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Personnes transgenres à Maurice : vivre son identité dans une société encore en transition

Par Le Défi Plus
Publié le: 18 July 2026 à 19:30
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Kelly Wayne, Brooklyn Huët, Trans Ambassador Mauritius 2026 et Annie Osawaru, directrice du  Collectif Arc-en-ciel-180726
Kelly Wayne, Brooklyn Huët, Trans Ambassador Mauritius 2026 et Annie Osawaru, directrice du Collectif Arc-en-ciel.

Regards insistants, discriminations, obstacles administratifs, difficultés d'accès aux soins, mais aussi résilience et quête de dignité. À travers les témoignages de Kelly Wayne et Brooklyn Huët, ainsi que l'analyse d'Annie Osawaru, directrice du Collectif Arc-en-Ciel, ce dossier met en lumière les réalités souvent méconnues des personnes transgenres à Maurice. Entre avancées timides et défis persistants, toutes lancent le même appel : être reconnues, respectées et pouvoir vivre pleinement leur identité, sans peur ni exclusion.


Brooklyn Huët : entre discriminations, manque de reconnaissance et espoir

Vers l’âge de neuf ans, Brooklyn Huët, âgée de 24 ans, commence à ressentir un gouffre entre son identité et le genre qui lui a été assigné à la naissance. Sans encore pouvoir expliquer ce qu’elle ressent, elle sait qu’elle ne correspond pas aux attentes associées aux garçons et se sent plus proche des filles dans sa façon d’être et de s’exprimer. 

À cette époque, les personnes transgenres étaient peu visibles à Maurice, ce qui renforçait ses interrogations et son sentiment de solitude. Avec le temps, elle apprend à comprendre son identité. Sa transition sociale, débutée vers 20 ans, devient un chemin vers l’acceptation de soi, malgré les craintes du regard des autres et les difficultés familiales initiales.

Brooklyn Huët, Trans Ambassador Mauritius 2026 et Communication and Events Coordinator au sein du Collectif Arc-en-Ciel, témoigne des obstacles auxquels elle a été confrontée, tout en partageant un message de respect et de compréhension.

Dans son quotidien, Brooklyn explique avoir déjà été victime de regards insistants, de remarques déplacées et de commentaires haineux. Des comportements qui peuvent sembler anodins pour certains, mais qui ont un impact profond sur les personnes concernées. « Même lorsqu’il n’y a pas de violence physique, ces comportements ont un impact important sur la santé mentale. On finit parfois par se demander si l’on est réellement en sécurité simplement parce que l’on existe », confie-t-elle.

Malgré ces difficultés, Brooklyn souligne l’importance d’évoluer dans un environnement professionnel où son identité est respectée. Aujourd’hui, son travail lui permet d’être pleinement elle-même et de contribuer à une meilleure sensibilisation autour des réalités vécues par les personnes transgenres.

Concernant la transition médicale, Brooklyn rappelle que chaque parcours est unique. Elle précise ne pas avoir entrepris de transition médicale et ne pas suivre d’hormonothérapie. « Il est important de comprendre que toutes les personnes transgenres ne souhaitent pas ou ne peuvent pas entreprendre une transition médicale. Être une personne trans ne dépend pas d’un traitement médical, mais de son identité », explique-t-elle.

Selon elle, le débat autour de la transidentité ne doit pas être réduit aux changements physiques. L’identité d’une personne repose avant tout sur ce qu’elle ressent profondément et sur la manière dont elle se définit.

reconnaisance Administrative

Un autre défi majeur concerne la reconnaissance administrative. À Maurice, il n’existe toujours pas de procédure permettant aux personnes transgenres de faire modifier légalement leur identité de genre sur leurs documents officiels.

Pour Brooklyn, cette absence de reconnaissance entraîne des situations difficiles au quotidien. Présenter une pièce d’identité, effectuer une démarche administrative, consulter un professionnel de santé ou participer à un entretien d’embauche peut devenir une source d’angoisse. « Devoir constamment expliquer pourquoi son apparence ne correspond pas aux informations figurant sur ses documents est une charge émotionnelle importante. Cela touche directement à notre dignité », souligne-t-elle.

Malgré ces obstacles, Brooklyn estime que la société mauricienne a connu certaines avancées ces dernières années. Les discussions autour de la diversité sont plus présentes et les personnes transgenres bénéficient d’une meilleure visibilité, notamment grâce aux réseaux sociaux. Mais cette évolution reste accompagnée de réactions négatives. « Les réseaux sociaux montrent aussi qu’il existe encore beaucoup de désinformation, de préjugés et de discours haineux. Il reste énormément de travail à faire dans l’éducation, la sensibilisation et le dialogue », affirme-t-elle.

Pour Brooklyn Huët, le respect, l’écoute et l’empathie sont les clés pour construire une société où chacun pourra vivre avec dignité, sans avoir à justifier son existence.


Kelly Wayne : le long chemin pour être reconnue 

Dès l’âge de six ou sept ans, Kelly Wayne ressentait déjà un profond décalage entre son corps et la personne qu’elle était au fond d’elle-même. À une époque où elle ne connaissait pas encore les mots pour définir ce qu’elle vivait, elle savait pourtant qu’elle n’était pas en accord avec le sexe qui lui avait été assigné à la naissance. 

L’une des premières personnes à qui elle a confié ce sentiment : son jumeau qui a alors découvert une souffrance que Kelly portait en silence. Mais l’étape la plus difficile restait encore à franchir : parler à sa grand-mère, la personne qui représentait son principal repère affectif. Elle craignait son rejet, mais a finalement reçu un soutien total. Les paroles rassurantes de cette dernière ont joué un rôle essentiel dans son acceptation personnelle. « Son amour m’a permis de comprendre que je pouvais être moi-même et m’aimer comme je suis », explique Kelly Wayne.

Son parcours a toutefois été marqué par de nombreuses épreuves. En 2020, alors qu’elle vivait en France, elle s’est retrouvée confrontée à une situation administrative qui allait bouleverser sa vie. Lors du renouvellement de son passeport mauricien, sa demande a été bloquée au motif que son apparence ne correspondait plus au genre indiqué sur ses documents officiels.

Depuis 2012, Kelly Wayne avait entrepris plusieurs démarches auprès de l’état civil mauricien afin de faire reconnaître son identité de genre. Elle a alors découvert que cette modification n’était pas possible légalement à Maurice.

Sans passeport valide, elle n’a pas pu renouveler son titre de séjour en France. Cette situation a entraîné la perte de son emploi et de la stabilité qu’elle avait construite depuis son arrivée dans ce pays en 2013. Face à cette impasse administrative, elle a sombré dans une profonde détresse psychologique, allant jusqu’à tenter de mettre fin à ses jours en janvier 2020.

Privée de documents 

C’est finalement l’intervention d’un avocat qui lui a permis d’entrevoir une issue. Celui-ci lui a conseillé de déposer une demande d’asile en France afin de pouvoir régulariser sa situation. « Je me retrouvais privée de documents et sans véritable protection de mon pays d’origine. La demande d’asile est devenue la seule porte de sortie pour reconstruire ma vie », confie-t-elle.

Pour Kelly Wayne, sa transition n’a jamais été une recherche d’une nouvelle identité, mais plutôt un retour vers elle-même. Elle explique que la transition représente une étape de son parcours et non ce qui définit entièrement la personne qu’elle est. « Avant tout, je suis une femme. Ma transition ne résume pas toute mon histoire », souligne-t-elle.

Après des années de souffrance intérieure, sa transition lui a permis de retrouver un équilibre entre son corps, son esprit et son identité. Elle dit avoir enfin retrouvé une liberté longtemps recherchée : celle de vivre en accord avec elle-même.

Mais au-delà de son histoire personnelle, Kelly Wayne témoigne aussi des difficultés rencontrées par de nombreuses personnes transgenres. Dans la vie quotidienne, les regards, les jugements et les préjugés restent encore une réalité.

Son parcours professionnel en France n’a pas toujours été simple. Lorsqu’elle présentait ses documents administratifs lors de recherches d’emploi, elle remarquait parfois un changement d’attitude de ses interlocuteurs. « Dès que mes documents étaient consultés, certaines personnes changeaient de comportement », raconte-t-elle.

Malgré ces expériences, elle a aussi rencontré des personnes ouvertes et bienveillantes. Un employeur lui a notamment donné sa chance après qu’elle eut choisi d’être transparente sur son parcours.

Aujourd’hui artiste indépendante, Kelly Wayne utilise son expérience pour sensibiliser et donner de la visibilité aux personnes transgenres. À travers son compte TikTok et son émission « Une voix, une histoire trans », elle partage des témoignages et tente de déconstruire les idées reçues. « Derrière le mot trans, il y a simplement des êtres humains qui souhaitent vivre dignement », affirme-t-elle.

Elle estime que Maurice évolue progressivement, notamment grâce aux réseaux sociaux qui permettent aux personnes trans de prendre la parole et de raconter leur réalité. Mais elle considère que des progrès restent nécessaires dans plusieurs domaines, notamment la reconnaissance administrative, l’accès aux soins et l’accompagnement professionnel.
Son propre parcours médical illustre ces difficultés. Commencé en France en 2010, il a nécessité plusieurs années de suivi médical et d’évaluations avant son opération. « Je ne doutais pas de mon identité. Je voulais simplement que mon corps soit enfin en accord avec la femme que j’avais toujours été », explique-t-elle.

Richesse  dans la différence

Selon elle, Maurice manque encore de structures spécialisées capables d’accompagner les personnes transgenres. Elle évoque notamment l’absence de parcours médical adapté et certaines situations humiliantes vécues par des personnes trans dans le milieu de la santé. « Le rôle du personnel médical est d’accompagner, de soigner et de respecter la dignité de chaque patient », insiste-t-elle.

Aujourd’hui, Kelly Wayne bénéficie d’une reconnaissance officielle de son identité sur ses documents français. Une victoire qui, pour elle, représente bien plus qu’un changement de papier : c’est la reconnaissance de son existence. Aux jeunes qui s’interrogent sur leur identité, elle adresse un message d’espoir : « Vous n’êtes pas seuls. Il faut croire en vous et vous entourer de personnes qui vous aiment et vous respectent. » À la société mauricienne, elle lance un appel à la tolérance : « Nos différences ne sont pas une faiblesse, elles sont notre richesse. »


Annie Osawaru : « Les personnes transgenres font pleinement partie de la société mauricienne »

À Maurice, il n’existe toujours aucune donnée officielle permettant d’estimer le nombre de personnes transgenres vivant dans le pays. Pour Annie Osawaru, directrice du Collectif Arc-en-Ciel, cette absence de chiffres reflète une réalité plus profonde : beaucoup de personnes transgenres restent invisibles par peur des discriminations, du rejet ou des violences.

À travers son travail de terrain, le Collectif Arc-en-Ciel constate que les personnes transgenres et de genre non conforme (TGNC) rencontrent encore de nombreux obstacles dans leur vie quotidienne. Ces difficultés concernent plusieurs domaines : l’accès à l’emploi, au logement, aux soins de santé, aux services publics, mais aussi les démarches administratives lorsque leur identité de genre ne correspond pas aux informations figurant sur leurs documents officiels.

« Beaucoup de personnes transgenres choisissent de ne pas rendre leur identité visible par crainte des conséquences sociales ou professionnelles », explique Annie Osawaru.

Selon elle, la société mauricienne a connu une certaine évolution ces dernières années. Les questions liées à la diversité et à l’identité de genre sont davantage présentes dans l’espace public, notamment grâce aux réseaux sociaux et au travail de sensibilisation réalisé par les associations.

Discrimination et Violence

Mais cette évolution reste encore fragile. « Les préjugés sont très présents et continuent d’alimenter des situations de discrimination et de violence », souligne-t-elle.

Le Collectif Arc-en-Ciel accompagne régulièrement des personnes victimes de harcèlement dans les espaces publics, de rejet familial, de discrimination à l’embauche ou encore de difficultés dans leurs relations avec certaines institutions. Parmi les formes de discrimination les plus fréquentes, le rejet familial demeure l’une des plus douloureuses. Lorsqu’une personne transgenre révèle son identité, elle peut parfois perdre le soutien de ses proches, ce qui entraîne des conséquences importantes : isolement, précarité financière et souffrance psychologique.

Les jeunes transgenres sont également confrontés au harcèlement scolaire. Moqueries, insultes, intimidation ou violences peuvent avoir un impact durable sur leur confiance en eux et leur parcours académique. « Beaucoup de jeunes vivent des expériences difficiles à l’école, ce qui peut influencer leur santé mentale et leurs perspectives d’avenir », explique la directrice du Collectif Arc-en-Ciel.

Dans les espaces publics également, les personnes transgenres rapportent régulièrement des situations de malaise ou d’insécurité : regards insistants, commentaires déplacés, insultes ou comportements intimidants.

Sur le plan médical, Annie Osawaru estime que Maurice doit encore développer un meilleur accompagnement pour les personnes transgenres. L’accès aux soins affirmant le genre demeure limité. Certains traitements, comme les bloqueurs de puberté, peuvent être accessibles dans certaines situations, mais les traitements hormonaux d’affirmation de genre restent principalement disponibles dans le secteur privé, avec un coût qui peut représenter un obstacle majeur.

Les interventions chirurgicales d’affirmation de genre, elles, ne sont pas disponibles. Les personnes concernées doivent donc se tourner vers l’étranger, une démarche souvent difficile en raison des coûts élevés.

Au-delà de l’accès aux traitements, Annie Osawaru insiste sur l’importance de former davantage les professionnels de santé afin qu’ils puissent accueillir et accompagner les personnes transgenres dans le respect de leur dignité.

La question de la reconnaissance administrative reste également un enjeu majeur. À Maurice, il n’existe toujours pas de mécanisme permettant à une personne transgenre de modifier officiellement la mention du sexe sur ses documents d’état civil afin qu’elle corresponde à son identité de genre.

Changement de prénom 

En revanche, le changement de prénom reste possible dans certaines situations. Le Collectif Arc-en-Ciel accompagne d’ailleurs les personnes qui souhaitent entreprendre cette démarche à travers sa Clinique Juridique. L’organisation mène également un travail de plaidoyer afin d’obtenir une reconnaissance légale de l’identité de genre à Maurice. « La possibilité d’avoir des documents conformes à son identité est une question de dignité et de respect des droits humains », affirme Annie Osawaru.

Pour elle, plusieurs réformes sont nécessaires : la mise en œuvre d’un mécanisme de reconnaissance légale de l’identité de genre, le renforcement de la protection contre les discriminations, la lutte contre les violences et la formation des professionnels de santé, de l’éducation, de la fonction publique et des forces de l’ordre.

Aux familles, elle adresse un message particulier : leur soutien peut changer une vie. « L’acceptation familiale est souvent le premier facteur de protection contre l’exclusion, la précarité et les problèmes de santé mentale », rappelle-t-elle.

Aux décideurs politiques, elle demande de poursuivre les réformes afin que chaque citoyenne et chaque citoyen puisse bénéficier des mêmes droits.

À la population mauricienne, Annie Osawaru lance un appel à l’ouverture et au respect. « Le respect ne nécessite pas de tout comprendre ou de tout partager. Une société inclusive est une société où chacun peut vivre librement, sans peur de la discrimination ou de la violence », conclut-elle.

Pour le Collectif Arc-en-Ciel, l’objectif reste clair : construire une société où les personnes transgenres ne sont plus obligées de se cacher, mais peuvent vivre pleinement leur identité avec dignité et sécurité.

 

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