Interview

Pierre Dinan, économiste : «Le PM a raison de dire qu’il y aura un manque de main-d’œuvre»

Pierre Dinan

Plusieurs chantiers ouvriront. L’économiste Pierre Dinan abonde dans le sens du Premier ministre qui a dit cette semaine qu’on sera confronté à un manque de main-d’œuvre. Il faudra donc faire appel à des étrangers. Pierre Dinan prévient qu’il ne faut pas trop ouvrir les vannes aux immigrants. Il invite les Mauriciens à faire plus d’enfants.

Le salaire minimal risque-t-il de pousser certaines petites et moyennes entreprises (PME) à fermer leurs portes ?
Il y a toujours un risque que certaines entreprises ne puissent pas faire face au salaire minimal. Mais le concept du salaire minimal est une bonne chose.

Le gouvernement ne devrait-il pas venir en aide aux PME en danger de mort ?
Je n’ai pas de solution immédiate à ce problème. Avoir recours à des subsides du gouvernement me paraît être une option difficile, car on ne peut pas utiliser les fonds publics pour venir en aide à des entreprises privées.

Mais je me rends compte des problèmes qui pourraient se présenter à certaines sociétés dans l’immédiat. C’est malheureux de le dire, mais il existe des lois de banqueroute. On va sans doute me répondre que cela risque de mener à des pertes d’emplois. C’est un fait. Si une entreprise n’a plus les moyens, il faut qu’elle mette la clé sous le paillasson.

C’est la raison pour laquelle ce débat doit se porter à un autre niveau. Il faut que le gouvernement adopte, avec le concours de Business Mauritius et des représentants des PME, une stratégie visant à aider ces entreprises à bien s’organiser, surtout en termes d’exportation, à trouver des financements et à améliorer leur productivité.

Pourquoi ne pas donner un « stimulus package », comme celui proposé jadis par Rama Sithanen ?
Le stimulus package a été offert dans un moment très difficile de l’économie mondiale avec ses répercussions sur la nôtre. Malgré cela, le stimulus package a été très critiqué. Dans la situation actuelle, il faut éviter de donner un stimulus package aux PME.

Il faut éviter de donner un ‘stimulus package’ aux PME.»

Une forte amende est prévue contre les PME qui viendraient à ne pas respecter les conditions rattachées au salaire minimal. Quelle serait la solution, selon vous ?
Si une entreprise n’arrive pas à payer le salaire minimal, où trouvera-t-elle de l’argent pour payer l’amende ? En matière d’aide aux PME, il y a une option qui pourrait être le financement bancaire à un taux préférentiel avec la garantie du gouvernement en attendant que ces entreprises se refassent une santé financière.

Il y a un fort courant qui veut que le Pay Research Bureau instaure une parité entre le salaire minimal du secteur privé et celui de la Fonction publique. Est-ce justifié ?
Le salaire minimal a été introduit afin que ceux qui percevaient moins de Rs 8 500 par mois se retrouvent dans une meilleure situation financière. Je ne vois pas comment cela doit maintenant déclencher une révision des écarts avec ceux qui occupent des positions hiérarchiques plus élevés.

Le salaire minimal est là pour corriger une anomalie de revenus. Ce n’est pas un exercice qui consiste à revoir le descriptif du poste (job content) et les responsabilités de l’individu. Ceux qui sont à un niveau plus élevé garde les mêmes Content and Responsibilities ainsi que les mêmes salaires.

Alors que des projets vont bientôt démarrer, le Premier ministre avance qu’il y aura un manque de main-d’œuvre. Que faire ?
Le Premier ministre a parfaitement raison de dire que nous allons tout droit vers un manque de main-d’œuvre. Nos naissances ont diminué. On le note déjà dans certains secteurs, comme la boulangerie et le textile. Plus cela ira, plus il nous manquera de la main-d’œuvre dans d’autres secteurs. Nous devrons faire appel à des immigrants. Certains diront que c’est bien. L’Afrique regorge de jeunes. Le réservoir est là. Toutefois, cette solution comporte beaucoup de risques.

Lesquels ?
Un petit nombre d’immigrants, ça va. Attention toutefois à ne pas trop ouvrir les vannes. Nous n’avons qu’à constater ce qui se passe en Allemagne et en France.

Vous êtes donc partisan du fait que les jeunes couples doivent davantage faire des enfants ?
Il faut absolument encourager les jeunes couples à avoir des enfants.

Mais cela coûte…
Il y a différentes manières de le faire : des congés de maternité et de paternité plus longs ; des crèches sur le lieu de travail ; un service d’aide sociale pour assister les mamans ; et un service d’aide sociale pour les personnes âgées qui habitent chez ces jeunes couples.

En dernier lieu, il faudrait qu’on enlève le plafond d’abattement fiscal sur le nombre d’enfants non taxable. Car avec deux enfants par couple, on renouvelle la population. Une femme en âge de procréer devrait avoir deux enfants, car actuellement le taux est de 1,4 seulement. Le ratio dépendance par rapport à la population en âge de travailler comparé à la population âgé de 0 à 18 ans qui sont des dépendants et les personnes au-delà de 65 ans est faible.

Revenons-en  au secteur de la construction. Le Premier ministre prévoit une forte croissance frôlant presque les 10 %. Cela sera-t-il le cas ?
Je constate que la construction est en effervescence. Qu’en est-il de la main-d’œuvre ? Quand le bâtiment va, tout va, dit-on. Posons-nous alors cette question : de quel bâtiment parle-t-on ? Apparemment, c’est l’immobilier résidentiel. Cela suffit-il pour notre économie ? Notre économie a besoin d’exporter des biens et des services. Il nous manque des projets industriels pour avoir des débouchées dans nos exportations. Les projets résidentiels sont bien, mais ils leur manquent une caractéristique dans le temps.

Certains estiment qu’il faut enfin réformer le système de pension de vieillesse…
Il faut revoir l’âge du déclenchement du paiement de la pension de vieillesse. Il faut la donner aux méritants selon leurs revenus.

Comment définir cela ?
Il existe le Means Test, qui consiste à cibler ceux qui ont suffisamment de moyens de subsistance et ne pas leur donner cette pension. Pour cela, il faut une réelle volonté politique.

Le Judicial and Legal Provisions Bill a été été présenté au Parlement mardi. Ce projet de loi vise à augmenter de façon drastique les amendes. Est-ce un moyen indirect de mettre la main à la poche des citoyens ?
J’aurais trois remarques à faire. D’abord une boutade. C’est la reconnaissance du gouvernement que la roupie a perdu de sa valeur. Ensuite, augmenter les amendes de manière significative c’est s’exposer à des risques que de petites gens ne puissent pas s’acquitter des amendes, se retrouvant par conséquent en prison avec tous les frais payés par l’État. En dernier lieu, même si les amendes sont nécessaires, l’important c’est l’éducation. Il y a un manque de civisme des usagers de la route, que ce soit les motocyclistes qui ne passent pas des tests pratiques, les piétons ou les chauffeurs.