Plastique : pourquoi nos petits gestes ne suffisent plus
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
Remplacer le jetable, c’est bien. Réformer les lois et la production, c’est vital. Pour Zero Waste Mauritius, sans action collective, nos petits gestes quotidiens risquent de tourner à vide.
Trishna Bissessur s’accroupit dans le sable, un gant en main. Autour d’elle, l’équipe de Zero Waste Mauritius fait le même geste ; trente minutes chrono pour recenser tout ce que la mer a rejeté sur cette plage de Bain-des-Dames, dans le cadre du Waste Audit organisé l’an dernier avec la Big Ocean States Initiative. Les détritus s’accumulent le long de la côte, déjà en train de se dégrader dans la nature.
« Face à ce constat, la gestion de nos déchets s’impose comme une priorité absolue à court et long termes. Pendant ce Plastic Free July, chaque paille refusée et chaque bouteille évitée représentent une victoire directe pour la biodiversité de notre île », dit-elle.
Ce mois-ci, dans le cadre de l’initiative Plastic Free July, Zero Waste Mauritius mise aussi sur un geste plus léger, presque ludique : un défi photo sur les réseaux sociaux, où chacun est invité à se prendre en photo au moment où il remplace un déchet jetable par une option réutilisable, à la maison, au travail, à l’école, au marché ou au café du coin. « Ce qui est intéressant avec ce challenge, c’est de prouver que tout le monde, quel que soit son pouvoir d’achat, peut diminuer le plastique de son quotidien à travers des gestes simples », explique Amina Ben Yelles, volontaire de l’association. C’est un point de départ accessible à tous. Mais elle est la première à reconnaître qu’il ne peut pas rester le seul horizon.
Sur une île, l’enjeu dépasse, en effet, le geste individuel. Urmila Rupear, également volontaire, le rappelle : une fois abandonnés dans la nature, les déchets finissent presque toujours par rejoindre les rivières, puis les lagons, puis l’océan. « Notre économie dépend fortement de la qualité de notre environnement. Le tourisme, la pêche et de nombreuses activités liées à la mer reposent sur des plages propres, des lagons en bonne santé et une biodiversité préservée. La pollution plastique menace directement ces ressources naturelles, mais aussi notre qualité de vie et l’image de Maurice à l’international », prévient-elle.
La dégradation ne s’arrête pas aux plages. Portés par les courants sur des milliers de kilomètres, les déchets plastiques se fragmentent en particules invisibles à l’œil nu, qui envahissent la haute mer et remontent la chaîne alimentaire jusque dans nos assiettes. La faune, elle, paie le tribut le plus visible. « Les tortues marines qui fréquentent nos eaux confondent systématiquement les films plastiques souples avec les méduses dont elles se nourrissent. Leur estomac se remplit de plastique, ce qui les condamne à mourir de faim », déplore Trishna Bissessur.
Le zéro déchet repose sur une hiérarchie simple à énoncer et difficile à tenir : refuser, réduire, réutiliser, recycler, composteur. À Maurice, c’est le premier réflexe – refuser, réduire – qui résiste le plus. « Cela exige un véritable changement de comportement et de mentalité. Nos modes de vie sont aujourd’hui dictés par la rapidité et la praticité. Au moment de l’achat, nous privilégions souvent la solution la plus simple ou la plus accessible, sans prendre le temps de mesurer son impact environnemental », constate Urmila Rupear.
Sur le terrain, les volontaires citent des habitudes simples à corriger : manger sur place plutôt qu’à emporter, pour éviter d’un coup boîtes en polystyrène et couverts jetables ; privilégier les rayons en vrac et les stations de recharge, encore rares mais en expansion sur l’île, pour n’acheter que le produit et non l’emballage.
Mais pour Amina Ben Yelles, s’arrêter aux gestes individuels serait se tromper de combat. Le « tout-recyclage », selon elle, est un mythe qu’il faut déconstruire : le recyclage n’est que le tout dernier maillon de la chaîne, une solution gourmande en énergie et intrinsèquement limitée.
« La responsabilité du zéro déchet ne peut pas reposer uniquement sur les épaules du particulier », nuance-t-elle, appelant les entreprises à démocratiser le vrac et la réparation, et l’État à instaurer des taxes sur les emballages jetables évitables.
Urmila Rupear va plus loin. Si elle disposait d’une baguette magique écologique pour l’île, elle rendrait le tri obligatoire à la source pleinement effectif dans chaque foyer, couplé à un principe de responsabilité élargie des producteurs. « Le tri doit devenir une obligation pour tous », insiste-t-elle.Elle cite la Suède, où la loi impose aux ménages de trier les restes alimentaires et oblige, en retour, les autorités locales à fournir les infrastructures nécessaires. « C’est cette responsabilité partagée, inscrite dans la loi, qui permettra de transformer durablement notre gestion des déchets à Maurice. »
Reste une question plus discrète : comment tenir, une fois juillet fini ? Trishna Bissessur le sait pour avoir vu la même plage se salir à nouveau, mois après mois. Vouloir tout changer d’un coup, prévient-elle, peut mener au burn-out. Elle préfère une méthode plus lente : cibler une pièce de la maison après l’autre – la cuisine en août, la salle de bains en septembre – pour que le geste tienne au-delà du mois symbolique.
Le tri des déchets n’est plus seulement une recommandation : il est inscrit dans la loi. Entré progressivement en vigueur depuis mi-2024, le Waste Management and Resource Recovery Act 2023 impose aux ménages, aux entreprises et aux industriels de trier et de stocker séparément leurs déchets avant la collecte. Il autorise aussi les collectivités locales à imposer l’utilisation de bacs de tri spécifiques, notamment le système à trois compartiments.
La loi va plus loin en encourageant le réemploi, le recyclage et la responsabilité élargie des producteurs, qui devront progressivement prendre en charge la fin de vie de certains produits, comme les bouteilles en PET ou les équipements électroniques.
Sur le terrain, toutefois, le chantier est loin d’être achevé. Si plusieurs règlements d’application ont été adoptés depuis 2025, le déploiement généralisé du tri à la source, des bacs dédiés, de la collecte sélective et des infrastructures de traitement se poursuit encore.
L’objectif affiché est une mise en œuvre complète du système national de tri en 2027, avec l’entrée en service progressive de deux Integrated Waste Processing Facilities (IWPF). Des projets pilotes, notamment à Gros-Cailloux, testent déjà la distribution de trois bacs – organiques, recyclables et déchets résiduels – ainsi que la collecte sélective.