Perspectives - construction : une année 2026 placée sous le signe de la prudence
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
L’année 2026 s’annonce décisive pour le secteur de la construction à Maurice. Confrontés à la flambée des coûts, au manque de main-d’œuvre qualifiée et à un climat d’incertitude, les professionnels plaident pour une approche prudente. Dans le même temps, la résilience de la demande résidentielle et touristique nourrit l’espoir d’une croissance sélective.
En ce début d’année, les acteurs de la construction dressent un constat nuancé, entre ralentissement redouté, hausse des coûts et signaux de résilience dans certains segments. Deepak Doolooa, directeur de RD Construction, se montre plutôt prudent quant aux perspectives du secteur de la construction en 2026. « Selon mon analyse, nous allons assister à un ralentissement considérable. Plusieurs facteurs y contribuent », anticipe-t-il. Il évoque notamment l’instabilité du dollar et de l’euro, qui entraîne une hausse significative du coût des matériaux importés. À cela s’ajoute la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, contraignant les entreprises à augmenter les salaires. L’augmentation générale des coûts rend ainsi de nombreux projets financièrement moins viables, poussant certains particuliers et investisseurs à reporter, voire annuler, leurs projets. « Tous ces éléments combinés créent un climat d’incertitude qui freine la croissance du secteur », déplore-t-il.
De son côté, Ishfaaq Mamode Ally, directeur de Luxury Investment Group, estime que le secteur de la construction à Maurice présente des signaux encourageants pour 2026, tout en appelant à une prudence mesurée. « La demande demeure soutenue dans les segments résidentiel, touristique et des infrastructures publiques. Toutefois, la hausse des coûts des matériaux importés, les retards logistiques et la nécessité d’une meilleure planification urbaine imposent une vigilance accrue », souligne-t-il. Selon lui, la stabilité économique et la continuité des projets gouvernementaux seront déterminantes pour maintenir la dynamique du secteur.
Gérard Uckoor, contracteur dans le domaine abonde dans le même sens. « Les coûts de la construction sont clairement en hausse. Nous faisons face à un double défi : le manque de main-d’œuvre et l’augmentation continue des prix des matériaux », explique-t-il. Il ajoute que la pénurie de travailleurs qualifiés exerce une pression croissante sur les salaires, alourdissant davantage les charges des entreprises.
Les coûts des matériaux de construction devraient rester élevés en raison des fluctuations du fret maritime et de la dépendance aux importations. C’est ce que prévoit le directeur de Luxury Investment Group. Par ailleurs, il avance que la main-d’œuvre qualifiée pourrait également devenir plus coûteuse, la demande dépassant souvent l’offre locale. « Ces hausses risquent d’exercer une pression sur les marges des promoteurs et d’augmenter le prix final des projets. Une meilleure gestion des ressources, l’innovation technologique et l’adoption de méthodes de construction plus efficaces seront nécessaires pour atténuer ces effets », dit-il.
Un avis que partage Gérard Uckoor. « Aujourd’hui, un maçon touche environ Rs 2 000 par jour, alors qu’il y a deux ans, le salaire variait entre Rs 1 400 et Rs 1 500 », souligne-t-il. Il déplore que les dépassements budgétaires sont désormais monnaie courante. « Si une personne prévoit un budget de Rs 3 millions pour construire une maison, elle peut très bien se retrouver à payer Rs 3,5 millions à la fin du projet, simplement parce que les prix des matériaux continuent d’augmenter », avertit-il.
Selon Statistics Mauritius, le secteur de la construction devrait enregistrer une baisse de 2,1 % en 2025, après une croissance de 13,3 % en 2024.
Deepak Doolooa : « D’après mon analyse, les projets de logements sociaux devraient se maintenir, car ils répondent à un besoin réel de la population. Il n’y aura probablement pas de grands projets d’infrastructures publiques, en raison des contraintes budgétaires de l’État. On observera un fort ralentissement des petits projets résidentiels privés, car les particuliers auront plus de difficultés à financer la construction. Il est peu probable que de nouveaux hôtels soient construits, car le marché semble déjà saturé. En revanche, les grands projets immobiliers tels que les Smart Cities et les PDS devraient continuer, car il existe toujours une forte demande de la part des clients et investisseurs étrangers. »
Ishfaaq Mamode Ally : « Les projets résidentiels et hôteliers devraient connaître la plus forte expansion. La demande en logements modernes, durables et accessibles reste importante, notamment pour les jeunes familles et la classe moyenne. Parallèlement, les projets immobiliers haut de gamme et les développements touristiques continueront d’attirer les investisseurs étrangers, soutenus par la reprise du tourisme et les programmes de résidence pour investisseurs. »
Afin de donner un boost au secteur en 2026, Deepak Doolooa estime qu’il y a un besoin avant tout de stabiliser la roupie, car il avance que les matériaux représentent environ 65 % du coût total d’une construction. « Il faut également mettre en place des incitations fiscales pour encourager les Mauriciens et les étrangers. Par exemple, les autorités devraient baisser les taux d’intérêt pour les prêts immobiliers afin de stimuler la construction et l’achat de logements », soutient-il. Par ailleurs, il est d’avis que l’investissement dans la formation professionnelle pour développer une main-d’œuvre locale qualifiée est nécessaire.
Pour sa part, Ishfaaq Mamode Ally affirme que pour renforcer la stabilité et la durabilité du secteur de la construction en 2026, les autorités devraient stabiliser les coûts d’importation grâce à des accords logistiques et douaniers plus efficaces. « Il faut encourager la production locale de matériaux afin de réduire la dépendance extérieure, renforcer la formation technique pour accroître la disponibilité de main-d’œuvre qualifiée et simplifier les procédures administratives afin d’accélérer les permis et autorisations », propose-t-il. Par ailleurs, il estime qu’il est important de promouvoir la construction durable en intégrant des normes écologiques et énergétiques dans les nouveaux projets.
Nitish Nalam Nastili, président de l’Association of Contractors : « Le logement devrait rester un moteur important »
Êtes-vous optimiste ou prudent quant aux perspectives du secteur de la construction à Maurice en 2026 ?
Je me montre plutôt prudent, tout en conservant un optimisme mesuré quant aux perspectives du secteur de la construction à Maurice en 2026. Plusieurs éléments conjoncturels laissent entrevoir une stabilisation progressive de l’activité, même si des risques demeurent. Après une période marquée par de fortes hausses, l’indice des prix de la construction affiche une progression plus modérée en 2025, ce qui suggère un apaisement des tensions sur certains intrants. Cette tendance pourrait se poursuivre en 2026. Toutefois, la croissance du secteur reste fragile. Certaines prévisions évoquent une stagnation, voire une croissance limitée, dans un contexte économique incertain et d’investissements publics encore prudents. Le secteur demeure par ailleurs exposé à des pressions externes, notamment la dépendance aux matériaux importés et aux fluctuations des marchés mondiaux. En résumé, aucun déclin brutal n’est à prévoir, mais des défis structurels persistent, justifiant une approche prudente tout en restant attentif aux opportunités de relance.
Quels types de projets devraient le plus se développer en 2026 ?
Plusieurs segments apparaissent porteurs. Le logement, en particulier le logement social ainsi que les projets de rénovation, devrait rester un moteur important. La demande résidentielle demeure soutenue, avec un intérêt croissant pour la rénovation et l’optimisation du parc existant, une tendance accentuée par les coûts élevés de la construction neuve. Les investissements publics dans les infrastructures tels que les routes, le drainage, les ports ou les barrages figurent également parmi les projets à fort impact annoncés dans les budgets nationaux et devraient soutenir le secteur à l’échelle macroéconomique. Par ailleurs, certains projets immobiliers haut de gamme, tels que les Smart Cities ou les complexes mixtes, continuent de susciter l’intérêt, malgré leur sensibilité aux conditions économiques, notamment au coût du financement et à la confiance des investisseurs. Enfin, les projets liés à l’hôtellerie et au tourisme pourraient bénéficier de la reprise du secteur post-pandémie, bien que leur développement dépende de la capacité d’absorption du marché et des incitations fiscales.
Comment évolueront les coûts des matériaux et de la main-d’œuvre et quelles en seraient les conséquences ?
Les prix des matériaux ont fortement augmenté ces dernières années, mais des signes de modération commencent à apparaître, certaines hausses s’étant stabilisées ou ralenties. Toutefois, la forte dépendance de Maurice aux importations expose toujours le secteur aux chocs extérieurs, qu’il s’agisse des cours mondiaux, des coûts de fret ou des fluctuations du taux de change, ce qui entretient une certaine volatilité des coûts. La rareté de la main-d’œuvre qualifiée et la pression salariale constituent également des défis majeurs, entraînant une hausse des salaires dans un contexte déjà tendu. Cette situation pèse sur la compétitivité, en particulier pour les petites et moyennes entreprises, davantage vulnérables aux contrats à prix fixe et aux tensions de trésorerie. Parmi les conséquences possibles figurent l’allongement des délais de réalisation des projets, une pression accrue sur les marges des entrepreneurs, voire des difficultés financières, ainsi qu’un risque de ralentissement des nouvelles commandes si les coûts demeurent élevés sans ajustements contractuels adéquats. Cela impose une vigilance accrue en matière de planification, de gestion des approvisionnements, de prévision des coûts et d’innovation dans les processus de construction.