de la famille, ce sont les mères qui ressentent les premières la douleur et la détresse causées par un enfant qui consomme de la drogue. « Papa-la osi sagrin, mais li pena pasians », raconte une mère au micro de Yanish et Mélanie. 

L'Icac s'est rendu compte que les saisies ne servaient à rien, les trafics recommençaient, c’est pour cela qu’il a favorisé les ‘attachments’ des biens des trafiquants de la drogue.
L'Icac s'est rendu compte que les saisies ne servaient à rien, les trafics recommençaient, c’est pour cela qu’il a favorisé les ‘attachments’ des biens des trafiquants de la drogue. 

Le premier facteur qui entraîne le jeune est la fréquentation des drogués, mais il y a aussi la présence du dealer qui reste à proximité et encourage le jeune à « goûter », raconte Prithee, engagée sur le terrain et dont le fils est lui aussi accoutumé à la drogue. Ce sont les membres de sa famille qui l’ont encouragé à partir en désintoxication. « Il a écouté sa femme et moi-même. J’ai été franche avec lui et parfois, j’ai eu des mots durs », confie-t-elle. Cependant, elle concède qu’il faut aller doucement avec un consommateur de drogues : « Il faut lui parler avec douceur et lui montrer la beauté de la vie ». Cette beauté, c’est aussi lorsqu’on donne un sens à la vie, comme monter sur les planches chez ‘Moutif Comedy Club’  où préside Yousouf Elahee : « Une mère m’a déjà dit qu’elle préfère voir son enfant mourir que tomber dans la drogue. Mais quelle est donc ce genre de mère ? », se demande-t-il. « Si no pas kont nu zenes aster-la, nu pu truv nu avec enn sitiasion katastrokik », fait-il remarquer.

Vikash, domicilié dans un quartier huppé est tombé dans la drogue et il a choisi de tout arrêter lorsqu’il a appris le décès de sa mère. « J’étais en prison. Aujourd’hui encore, je ne sais pas si elle a été enterrée ou incinérée », raconte-t-il, la gorge nouée. Comme Prithee, il explique qu’il faut aimer la vie pour vouloir s’en sortir. 

Les deux fils d’Annick, âgés de 24 et 25 ans consomment tous deux de la drogue, l’un avec une seringue, tandis que l’autre est accro aux synthétiques. « Kan zot finn vinn violan et kumans gegn zafer lapolis ki mo finn kone ki zot droge ». Quant à Paméla, elle a compris que son fils Brian était consommateur de drogues synthétiques lorsqu’elle s’est aperçue qu’il ne mangeait pas, qu’il a commencé à boire et devenait colérique. « Parfois, il découchait et on a été obligé de le mettre à la porte. À cause de cette situation, j’ai eu des problèmes avec mon époux. Lui n’avait pas trop de patience », confie-t-elle. À chaque fois qu’un véhicule s’arrêtait devant leur domicile, elle pensait que c’était la police qui venait chercher leur fils.

Par curiosité

Comment Brian en est-il arrivé là ? « Par curiosité. Tout a commencé quand il s’est mis à fréquenter des personnes plus âgées que lui. Puis, j’ai vu que ses yeux commençaient à devenir rouges et qu’il avait la langue pâteuse. Je ne blâme pas ses amis. Je pense qu’il aurait dû être conscient dans quoi il mettait ses pieds », dit-elle.

À Lakaz A, depuis les années 80, Ragini Runghen connaît la souffrance et le désespoir de ces mères qui voient au quotidien la lente dégradation de leurs enfants dans les abîmes de l’addiction « Nous faisons de la prévention auprès de ces femmes qui souffrent souvent en douceur et se renferment sur elles. Il fallait une structure pour les accueillir et les accompagner. Nous le faisons deux fois par semaine en les faisant rencontrer d’autres femmes qui, elles-mêmes, sont passées par là », dit-il. Une des priorités de Lakaz A (A pour amour), est de leur apprendre à regagner confiance en elles et à refuser la culpabilisation. « Nous leur disons qu’il n’y a aucun parent qui aurait souhaitait avoir un enfant accoutumé aux drogues ».

À l’Icac, les axes d’interventions contre le trafic de la drogue s’articulent autour du renseignement, de la collaboration entre diverses agences et la dénonciation à travers les courriels, les lettres anonymes et le téléphone, explique Amrish Bucktowonsing, responsable de communication à la Commission. « On s’est rendu compte que les saisies ne servaient à rien, les trafics recommençaient, c’est pour cela qu’on a favorisé les ‘attachments’ des biens. Cette méthode a permis de saisir Rs 1 milliard de biens », fait-il observer. 


Les étapes de la préparation de la drogue synthétique

Vidhu Madhub-Dassyne, directrice de Forensic Science Laboratory (FSL), explique les différentes étapes de la préparation de la drogue synthétique. D’emblée, elle fait ressortir que la drogue pure à 99%, sous forme de poudre, n’est pas fabriquée à Maurice. Cette poudre synthétique contient beaucoup de produits chimiques ayant des structures et molécules diverses et associées. « Pendant la conversion, ces produits chimiques subissent de nombreuses réactions. Ils deviennent une poudre à 99 % pure. Cette drogue finie est donc puissante. Elle vient à Maurice sous cette forme », dit-elle. 

Elle est transformée en dose dans l’île. Cette transformation se fait dans des lieux de préparation. La poudre est diluée dans des solvants comme acétone, « tiner » ou du benzène, entre autres. Cette solution va ensuite imbiber des granulés.  Ce sont ces produits qui sont saisis par l’ADSU (Anti-Drugs and Smuggling Unit) », dit la directrice de FSL. Pour le consommer, les usagers le mélangent au tabac et le fument. 

Parmi les composants détectés, il y a des contaminants et des pesticides, par exemple. Vidhu Madhub-Dassyne souligne que le Dangerous Drugs Act (DDA) est mis à jour régulièrement. « Ce qui est illégal, ce sont les molécules synthétiques », dit-elle. Pendant le confinement, l’équipe a trouvé de la poudre passée en contrebande dans la pâte de piments. Elle fait ressortir que le tétrahydrocannabinol (THC) est présent uniquement dans du cannabis, mais pas dans la drogue synthétique. Cette dernière contient une molécule chimique imitant les effets du THC.

La FSL mise sur des technologies analytiques avancées, des méthodes validées, des appareils dernier cri ainsi que la collaboration avec des organisations internationales pour travailler. « Nous préparons des dossiers solides sans ambiguïté », dit notre interlocutrice. 


Le cardinal Piat  aux trafiquants : « Kouma zot konsians les zot dormi trankil ? »

Le cardinal Maurice Piat.
Le cardinal Maurice Piat.

Le cardinal Maurice Piat n’a pas mâché ses mots à l’égard des trafiquants qui, selon lui, sont en train de se faire de l’argent sur la misère, la souffrance et la destruction des jeunes et des familles. Il se demande comment ces personnes peuvent dormir la nuit.  « Kouma zot konsians les zot dormi trankil kan zot kone ki sa kas zot pe ramase anba zot matla, se lakoz boukou detres ek soufrans », demande-t-il aux trafiquants. Sans compter, dit-il, qu’il s’agit de « l’argent sale » qu’ils utilisent pour corrompre des gens, les empêchant d’accomplir leur devoir afin que les dealers puissent faire leur trafic en toute impunité. « Se enn lasenn malediksyon ki cas ladrog pe repann dan sosyete », soutient le cardinal Piat. 

La prévention, selon lui, passe par l’écoute de ces jeunes, la pratique du sport, la musique et l’éducation technique. Le cardinal Piat préconise aussi la réhabilitation, mais de manière plus développée pour ceux qui sont sous l’emprise de cette drogue. 

 

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