Pils : 30 ans à dire ce que Maurice ne voulait pas entendre
Par
Sara Lutchman, Jean-Marie St Cyr
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Sara Lutchman, Jean-Marie St Cyr
De la stigmatisation des années 1990 aux défis de 2026, l’association Pils célèbre trente ans de lutte acharnée contre le VIH à Maurice. Retour sur trois décennies de tabous brisés.
La stigmatisation tue. Pas métaphoriquement. Concrètement, silencieusement, elle pousse les gens à éviter le test, à cacher leur statut, à mourir seuls. C’est ce que Pils (Prévention information lutte contre le Sida) dit depuis trente ans. Et c’est ce que la société mauricienne a mis trente ans à commencer à entendre.
Juillet 1996. Nicolas Ritter et un groupe d’amis et de proches fondent l’association. Le VIH est déjà présent à Maurice depuis près de dix ans. Mais aucune structure réelle de prise en charge sociale ou médicale n’existe. Pas de soutien, pas de parole publique. Juste le silence et la honte.
La mission que se fixe Pils est claire dès le départ : diffuser l’information, assurer la prévention, soutenir les personnes affectées, et plaider pour un changement de regard et de pratiques. Simple à énoncer. Infiniment plus difficile à accomplir dans une société qui préfère ne pas regarder en face.
Trente ans plus tard, Pils est devenue un acteur central de la riposte au VIH à Maurice, en partenariat avec le gouvernement, la société civile, et des instances régionales et internationales. Le chemin a été long. Semé d’embûches, de résistances, de tabous à affronter un par un. Décennie après décennie.
Se faire dépister ? À Maurice, dans les années 1990, c’était presque un aveu. « Il n’était pas évident d’aller faire un test de dépistage à l’unique centre existant », rappelle Jacques Achille, responsable de communication de Pils. Le dépistage était alors profondément tabou à Maurice. La stigmatisation associée au VIH freinait fortement le recours au test. Se faire dépister, c’était s’exposer. Et s’exposer, c’était risquer le rejet.
Alors, Pils a fait quelque chose de simple, et de radical : elle a parlé. Haut et fort. Publiquement. Sans détour. L’association a œuvré patiemment pour banaliser le test VIH, au même titre que n’importe quel autre examen de santé. « Nous avons dû affronter ces tabous pour que le test VIH soit progressivement banalisé », explique Jacques Achille.
Avec, derrière ce combat, un argument imparable : une personne dépistée a accès à un traitement qui lui permet de vivre normalement et de ne pas transmettre le virus. Se faire tester, c’est se protéger. Et protéger les autres.
En 2000, Pils frappe un grand coup. La campagne « Sida pa guet figir » débarque dans la presse, sur les murs, dans les rues du pays. Des témoignages. Des visages. Un message martelé : le VIH ne reconnaît ni statut social, ni quartier, ni apparence. Il concerne tout le monde.
Les réactions ne se font pas attendre. Vives. Parfois violentes. Des affiches arrachées. Des menaces proférées. Des voix qui s’élèvent pour crier : « Sa pa pou nou sa. » Certains refusent d’entendre. Certains refusent de voir.
Paradoxalement, cette hostilité a amplifié le message. La violence des réactions disait tout de l’ampleur de la stigmatisation envers les personnes vivant avec le VIH. Et elle a mis Pils sous les projecteurs. Malgré eux, les détracteurs avaient contribué à faire circuler le message. Des réticences persistent encore aujourd’hui. Pils continue de les combattre, inlassablement, par l’information et la sensibilisation.
Deuxième décennie. Deuxième tabou. Et celui-là est encore plus explosif, encore plus politiquement sensible.
PILS commence à plaider pour la réduction des risques chez les usagers de drogues. Distribuer du matériel d’injection stérile. Parler franchement à ceux qui consomment, sans les juger, sans les moraliser. Reconnaître une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : des gens se droguent, partagent leurs seringues, et contractent le VIH. Sauver des vies plutôt que de faire la morale.
« La réduction des risques a toujours fait partie du plaidoyer de Pils », affirme Jacques Achille. « Nous étions conscients que des infections survenaient à travers le partage du matériel d’injection. Réclamer des mesures de réduction des risques était urgent et vital. »
La réponse est immédiate. Et brutale. On accuse Pils d’encourager la drogue. Les autorités réagissent négativement. L’opinion publique aussi. « Il y avait une incompréhension », reconnaît le chargé de communication.
Mais l’association tient bon. Elle maintient que l’humain doit rester au centre. Que la santé publique ne peut pas se permettre de détourner les yeux. Elle mobilise la société civile, ouvre le dialogue, insiste, argumente, documente. Et les chiffres finissent par parler. En 2014, la proportion de transmissions liées au partage de seringues contaminées tombe de 68 % à 31 %. Une chute spectaculaire. Des vies épargnées, directement liées aux programmes de réduction des risques.
Avec le recul, ce combat aura contribué à faire évoluer les regards. « La question des drogues est aujourd’hui davantage considérée comme un enjeu de santé publique », observe Jacques Achille. Une évolution réelle. Mais partielle. « Tout n’est pas gagné », prévient-il aussitôt. Le chemin reste long.
Troisième acte. Troisième tabou. Pils tourne son regard vers ceux qu’on préfère ne pas voir : les homosexuels, les travailleurs du sexe, les personnes sans domicile fixe. Les « populations clés », dans le jargon de la santé publique. Les oubliés, dans la réalité quotidienne.
Ces groupes restent particulièrement exposés au VIH. « Ces populations subissent encore stigmatisation et injustices. Le rejet fragilise et rend vulnérable », dit Jacques Achille, sans euphémisme.
Mais attention à l’idée reçue, tenace et dangereuse : non, le VIH n’est pas « leur » maladie. Non, le virus ne se limite pas à ces groupes. « Croire que le VIH ne concerne que ces groupes est une erreur », insiste Jacques Achille. « Les chiffres montrent que les nouvelles infections touchent aujourd’hui majoritairement les hétérosexuels. » Se tromper de cible, c’est laisser des gens sans information, sans prévention, sans protection.
La société mauricienne est-elle plus prête à entendre ces réalités ? « Oui, les discussions sont plus ouvertes et les mentalités ont évolué », répond le chargé de communication. Mais il tempère aussitôt : « Certaines attitudes rétrogrades persistent et l’intolérance reste présente. » Les défis actuels ne sont plus seulement l’hostilité ouverte. Ils sont plus insidieux : « l’indifférence et l’ignorance ». Deux ennemis silencieux, mais ravageurs.
Jacques Achille reconnaît volontiers que cette évolution des mentalités n’est pas le seul fait de Pils. « Les discussions sont possibles quand on les met sur la table. Cela est aussi dû au travail fait par d’autres organisations, dont les efforts et le courage doivent être salués. » Un hommage sincère à un écosystème associatif plus large, souvent invisible.
Mais il ne se fait pas d’illusions non plus. « Des mentalités rétrogrades peuvent encore exister. Certains banalisent l’intolérance et s’en vantent même. On ne connaît pas encore de remèdes pour soigner de la bêtise et de l’imbécilité. » La phrase fait mouche. Et elle dit tout.
Quel est le tabou que Pils n’a pas encore réussi à briser, après trente ans de combat ? Jacques Achille ne cherche pas ses mots : « Les mêmes qu’il y a 30 ans. La stigmatisation reste cruelle et diabolique. Elle peut faire plus de mal que le virus lui-même. »
D’autres sujets demeurent difficiles à aborder ouvertement : la santé sexuelle, les nouvelles politiques sur les drogues. Des conversations nécessaires que la société mauricienne continue d’esquiver. « Mais ces conversations doivent continuer », affirme-t-il. Sans relâche. Sans complaisance.
Trente ans de campagnes, de plaidoyers, de coups de gueule et parfois de coups bas. Des avancées concrètes et mesurables : l’accès aux soins, l’intensification de la prévention, la HIV & AIDS Act, la réduction des risques. Un cadre légal et médical qui n’existait pas en 1996 et qui, aujourd’hui, change des vies. Mais le regard, lui, n’a pas encore tout à fait changé. Et c’est peut-être là le combat le plus long.
« Ces trente dernières années n’ont pas été de tout repos », résume Jacques Achille. « Il y a eu des avancées, des défis, des coups de gueule et parfois des coups bas. Mais portée par l’engagement de ses équipes et de ses partenaires, tant du monde social que du gouvernement, Pils a contribué à faire évoluer les choses. Toutefois, les défis persistent et exigent que l’on ne baisse pas les bras. Bien au contraire. »
À ceux qui viendront après, à la jeunesse mauricienne, Jacques Achille adresse un message direct et sans ambiguïté : « Le monde de demain vous appartient. Rêvez-le grand et construisez-le en respectant les droits de chacun. N’ayez pas peur de mener vos révolutions pour créer une société plus juste et plus humaine. »
Pils, elle, ne compte pas s’arrêter. « Le message de Pils a toujours été aligné sur la réalité du moment », conclut Jacques Achille. « Les vérités dérangent souvent, surtout ceux qui restent frileux face à des sujets sensibles qu’ils préféreraient ignorer, quitte à ce que ce silence provoque des drames humains. Nous n’avons jamais cherché à provoquer pour provoquer, mais pour impulser le changement et sauver des vies. Et nous continuerons à le faire. »
Trente ans. Et le combat continue.
Quel est votre constat de la situation du VIH/Sida à Maurice ?
La situation est assez inquiétante ; elle est aujourd’hui influencée par plusieurs facteurs. Au début, lorsqu’on parlait du VIH, on évoquait principalement la transmission liée à la sexualité, avec une tendance à cibler la communauté LGBT. Aujourd’hui, les chiffres montrent une réalité différente, avec une préoccupation majeure au niveau de la population des usagers de drogues injectables.
Cela met en évidence un lien étroit entre VIH et problématique de la drogue. Or, les difficultés que nous rencontrons au niveau national pour y faire face influencent directement notre capacité de réponse face au VIH.
Deuxièmement, la jeune génération ne semble pas suffisamment informée sur les infections sexuellement transmissibles (IST), y compris le VIH. Depuis quelques années, on observe une augmentation du taux d’infection parmi les jeunes. Il est essentiel de renforcer la prévention et de sortir du tabou autour de la sexualité.
Est-ce qu’on tient encore le même discours qu’il y a 50 ans ? Si c’est le cas, on va définitivement droit dans le mur.
Si on continue avec le discours d’il y a 50 ans, on va droit dans le mur»
La stigmatisation des personnes séropositives reste un frein majeur au dépistage à Maurice. Comment faire évoluer les mentalités ?
La peur vient encore largement de l’inconnu. Il faut parler encore plus du VIH, que ce soit dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, une personne diagnostiquée séropositive n’est plus condamnée, comme on pouvait le penser auparavant. Les traitements permettent une espérance de vie normale.
Cela revient presque à prendre un médicament par jour, comme pour le diabète ou l’hypertension. La preuve, c’est Nicolas Ritter, fondateur de Pils : cela fait 30 ans que l’ONG existe, il a été diagnostiqué avant cela, et il est toujours là aujourd’hui.
Il faut aussi mettre en avant ces exemples concrets : des personnes vivant avec le VIH, qui montrent que c’est possible. Et rappeler que les traitements permettent non seulement de vivre, mais aussi de prévenir la transmission à d’autres.
Toujours est-il que le dépistage reste insuffisant…
Aujourd’hui, quand propose-t-on le dépistage ? Souvent, uniquement le 1er décembre. Or, lors des Health Days organisés par des entreprises ou lors d’événements publics, on propose des dépistages pour le diabète, l’hypertension, l’obésité ou encore les cancers. Il est grand temps d’y inclure aussi le dépistage du VIH et des IST.
Pils dépend largement de financements extérieurs. Comment assurer la pérennité financière de l’organisation ?
C’est un enjeu majeur, surtout avec le retrait du Fonds mondial prévu fin 2026, qui finance une grande partie des actions liées au VIH, y compris au niveau national.
Notre stratégie est de mobiliser davantage de bailleurs locaux. La société mauricienne doit aussi prendre ses responsabilités. Je m’adresse notamment aux chefs d’entreprise et aux responsables CSR. Ils doivent comprendre qu’ils font partie de la réponse au VIH.