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Parvez Dookhy : «Paul Bérenger n’a pas joué sa dernière partition»

Par Sharone Samy
Publié le: 28 mars 2026 à 17:00
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Le Mouvement Militant Mauricien (MMM) traverse sa plus grave crise depuis 1983. Parvez Dookhy analyse les divisions internes, la légitimité du leadership de Paul Bérenger et les tensions au sein de la majorité. Entre recomposition politique et stratégie électorale, l’avenir du parti semble incertain, avec des enjeux majeurs pour le gouvernement.

Comment décrypter la séquence actuelle au sein du MMM ? Est-on face à une crise profonde ou à un simple ajustement interne ?
Je pense que c’est la plus grande crise que traverse le MMM ou, du moins, c’est comparable à celle de 1983. Car nous sommes dans une situation où le Leader du parti risque de perdre le parti. C’est ce qui s’est produit en 1983. Anerood Jugnauth, de surcroît Premier ministre, s’est retrouvé en minorité au sein du parti et a dû se résigner à laisser le MMM à Paul Bérenger et son camp et fonder alors le MSM. Aujourd’hui, c’est une situation inverse. C’est ce même Paul Bérenger qui se retrouve en minorité. Toutefois, la différence est qu’en 1983, le parti était structuré. On se rend compte que maintenant il fonctionne uniquement comme une entreprise familiale. Les statuts, qu’on appelle constitution, du parti ne sont pas du tout mis en œuvre ou appliqués. L’exemple type est que le secrétaire général soit ministre, ce qui est contraire, apparemment, aux statuts du parti. Les organes ne sont pas à jour et aucune nomination ne s’est faite selon les règles. En termes d’ampleur, il s’agit d’une grosse cassure et peut-être même le début de la fin du MMM tel que nous l’avons connu.

Le vote du Comité central peut-il réellement trancher les divisions ou risque-t-il au contraire de les accentuer ?
La question, pour mettre fin aux conflits, c’est la légitimité telle qu’elle est appréciée. Qui a la légitimité au sein du MMM ? Pour répondre à cette question, il y a deux éléments de réponse. Si le MMM est un parti structuré et démocratique, il appartient aux instances du parti de trancher. Si le MMM est un parti familial, c’est-à-dire la propriété du Leader, comme les autres grands partis, il va de soi que la légitimité va se retrouver du côté de Paul Bérenger. Sur le plan légal, il se peut que la Justice, si elle est saisie, ait tendance à faire appliquer davantage les statuts du parti, parce que c’est ce qui fonde le droit. Mais sur le plan populaire, au sein de la population, c’est peut-être Paul Bérenger qui représente le MMM légitime. Le mieux pour eux, pour les deux camps, c’est de trouver un arbitrage, une personnalité neutre ayant appartenu au parti et qui tranchera. Sinon, j’ai bien l’impression que l’affaire finira devant la Justice. J’ai le sentiment que le PTr de Navin Ramgoolam pousse en ce sens. J’ai cru comprendre qu’il a demandé l’organisation des réunions locales du parti, qu’ils appellent régionales, pour que dans chaque circonscription il y ait une décision prise sur la question du maintien ou non au gouvernement. C’est pour isoler Paul Bérenger.

Dans quelle mesure les réunions régionales reflètent-elles fidèlement l’état d’esprit de la base militante ?
Il n’y a pas de carte de membre, comme c’est la règle dans tous les partis démocratiques dans le monde. Il faudrait peut-être rappeler que les partis politiques n’ont à Maurice aucune existence légale. Ils n’ont pas, contrairement à une association déclarée (registered), une personnalité morale (legal entity), une vraie structure, une comptabilité, etc. Notre démocratie est très défaillante sur ce point. Un parti politique n’a une reconnaissance administrative qu’au moment des élections. Par conséquent, tout se fait de manière informelle. Les régionales que nous voyons, c’est beaucoup plus une mise en scène que l’expression d’une réelle structure. Car on ne sait pas qui est membre, quand il a adhéré au parti. J’imagine qu’il n’y a pas de registre des membres, ni cotisation, etc.

Le leadership de Paul Bérenger est-il fragilisé ou renforcé par les événements récents ?
Pour l’analyse, disons qu’il y a deux camps au sein du MMM : le camp des pouvoiristes, ceux qui veulent rester au pouvoir, et le camp bérengiste. Pour Paul Bérenger, deux ou trois hypothèses se dégagent. Je pense que s’il reste au parti, c’est-à-dire qu’on reste dans le statu quo actuel, la stratégie du camp des pouvoiristes serait de le mettre au placard.

C’est-à-dire qu’il demeure le leader, pour la forme, mais qu’il n’a plus aucun pouvoir décisionnel en réalité et il devient spectateur de ce que décide le MMM. L’autre hypothèse pour lui, c’est qu’il quitte le MMM et fonde un autre parti, un peu comme ce que Gaëtan Duval a été contraint de faire à un certain moment. Je pense que le MMM pouvoiriste n’est pas viable au-delà de l’actuelle législature, après la dissolution du Parlement. L’autre solution, c’est qu’on va vers une bataille légale et on verra ce que décide le juge. Si Paul Bérenger récupère le parti, il aura ainsi son petit groupe à l’Assemblée nationale et il lui restera à consolider le parti. En tout état de cause, Paul Bérenger n’a pas joué sa dernière partition. Il a une capacité de nuisance à l’égard du gouvernement. Sa parole compte beaucoup car il a été le témoin privilégié des mauvaises pratiques. Sur ce qu’il dénonce, Paul Bérenger est, par définition, crédible.

Quel impact cette crise pourrait-elle avoir sur la crédibilité du MMM au sein de la majorité gouvernementale ?
Si le MMM reste, ce sera le MMM pouvoiriste, comme je l’ai dit. Mais le MMM s’est déjà scindé en deux, encore hélas.

Je pense que Navin Ramgoolam a besoin des députés issus du MMM non pas pour continuer à gouverner – il a pour cela une majorité – mais peut-être pour faire des révisions constitutionnelles qui l’intéressent. Éventuellement, une réforme de la Présidence de la République dans le cas où, avant les prochaines élections, il décide de devenir le Président avec des pouvoirs accrus. C’est un moyen qu’il a pour prolonger son maintien au pouvoir en tout état de cause. Le MMM dit pouvoiriste ne sert qu’à ça pour Navin Ramgoolam. En contrepartie, les membres du MMM pouvoiriste continuent à bénéficier des avantages du pouvoir.

Peut-on parler d’un risque réel de recomposition politique si le MMM venait à quitter le gouvernement ?
Le MMM pouvoiriste ne quitte pas le gouvernement. Je crois que les principaux dirigeants ont été on ne peut plus clairs sur le sujet. C’est la fraction MMM bérengiste (ou historique) qui quitte le gouvernement. À ce jour, je crois qu’ils sont trois députés au total. Ce MMM-là va finir dans l’opposition et progressivement faire de l’opposition, de plus en plus frontale au gouvernement. Il faudrait en revanche surveiller le PMSD, qui pourrait être tenté de se rapprocher du gouvernement. Il a un député et Navin Ramgoolam pourrait proposer, pour un temps, le poste de Président de la République à Xavier Duval. C’est à voir, mais dans la grande composition, ce n’est pas à exclure.

Les prises de position de certains élus, notamment au sein de la majorité, traduisent-elles des fissures plus larges dans l’alliance ?
La majorité n’est plus un bloc unifié. Il y a, au sein du Parti travailliste, de grosses fissures, sauf que les personnalités ne tentent pas une aventure dissidente. Mais les remontées d’informations indiquent qu’il y a une rivalité énorme entre les députés et ministres du Parti travailliste et que l’ambiance n’est pas bonne du tout. À cela, il y a le comportement, un peu à la manière de Donald Trump, de Navin Ramgoolam. Il a mis les différentes personnalités du Parti travailliste dans un état de dépendance et de soumission totale à lui. On frôle la maltraitance dans la manière dont il parle avec les personnalités de son parti.

À court et moyen terme, quels scénarios vous semblent les plus probables pour l’évolution de la situation politique ?
La démission de Paul Bérenger est comme l’ouverture de la boîte de Pandore. J’imagine que Paul Bérenger va se rapprocher de l’opposition dite extra-parlementaire, du moins de ce qu’il en reste. Ce sera un tremplin pour lui pour animer le paysage politique et un moyen d’élargir sa base. Mais dans un deuxième temps, Paul Bérenger, à l’approche des prochaines élections et si jamais il y a des élections partielles pour une raison quelconque, pourrait passer à une autre étape et se rapprocher d’un parti qui pourrait remporter les élections dans le cadre d’une vraie alliance. Néanmoins, Paul Bérenger a perdu les moyens de pouvoir exiger, me semble-t-il, la réforme électorale qu’il a toujours souhaitée, globalement l’introduction d’une dose de proportionnelle.

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