Panique en rayon : le mirage de la pénurie
Par
Kursley Thanay
Par
Kursley Thanay
Face aux rumeurs de crise, les Mauriciens se ruent sur les produits essentiels. Entre psychologie des foules et enjeux logistiques, analyse d’un phénomène irrationnel qui fragilise l’équilibre social de l’île.
Il suffit parfois d’une rumeur, d’une image partagée sur WhatsApp, d’un voisin qui revient du supermarché les bras chargés. Le « panic buying » – cette tendance à acheter bien au-delà de ses besoins réels par crainte d’une pénurie imminente – s’est à nouveau manifesté à Maurice ces derniers jours. Dans certaines enseignes, les rayons se sont vidés à une vitesse inhabituelle.
Pour l’avocat Anas Sakhawoth, le diagnostic est sans équivoque : « Les consommateurs ont tendance à faire des réserves pour assurer leur approvisionnement personnel, parfois bien au-delà de leurs besoins habituels. » La pénurie, pourtant, n’existe pas encore. Mais peu importe : la peur suffit parfois à en créer une.
Le phénomène n’est pas propre à l’île. On l’a vu à l’œuvre au Royaume-Uni lors du Brexit, aux États-Unis au début de la pandémie de COVID-19. À Maurice, ce sont les tensions géopolitiques impliquant l’Iran, Israël et les États-Unis qui semblent avoir servi de déclencheur. Mais plusieurs facteurs s’imbriquent toujours dans ce type de dynamique.
Il y a d’abord la peur d’une pénurie, réelle ou seulement perçue. Les rumeurs et informations erronées, souvent diffusées sur les réseaux sociaux ou par le bouche-à-oreille, viennent amplifier les inquiétudes sur la disponibilité des produits. S’installe alors ce que l’avocat appelle l’« effet de groupe » : « Lorsque les gens voient d’autres consommateurs acheter en grande quantité, ils se sentent souvent obligés de faire la même chose. »
À cela s’ajoute un facteur aggravant trop souvent négligé : « Un manque de communication claire et rassurante de la part des autorités ou des fournisseurs peut également encourager ce type de comportement. » La rationalité individuelle produit ainsi une irrationalité collective.
Les effets du « panic buying » ne se limitent pas aux rayons vides. Même en l’absence de pénurie réelle au niveau national, une hausse soudaine de la demande peut perturber temporairement toute la chaîne d’approvisionnement. « La demande devient alors largement supérieure au niveau normal de consommation », explique Me Sakhawoth. Ce qui crée précisément l’impression de pénurie qui pousse davantage de consommateurs à se ruer dans les commerces. Un cercle vicieux, auto-alimenté.
Plus grave encore, le phénomène peut « créer ou aggraver artificiellement une pénurie de produits essentiels », en exerçant une pression sur les systèmes de distribution et en créant des tensions durables sur le marché. Or Maurice, rappelle l’avocat, « dépend largement des produits importés pour faire fonctionner son économie ». Ce qui rend l’île structurellement plus vulnérable à ce type de choc.
Me Sakhawoth évoque également le précédent de la pandémie de COVID-19, lorsque le « panic buying » avait favorisé l’apparition d’un marché noir, « certaines personnes étant prêtes à payer davantage pour des produits devenus introuvables dans les rayons ».
Derrière les images de chariots débordants se cache une réalité moins visible : celle des laissés-pour-compte. Les personnes âgées, les foyers aux revenus modestes, ceux qui ne peuvent se déplacer rapidement faute de moyens ou de mobilité, tous risquent d’arriver trop tard. « Ces personnes peuvent arriver plus tard et constater que les produits essentiels ont déjà été épuisés », souligne l’avocat. Le « panic buying » engendre ainsi « un accès inégal aux produits de première nécessité au sein de la communauté ». Fracture sociale silencieuse, mais réelle.
Pourtant, Maurice n’est pas démunie. Le gouvernement applique une politique de prix fixes pour plusieurs produits de base, dont l’essence et le gaz. Il maintient également un système de « buffer stock » – des réserves stratégiques mobilisables en cas de difficulté d’approvisionnement. « Il appartient aux autorités de rassurer la population en expliquant que les stocks sont suffisants pour assurer la continuité de l’approvisionnement et qu’il n’y aura pas de pénurie à court terme », plaide Me Sakhawoth. Des outils existent donc. Encore faut-il que les pouvoirs publics s’en saisissent à temps.
Sur le plan juridique, la situation est délicate. « À Maurice, il n’existe pas de disposition spécifique interdisant directement à un consommateur d’acheter de grandes quantités de produits », reconnaît Me Sakhawoth. La liberté d’achat demeure un principe fondamental. Mais la loi n’est pas totalement absente.
Le Consumer Protection (Price and Supplies Control) Act confère aux autorités le pouvoir de réguler les prix et l’approvisionnement en produits essentiels, et de prévenir les pratiques susceptibles de perturber une distribution équitable. En cas de crise avérée, des mesures temporaires peuvent être déclenchées : limitation des achats par client, contrôle renforcé des prix, régulation de la distribution.
Les commerçants, eux, ont des obligations précises. Ils doivent respecter l’ensemble des lois applicables en matière de contrôle des prix, de protection des consommateurs et de pratiques commerciales équitables. Ils peuvent aussi, de leur propre initiative, limiter la quantité de certains produits vendus par client lorsque la demande devient anormalement élevée, afin d’assurer une distribution plus équitable des stocks.
C’est du côté des abus que la loi se fait la plus sévère. « Si un commerçant augmente abusivement les prix, stocke des marchandises ou crée artificiellement une pénurie afin d’exploiter la situation du marché, cela peut constituer une infraction », avertit Me Sakhawoth. Les autorités compétentes peuvent alors intervenir, et des sanctions administratives ou pénales s’appliquer.
Pour Me Sakhawoth, gérer le « panic buying » requiert une approche à plusieurs volets simultanés : une communication claire et transparente sur la disponibilité des produits, des limites temporaires sur les achats, une surveillance rigoureuse des pratiques tarifaires, et une coordination étroite entre les autorités, les fournisseurs et les commerçants.
Mais au-delà des mécanismes institutionnels, c’est aussi un appel au sens des responsabilités individuelles. « Il est important de comprendre que le ‘panic buying’ est souvent contre-productif. Lorsque les consommateurs achètent beaucoup plus que ce dont ils ont réellement besoin, cela peut créer des pénuries qui n’existeraient pas autrement », rappelle l’avocat. Un comportement d’achat responsable, ajoute-t-il, « permet de garantir que les produits essentiels restent accessibles à tous ».
Il insiste : « En période d’incertitude, la coopération, la modération et la confiance dans les systèmes d’approvisionnement sont essentielles pour maintenir l’équilibre du marché. » Dans une île où la solidarité a souvent été la première ressource en temps de crise, c’est peut-être le rappel le plus utile.