Petite enfance : le danger peut tenir dans un bonbon
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Après le drame de Sodnac, une question revient avec insistance : les risques d’étouffement chez les jeunes enfants sont-ils suffisamment connus ? Aliments mal adaptés, petits objets, gestes de premiers secours… les bons réflexes peuvent faire la différence.
Un moment simple du quotidien aurait dû rester un souvenir joyeux. Des rires, de l’insouciance, le plaisir simple de grignoter une friandise. Puis, en quelques secondes, la situation bascule. À Sodnac, il y a quelques jours, un enfant de deux ans a perdu la vie après s’être étouffé avec une guimauve.
Derrière cette tragédie qui a bouleversé l’île, une réalité demeure : chez les jeunes enfants, certains objets et aliments du quotidien peuvent représenter un danger sérieux. À cet âge, apprendre à mâcher, avaler et coordonner ses mouvements est encore un processus en construction. La surveillance reste essentielle, mais elle ne suffit pas toujours. Encore faut-il connaître les risques et savoir comment réagir lorsqu’un accident survient.
« Chaque seconde compte », insiste le Dr Mansoor Takun, pédiatre fort de 30 ans d’expérience dans les secteurs public et privé, ancien coordinateur national de la néonatologie à Maurice et consultant responsable du Dr Bruno Cheong Hospital. « Une obstruction complète des voies respiratoires peut devenir fatale en quelques minutes. »
Le pédiatre explique que « beaucoup d’accidents surviennent dans des situations ordinaires : pendant un repas, un moment de jeu ou une fête familiale ». Le danger vient souvent de la forme, de la taille et de la texture des aliments. « Un aliment qui paraît banal pour un adulte peut être difficile à gérer pour un enfant dont les capacités de mastication et de déglutition sont encore en développement. »
Certains produits peuvent être proposés aux enfants à condition d’être préparés correctement. Le Dr Takun cite notamment les raisins, les tomates cerises, les saucisses ou encore les hot-dogs. Coupés en petits morceaux adaptés à l’âge de l’enfant, ils présentent moins de risques.
D’autres aliments sont, en revanche, particulièrement problématiques chez les jeunes enfants. Les noix entières, les cacahuètes, le popcorn, les bonbons durs, les chewing-gums ou les grosses guimauves figurent parmi les produits nécessitant une grande prudence.
Les aliments ne sont toutefois pas les seuls concernés. Les enfants de moins de cinq ans portent naturellement de nombreux objets à leur bouche pour découvrir leur environnement, précise-t-il. Dans une maison, de nombreux objets courants peuvent ainsi présenter un risque : pièces de monnaie, billes, petites pièces de jouets, piles boutons, perles, boutons, bouchons ou petits aimants
Pour aider les parents à identifier certains dangers, le Dr Takun rappelle une règle simple : tout objet capable de passer dans un rouleau de papier toilette vide doit être considéré comme présentant un risque potentiel d’étouffement pour un enfant de moins de trois ans et doit être placé hors de sa portée. Cette vérification rapide permet d’identifier des objets qui peuvent sembler insignifiants pour un adulte, mais qui peuvent être dangereux pour un jeune enfant.
Le pédiatre insiste également sur un autre facteur souvent négligé : les distractions. Un enfant qui mange en courant, qui parle ou rit avec de la nourriture dans la bouche, ou qui prend son repas devant un écran est davantage exposé au risque d’étouffement. Les mesures de prévention restent simples : faire manger l’enfant assis, rester près de lui pendant les repas, adapter les aliments à son âge et éviter les distractions.
Lorsqu’un enfant s’étouffe, la réaction de l’adulte peut être déterminante. Un enfant qui tousse efficacement doit généralement être encouragé à continuer. La toux est un mécanisme naturel qui peut permettre d’expulser un corps étranger.
En revanche, certains signes doivent alerter immédiatement : l’enfant ne parvient plus à pleurer, parler ou tousser, il présente des difficultés à respirer, ses lèvres ou son visage prennent une coloration bleutée ou il semble perdre rapidement ses forces. Dans cette situation, il faut intervenir sans attendre.
Pour les nourrissons de moins d’un an, les recommandations de premiers secours préconisent d’alterner cinq tapes dans le dos et cinq compressions thoraciques. Chez les enfants plus âgés, les compressions abdominales de type Heimlich peuvent être réalisées par une personne formée. Si l’enfant perd connaissance, une réanimation cardio-pulmonaire doit être entreprise en attendant l’arrivée des secours.
Le Dr Takun met également en garde contre certaines réactions instinctives qui peuvent aggraver la situation : mettre les doigts dans la bouche sans voir l’objet, secouer l’enfant, le placer tête en bas, lui donner de l’eau ou attendre avant d’appeler les secours. « Une reconnaissance rapide et des gestes adaptés peuvent sauver une vie », rappelle-t-il.
Pour Samantha Rambarassah, enseignante au primaire et mère d’un garçon de trois ans, le drame de Sodnac a résonné avec une inquiétude particulière. Son fils vient de faire sa première rentrée en maternelle et elle mesure chaque jour la fragilité de cet âge où l’enfant gagne en autonomie, mais reste encore exposé à de nombreux risques.
À la maison, elle dit avoir adopté des habitudes simples : préparer les aliments en fonction des capacités de son enfant, rester présente pendant les repas et choisir avec attention les jouets qui l’entourent. Elle surveille notamment la taille des pièces, les petits éléments amovibles et l’adéquation des jeux avec l’âge recommandé.
« Devenir mère a changé ma perception des objets du quotidien », explique-t-elle. « Certains objets auxquels on ne prête pas attention peuvent représenter un danger pour un jeune enfant. »
Mais son principal sujet d’inquiétude concerne aujourd’hui les moments où les enfants quittent le cadre familial, notamment les anniversaires organisés à l’école. Dans ces occasions, les sachets de friandises offerts aux camarades font partie des traditions appréciées des enfants. Bonbons, gommes sucrées, guimauves, cacahuètes, chocolats ou petits jouets sont généralement distribués avec une intention positive : partager un moment de plaisir avec les autres.
Pourtant, certains de ces produits peuvent exposer les jeunes enfants à des risques. « Ce sont des gestes faits avec gentillesse, mais certains produits peuvent représenter de véritables dangers », estime Samantha Rambarassah. Elle évoque notamment la situation d’un enfant qui pourrait consommer une friandise inadaptée avant qu’un adulte ait eu le temps d’intervenir.
Pour cette mère de famille, la solution n’est pas d’interdire les moments festifs, mais d’imaginer d’autres façons de faire plaisir aux enfants. Des autocollants, des livres de coloriage, des crayons, des bulles de savon ou encore des marque-pages peuvent remplacer certains cadeaux alimentaires tout en conservant l’esprit de partage. Cette approche permet également de prendre en compte une autre problématique : les allergies alimentaires, qui concernent de plus en plus de familles.
Samantha insiste aussi sur l’importance de la formation aux premiers secours pédiatriques pour toutes les personnes qui encadrent des enfants. « Les enfants comptent sur les adultes qui les entourent pour assurer leur sécurité. Parfois, une petite décision peut tout changer », souligne-t-elle.
Dans les établissements préscolaires, la sécurité fait partie des responsabilités quotidiennes des équipes éducatives. À Indigo Kids Early Years, à Camp-de-Masque, la directrice Rachna Hurday considère que la protection des enfants constitue l’une des bases de l’accueil en petite enfance. Son rôle consiste notamment à accompagner les éducateurs, veiller au respect des mesures de santé et de sécurité et maintenir un dialogue constant avec les familles.
Lors des collations et des repas, les éducateurs portent une attention particulière au comportement des enfants. Ils veillent à ce qu’ils restent assis, prennent le temps de manger et mâchent correctement. Les familles sont également sensibilisées à l’importance de préparer des aliments adaptés à l’âge des enfants.
Pour Rachna Hurday, la prévention repose avant tout sur une collaboration entre les parents et les structures éducatives. « La majorité des parents cherchent à protéger leurs enfants, mais ils ne connaissent pas toujours tous les risques », observe-t-elle. Le rôle des établissements est donc aussi d’accompagner les familles, sans culpabiliser, en partageant des informations pratiques sur les aliments à surveiller, les comportements à adopter et les situations à éviter.
La formation du personnel occupe une place importante dans cette démarche. Les éducateurs bénéficient d’une formation en premiers secours pédiatriques afin d’être capables de reconnaître une urgence et d’adopter les bons gestes. Des rappels réguliers sont nécessaires pour maintenir ces compétences et renforcer la confiance des équipes face à une situation critique.
Pour Rachna Hurday, les initiatives individuelles ne suffisent toutefois pas. Le drame de Sodnac, estime-t-elle, rappelle la nécessité d’une sensibilisation plus large à l’échelle du pays.
Elle propose notamment la mise en place d’un programme national de prévention de l’étouffement chez l’enfant et de réponse aux urgences, qui pourrait inclure une certification obligatoire en premiers secours pédiatriques pour les professionnels de la petite enfance, des formations régulières, des recommandations officielles sur la préparation des aliments et des campagnes d’information destinées aux parents. Elle reconnaît le rôle déjà joué par l’ECCEA (Early Childhood Care and Education Authority) dans la promotion de la santé et de la sécurité dans les structures de petite enfance, mais estime qu’une démarche nationale permettrait d’aller plus loin.
Car l’étouffement reste un accident particulier : il survient souvent dans un moment banal, autour d’un repas, d’un jeu ou d’une fête. C’est précisément parce qu’il peut arriver dans un environnement familier qu’il nécessite une meilleure préparation. La prévention ne repose donc pas uniquement sur les parents ou les écoles. Elle implique tous les adultes qui entourent les enfants : familles, éducateurs, professionnels de santé et décideurs.
Connaître les risques, adapter les habitudes et apprendre les gestes de premiers secours ne supprimera pas tous les accidents. Mais dans une situation où chaque seconde compte, ces connaissances peuvent faire la différence.
Pour que plus jamais une friandise n’ait le goût du deuil.
Amnah Ummé Tasneem Mudhoo Noorzai