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Parents dépassés, parents responsables

Par Jean-Marie St Cyr, Kursley Thanay
Publié le: 5 July 2026 à 18:00
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Face aux comportements violents des enfants, des parents dépassés oscillent entre impuissance et démission. Pourtant, malgré le soutien des institutions, leur responsabilité éducative et juridique reste entière et indispensable.

Dans les familles, les premiers signes arrivent souvent par fragments : un appel de l’école, une remarque dans le carnet, une convocation, une plainte d’un autre parent. Avant cela, il y a souvent eu des colères, des refus, des absences, des gestes que l’on a tenté de contenir à la maison.

Edley Maurer, manager de Safire, connaît le moment où les parents n’y arrivent plus : « Mo’nn nepli kapav avek sa piti-la. » Cette phrase dit la fatigue, la honte parfois, l’impuissance. Elle dit aussi ce que certains parents attendent alors des services : que quelqu’un reprenne la situation avec eux, ou parfois à leur place.

Safire reçoit des enfants dont le comportement a déjà dépassé plusieurs cadres. L’ONG travaille avec des enfants des rues. Elle a ses règles, ses procédures, ses éducateurs. Mais Edley Maurer refuse l’idée qu’une famille puisse se retirer une fois l’enfant orienté vers un service ou une ONG. Les parents peuvent être dépassés ; ils ne peuvent pas disparaître. Il parle de ceux qui attendent de l’État qu’il « dres so zanfan ». Puis il tranche : « Cela n’est pas correct. » 

Car un placement, une ONG, une mesure de probation ou un transfert encadrent la responsabilité parentale, la soutiennent ou la contraignent lorsque le risque devient trop élevé. L’enfant, rappelle-t-il, revient ensuite dans le même environnement : une maison, des habitudes, des écrans, des adultes, parfois des silences. Si l’environnement reste le même, l’accompagnement risque de ne pas produire d’effet concret.

Le temps long de l’éducation

Edley Maurer insiste sur la durée du travail éducatif. « C’est le travail le plus compliqué et le plus difficile à faire. » Changer un comportement violent, dit-il, ne s’obtient pas après une seule rencontre. Il faut de longues sessions. Il faut travailler sur l’enfant et sur ce qui l’entoure. Un jeune habitué à voir ou à subir la violence ne cesse pas de la reproduire parce qu’un adulte lui a dit que c’était interdit.

Ce travail commence tôt, avant même l’école, précise Mélanie Vigier de Latour-Bérenger. Les parents sont responsables du bien-être et de la protection de leur enfant, mais la responsabilité de l’État, rappelle-t-elle, est de les soutenir dans cette tâche : la Convention des droits de l’enfant, ratifiée par Maurice, l’engage à accompagner les parents dès la grossesse et durant les premières années de vie. 

Un enfant qui grandit avec des liens affectifs stables développe plus facilement, selon elle, les outils pour gérer sa colère plus tard. Cela n’excuse rien ; cela explique pourquoi, pour la psychosociologue, accompagner les familles dès la naissance reste l’un des moyens les plus efficaces de prévenir la violence, bien avant qu’elle n’éclate en classe.

D’autre part, dans les familles, les écrans occupent aussi une place que les adultes ne mesurent pas toujours, poursuit Edley. L’enfant voit des scènes violentes, des jeux, des vidéos, des comportements qui se répètent. Rien de tout cela ne suffit à expliquer un passage à l’acte. Mais cela remplit des heures où personne ne pose de limite.

La société a changé, observe le travailleur social. Les grands-parents transmettent moins qu’avant. L’école est parfois attendue sur tout : instruire, cadrer, réparer, protéger, socialiser. Il pose la question sans détour : forme-t-on seulement des enfants capables de lire et d’écrire, ou des citoyens capables de vivre avec les autres ?

Lorsque l’école sanctionne, les réactions parentales divergent. Certains parents se retournent contre l’école. D’autres reconnaissent la faute, mais demandent une seconde chance. D’autres encore ne savent plus s’ils doivent protéger leur enfant, protéger les autres, ou admettre que les deux choses doivent se faire ensemble.

Les frontières de la responsabilité juridique

Sur le plan juridique, Me Anas Sakhawoth rappelle d’abord un principe : « La responsabilité pénale est personnelle. » Un parent n’est donc pas automatiquement responsable pénalement de l’infraction commise par son enfant. Sa responsabilité peut toutefois être examinée sur un autre terrain : la surveillance, l’encadrement, la négligence éventuelle.

Une responsabilité civile peut être envisagée si un défaut de surveillance ou d’encadrement a contribué au dommage. Elle doit être établie à partir de faits précis : ce que les parents savaient, ce qu’ils ont ignoré, ce qu’ils ont refusé, ce qu’ils auraient pu empêcher.

Le refus d’un suivi ne suffit pas toujours à établir une faute. Me Anas Sakhawoth précise qu’un parent qui ne suit pas une recommandation d’un psychologue, d’un travailleur social ou d’un service de protection ne devient pas automatiquement négligent. Mais si les recommandations portent sur des troubles sérieux du comportement ou de la santé psychologique, et que le refus expose l’enfant ou d’autres personnes à un risque, ce refus peut devenir « un indice de négligence ».

Dans le circuit officiel, les parents reviennent à chaque étape. Lorsqu’une école signale des comportements violents répétés, l’enfant est d’abord référé à un psychologue de l’éducation. L’évaluation se fait avec les parents. Si une préoccupation liée à la protection apparaît, le dossier est transmis au ministère. Les parents sont convoqués. Si la situation relève des « serious behavioural concerns », ils peuvent être orientés vers la Brigade pour la protection de la famille et le Probation Office pour un Parenting Support Intervention.

Ce mécanisme repose sur une présence concrète des parents : rendez-vous, échanges avec les professionnels, suivi des recommandations. Le dispositif suppose aussi qu’ils acceptent d’entendre que leur enfant peut être à la fois en difficulté et dangereux pour d’autres.

Me Anas Sakhawoth rappelle que l’État peut intervenir lorsque des éléments crédibles montrent qu’un enfant est en danger, risque de causer du tort ou représente un danger important pour autrui. Les services sociaux, les professionnels de santé, la Children’s Court peuvent être saisis. Mais l’intervention doit rester « légale, nécessaire et proportionnée ».

L’école, de son côté, n’est pas seule responsable de tout. « Une école ne se substitue ni aux parents, ni aux services sociaux, ni aux autorités chargées de l’application de la loi », rappelle Me Anas Sakhawoth. Une fois qu’elle a protégé l’élève et signalé les faits, la suite dépasse ce qu’elle peut faire seule.

L’école est souvent la première institution à accumuler les signes : retards, colères, insolences, bagarres, refus de suivre les consignes. Puis viennent les convocations. Puis parfois l’incident grave. Mais avant le signalement officiel, il y a souvent un adulte qui voit que l’enfant ne maîtrise plus sa colère. Le dossier commence parfois là, bien avant la Brigade, la probation ou le juge.

Pour Me Anas Sakhawoth, cette chaîne ne tient que si chaque maillon assume sa part : « La responsabilité est partagée. » Les parents restent responsables de l’éducation de leur enfant. L’école doit garantir un environnement sûr. Les services sociaux protègent. Les autorités interviennent quand la loi le permet. « Aucune institution, résume l’avocat, ne peut gérer efficacement de telles situations de manière isolée. »

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