Permis à points : un accompagnement global nécessaire
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Réintroduit depuis le 31 janvier à cause des nombreux accidents de la route, le permis à points suscite espoirs et réserves. Les experts s’accordent : seul, il ne suffira pas sans infrastructures adaptées, sensibilisation accrue et présence policière renforcée.
Avec déjà dix-huit morts sur la route depuis le début de l’année, il est plus que temps que les automobilistes et les usagers songent à revoir leur comportement. C’est dans cet esprit que le permis à points a été réintroduit depuis minuit ce 31 janvier. Cette mesure vise à responsabiliser les conducteurs en vue de réduire le nombre d’accidents fatals.
Alors qu’en sport, scorer permet de gagner, avoir des points après avoir commis une infraction routière sera loin d’être glorieux. Après avoir cumulé quinze points, le permis de conduire est révoqué. L’efficacité de ce système repose sur la théorie de la dissuasion. Nos divers interlocuteurs croient en son succès, mais le permis à points à lui seul ne pourra pas faire de miracles, soulignent-ils.
« Le permis à points a marché en fonction de la culture des pays où il a été introduit. Il ne sera pas le remède qui va éliminer les accidents fatals sur nos routes ni le changement radical qu’on peut attendre », fait remarquer Barlen Munusami, expert en sécurité routière. Il souligne cependant qu’il peut contribuer à réduire le nombre d’accidents, aider à corriger le comportement de certains usagers de la route avec la perte du permis de conduire qui va planer sur la tête de chaque automobiliste. « Le permis à points ne va pas faire de miracle, mais va apporter un changement dans le bon sens à un certain degré », ajoute-t-il.
Alain Jeannot, président de Prévention routière avant tout (Prat), partage cet avis. Pour lui également, toutes les conditions doivent être réunies pour permettre la réussite du permis à points. « Si toutes les conditions ne sont pas réunies, la mesure aura des difficultés à fonctionner », dit-il.
Le responsable de Prat est d’avis que c’est un bon système de contrôle des infractions de la route. Le nombre de contraventions prises en 2025 (plus de 300 000 en 2024), donne une indication de la manière frivole dont certains usagers de la route considèrent la conduite, explique-t-il. « Le permis de conduire donne le droit de se servir de la route et ce droit est compromis si on ne prend pas les responsabilités qui s’imposent », ajoute Alain Jeannot.
Parmi les facteurs à prendre en considération pour que la réintroduction soit véritablement un succès figurent l’amélioration des infrastructures routières, les campagnes d’éducation et de sensibilisation, mais aussi une présence plus significative de la police sur les routes. Barlen Munusami cite en exemple la formation, l’éducation, la sensibilisation ainsi que les infrastructures routières. « Nos routes sont en bien mauvais état », fait-il remarquer. Le « road worthiness » des véhicules qui empruntent nos routes est à considérer. « Il ne faudrait pas qu’on mise uniquement sur le permis à points en croyant qu’il n’y aura plus d’accidents fatals grâce à cette mesure. C’est se fourrer le doigt dans l’œil », insiste-t-il.
Selon Alain Jeannot, il y a une urgence à entretenir les infrastructures et à mettre en place d’autres. Il cite en exemple le dépassement sur une ligne continue qui n’est pas visible sur la route. « À qui la faute et qui blâmer ? », demande-t-il. Il reconnaît cependant que ce genre de situation ne va pas s’améliorer du jour au lendemain, mais qu’il faut quand même aller vite. « Les infrastructures ne sont pas que pour informer, avertir et guider. Les infrastructures et le mobilier de routes sont là pour agrémenter la route et indiquer le respect que chacun doit avoir pour elle », fait-il comprendre.
Il ajoute que si une maison mise en vente n’est pas bien entretenue, il sera difficile de trouver un acquéreur. « La peinture et la propreté de la maison reflètent le sérieux qu’on peut avoir pour elle », dit-il. Alain Jeannot considère ainsi que les infrastructures bien entretenues vont contribuer à montrer le sérieux et vont faire que les gens adhèrent au permis à points sans frustration.
Le président de Prat explique également que quand une personne a eu des points à la suite d’une infraction, il va chercher des prétextes pour essayer de justifier son action. Il peut blâmer l’état de la route ou des infrastructures routières. Ce qui peut engendrer frustration et stress sur la route et ainsi augmenter le risque d’accident.
En plus des infrastructures, Alain Jeannot est d’avis que la sensibilisation est aussi importante pour permettre au permis à points de fonctionner. « Il faut par exemple tout le temps rappeler pourquoi il ne faut pas dépasser la limitation de vitesse de 110 km/h sur l’autoroute où c’est autorisé, même si le speedomètre d’un véhicule peut aller jusqu’à 250 km/h », dit-il. Le responsable de Prat considère ainsi que, comme c’est le cas dans divers pays, il faudrait mettre davantage l’accent sur la sensibilisation.
Il ajoute que les autorités devraient se donner les moyens de leurs ambitions. Avec l’agrandissement du parc automobile, avec une augmentation de 60 % du nombre de véhicules en une dizaine d’années, le nombre de caméras pour les excès de vitesse ne peut rester le même, fait-il comprendre. Pour lui, si les autorités ont pour ambition de faire respecter les limites de vitesse, elles doivent se donner les moyens pour atteindre cet objectif. Les indicateurs de la limite de vitesse devraient aussi être installés dans les morcellements et les cités ouvrières également.
Comme Barlen Munusami, Alain Jeannot plaide pour une présence plus marquée de la police sur la route pour prendre les automobilistes irresponsables en contravention. Selon Barlen Munusami, il y a des « moving offences » dans le permis à points. Ce qui va fonctionner s’il y a suffisamment de patrouilles policières afin de mieux traquer les automobilistes. Les contrôles routiers fixes vont faire que les « moving offences » restent impunies et les mauvaises habitudes vont rester, selon lui.
Pour Alain Jeannot, il faut voir le problème dans un contexte holistique. « Nous avons affaire à des êtres humains, pas à des robots. Il est essentiel de comprendre pourquoi certains consomment autant d’alcool ou de drogue avant de prendre la route, car même en tant que piétons, ils représentent un danger », dit-il. Ainsi, une sensibilisation est nécessaire pour comprendre pourquoi certaines personnes ne voient dans l’alcool ou la drogue qu’un moyen de divertissement. Il est essentiel d’aborder ce problème comme un enjeu social.
Il s’interroge aussi sur la capacité des gens à faire preuve de compassion, de respect et d’intérêt pour autrui. « Tout cela relève de l’éducation citoyenne, qui doit transmettre les bonnes manières et pratiques », souligne-t-il. Selon lui, le service civique devrait être obligatoire, à l’école ou par d’autres moyens.
Mais en attendant, il faut augmenter les campagnes de sensibilisation par rapport à l’alcool et la drogue au volant avec une approche sociale, de civisme et humaine. « Il faut enseigner aux gens à être de bons citoyens. Au cas contraire, peu importe les lois, ils vont continuer à briser les règles », fait-il remarquer.
Alain Jeannot estime que le permis à points va certainement dissuader beaucoup de personnes. Cependant, il ne devrait pas y avoir de deux poids, deux mesures. Selon lui, lorsqu’une infraction ou un acte ayant causé la mort survient, les sanctions doivent être appliquées rapidement et la population tenue informée. Les affaires de ce genre ne devraient pas traîner et le présumé accusé ne devrait pas avoir le loisir, entre-temps, de circuler librement ou de détenir son permis de conduire. Au cas contraire, cela va laisser un sentiment d’impunité.
« Il faut être cohérent dans l’application de la loi. Tous les accidents de la route ayant causé des décès devraient être traités rapidement, sans que ces affaires ne s’éternisent pendant des années avant qu’une peine ou une compensation ne soit prononcée », dit-il.
Alain Jeannot est d’avis que dans un premier temps, au cours des mois de février et mars, il n’y aura pas beaucoup d’accidents graves, mais par la suite les mauvaises habitudes vont reprendre. Pour garantir que les usagers respectent les nouveaux règlements et adoptent une conduite plus responsable, les poursuites judiciaires doivent être accélérées. De plus, les condamnations doivent être rendues publiques pour sensibiliser le public. Il serait également utile de communiquer régulièrement sur le nombre de personnes sanctionnées pour infractions routières.
Barlen Munusami met aussi en garde contre le phénomène de corruption. « Ils seront sans doute nombreux à vouloir soudoyer les policiers pour éviter une contravention et ainsi ne pas avoir de points », dit-il. L’expert en sécurité routière souligne également que la police doit intensifier ses efforts pour cibler les conducteurs sans permis. En effet, ces derniers échapperont aux sanctions du permis à points, puisqu’ils n’en possèdent pas, et risquent ainsi de circuler librement sans jamais être inquiétés
Concernant la vitesse, mais aussi la conduite sous l’influence de l’alcool et de la drogue, Barlen Munusami explique qu’il faudrait sans doute revoir les règlements. Si un automobiliste roule à plus de 15 km/h au-dessus de la limite autorisée, il sera sanctionné par le permis à points. En ce qui concerne la consommation d’alcool, l’expert en sécurité routière est d’avis que la loi a été mal faite.
« En 2018, le taux permissible d’alcool dans le sang est passé de 50 mg par litre à 20 mg, ce qui ne résout pas le problème de dangerosité de l’alcool au volant », fait-il remarquer. Pour lui, il faudrait un amendement prévoyant que la pénalité pour conduite en état d’ivresse soit proportionnelle au taux d’alcool dans le sang. À ce jour, un automobiliste avec 21 mg d’alcool dans le sang paie la même amende que quelqu’un affichant 200 mg, alors que ce dernier représente un risque bien plus élevé au volant. Selon lui, les conducteurs les plus alcoolisés devraient recevoir des sanctions plus strictes, incluant la suspension du permis.
Alain Jeannot souligne que l’introduction des cours de sécurité routière dès le primaire est un bon début, car il faut commencer tôt. Cependant, il estime que ce devrait être un sujet examinable, avec un certificat délivré à chaque élève, comme en France, où cela conditionne l’obtention du permis de conduire.
Il ajoute que si un élève apprend le Code de la route, mais ne voit pas les panneaux de signalisation ou constate un marquage défaillant, cela envoie un message négatif. Cette contradiction donne donc l’impression que les autorités ne prennent pas ces règles au sérieux. C’est pourquoi les autorités doivent veiller à ce que les panneaux de signalisation ne soient pas dissimulés par des branches.
Il estime également que chaque citoyen a la responsabilité d’entretenir les arbres de sa cour donnant sur la route afin d’assurer une bonne visibilité des panneaux. Pour lui, ce n’est pas seulement le rôle des autorités, mais un devoir et une responsabilité citoyenne.
L’ancien surintendant de police à la Traffic Branch, Ashock Muttur reconnaît de son côté qu’il y a un problème de comportement sur les routes. Cependant, il ne suffit pas de durcir les lois, mais de trouver une façon de réhabiliter ces personnes afin qu’elles puissent s’intégrer dans le système. Il explique que le permis à points a été dissuasif quand il a été introduit la première fois. Les automobilistes avaient une crainte que leur permis de conduire soit révoqué.
Pour lui, le permis à points ne va pas à lui seul résoudre tous les problèmes, il y a des actions en parallèle qui doivent être effectuées. « Il faut faire une évaluation du système selon le comportement des usagers de la route », dit-il. Ashock Muttur est convaincu qu’il y aura un changement d’attitude et de comportement sur la route. Néanmoins, « les bons chauffeurs resteront de bons chauffeurs alors que les irresponsables le resteront, peu importe les mesures. Ces derniers vont rester insensibles au système », d’après lui.
Les lois sont assez sévères, mais là où le bât blesse, c’est au niveau de la réhabilitation des usagers. C’est la raison pour laquelle, selon lui, il y a des récidivistes et que certains écopent des mêmes contraventions. « Un automobiliste est de bonne humeur quand il prend le volant le matin. Toutefois, le stress des embouteillages, le mauvais comportement des autres usagers de la route qui peuvent l'amener à se transformer et être agressif », dit-il.
Il est d’avis que si tout le monde était courtois et respectait le Code de la route, il y aurait moins de problèmes dans la circulation et la conduite serait plus agréable. Néanmoins, il croit que le permis à points aura son effet dissuasif.
Le permis de conduire est essentiel, et beaucoup feront attention pour ne pas le perdre. Avec le système de permis à points, Barlen Munusami estime que les conducteurs adopteront davantage de prudence avant de commettre une infraction.
Pour Alain Jeannot, la route est un espace commun à partager en sécurité et en civilité. Le système de permis à points sera dissuasif, car il incitera les automobilistes à éviter les infractions et à adopter de bonnes habitudes. Il a aussi un rôle pédagogique, rappelant à chacun que la conduite implique des responsabilités et le risque de suspension du permis.